‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 49 sur 155 · DANS LA CATHÉDRALE D’ANGERS · texte numérisé non relu

DANS LA CATHÉDRALE D’ANGERS

Ce monument funéraire, de huit pieds de longueur et six de large, était entièrement revêtu de marbre noir et décoré sur les trois faces de pilastres élégants , entre lesquels se détachaient les écussons d’Anjou et dt Lorraine, sculptés avec une délicatesse et un fini extrêmement précieux.

Les statues du roi et déjà reine , en marbre blanc de Carrare , étaient couchées sur un piédestal de Portor.

René, appuyé sur un coussin , avait le front ceint d’un diadème , laissant apercevoir une espèce de calotte , qui lui couvrait le haut de la tête ; sous sa longue tunique, à larges manches, on distinguait sa colle d’armes ; un lion , symbole de son rare courage, reposait aux pieds de ce prince.

Dans la gravure que le père Montfaucon a donnée de ce monument , le visage de René est arrondi , ses traits sont réguliers et sa main est placée sur son cœur.

Isabelle, comme les princesses du XVe siècle, était vêtue d’une tunique montant jusqu’au col. Sa coifTure, jetée en arrière , était composée de bandes tressées avec ses cheveux et distribuées symétriquement autour de sa tête, où brillait un cercle d'or en forme de croissant. Deux lévriers, emblèmes d’une fidélité conjugale qui ne se démentit jamais , paraissaient dormir sous les pieds de la reine.

Une niche ou voûte cintrée , toute ouvragée à jour , peinte en azur semé de fleurs de lys d’or, et soutenue par de légères colonnes dans le style gracieux du XIIIe siècle, semblait protéger le couple auguste au-dessus duquel elle s’arrondissait en se terminant en ogives.

Enfin, l’espace vide que laissaient les deux côtés de la voûte, offrait une curieuse peinture à fresques, attribuée a René lui-même, qui la commença , dit-on , aussitôt après la morl d’Isabelle.

Mais on rapporte que ce monarque ayant été obligé de quitter l’Anjou avant de terminer ce tableau , Gilbert Wandeland , peintre renommé du temps, se chargea de ce soin.

On a supposé généralement que l'intention de René , dans celte bizarre composition , fut de se représenter d!une manière emblématique, sous la forme d’un squelette revêtu d’un long manteau, assis sur un trône resplendissant d’or, foulant aux pieds des tiares, des diadèmes, des globes, des livres, et méprisant ainsi tous les attributs de la grandeur qui éblouit le vulgaire , ou de ces sciences périssables par lesquelles l’homme croit s’acquérir un nom immortel. Il semblait aussi que le spectre royal , appuyant sa tête hideuse sur ses mains décharnées, cherchait à retenir sa couronne chancelante.

Quelques personnes ont pensé, au contraire, que ce tableau n'était qu'une simple allégorie de la mort Des vers latins, qu'on croit composés par René, étaient gravés en lettres d'or au-dessous de cette peinture et sur une bande d'azur.

Régi a sceptra luis, rutilis fulgenlia tronis,

Dùm quonüàm recolis pressa et nunc pulvere cernis.

Marcescunt flores, mundi laudes et honores,

Gloria, fama levis, pomparum fastus inanis.

Una parit reges et vulgus terra potenles ;

Quod dédit, hæc repetit , mortalia cuncta recludit.

Mors, domiois servos, et turpibus æquat honestos,

Unus erunt tumulus, rex, pastor, inersque peritus.

En voici le sens :

« O mort ! tu fais cruellement expier la gloire insigne d'avoir porté les sceptres royaux qu’on vit briller

* autrefois sur des trônes éclatants d'or, et qui sont maintenant couverts d’une vile poussière! Ainsi les

» fleurs, les louanges, les honneurs, la renommée légère, le vain faste des pompes humaines, se flétrissent.... » La même terre enfante le vulgaire et les rois puissants; ce qu'elle a produit, elle le reprend, et toutes les » choses mortelles rentrent dans son sein. >

« La faux du trépas rend égaux le maître et l'esclave ; les cendres de l'honnête homme et du scélérat , du » roi et du berger, du savant et de l'ignorant , se confondront pour jamais un jour. >

Quoique peinte à fresque, cette singulière allégorie offrait , ajoute-t-on, un coloris vigoureux , une manière ferme , des détails très 'oigués , et produisait surtout un effet extraordinaire. Mais ainsi que les vers, empreints d'une philosophie si remarquable sous la plume d'un roi, le tableau de la mort n'existe plus depuis la révolution. (M. de Villeneuve.)

Dans une séance du Congrès archéologique qui eut lieu à Angers eu 1841, M. de Beauregard , président de chambre à la Cour royale , présenta un intéressant mémoire sur les sépultures des ducs et duchesses d'Anjou dans la cathédrale de Saint-Maurice. 11 résulte de ce mémoire que, dans le caveau de cette église, reposent les corps de Louis Ier et de Marie de Blois, de Louisll et d'Yolande d'Aragon, de René et de ses deux femmes, Isabelle de Lorraine et Jeanne de Laval , enfin de sa fille Marguerite d'Anjou , reine d'Angleterre. Leurs tombeaux existaient dans le chœur de la cathédrale , lorsqu'ils furent enlevés et détruits en 1783 pour faire place aux stalles et aux boiseries qui décorent cet édifice. Le tombeau de René fut seul épargné à celle époque : on se borna à le transférer dans une autre partie de l'église : mais il n'a pu échapper à la tourmente révolutionnaire : tout fut mutilé , réduit en débris informes et jeté pêle-mêle sous les portiques du temple , jusqu'au moment où d'ignorants ouvriers, autorisés à s'en emparer, en formèrent des consoles, des cheminées et des vases grossiers.

M. de Beauregard , en terminant , émit le vœu que le tombeau de René fût restauré , et que , sur une des faces du monument, on inscrivît les noms des membres de sa famille qui reposent près de lui dans la cathédrale.

Dans la séance suivante , M. de la Sicotière (d'Alençon) , rendant compte à l'assemblée de sa visite à la cathédrale, s'exprima en ces termes: « Le tombeau de votre duc René, faut-il le dire? Messieurs, brille par son absence. Tous, nous avions écouté avec une religieuse attention les nobles paroles de M. de Beauregard ; tous, nous nous étions associés à son vœu patriotique. Nous voulûmes revoir avec lui les débris du tombeau mutilé. Hélas! Messieurs, il en reste juste ce qu'il fout pour bien faire apprécier l'étendue de sa perte. Jamais le ciseau du XVe siècle n'avait rien produit de plus gracieux , de plus élégant. La pierre n'avait pas été taillée , mais ciselée , découpée , brodée à jour. C'était une pensée fugitive qui avait pris tout à coup un corps durable, un songe réalisé. Ce que j'ai vu m'a singulièrement rappelé cette délicieuse chapelle d’Àmboise, le bijou de l’architecture gothique , que l’on voudrait mettre sous verre pour la préserver du toucher, j'allais presque dire du souffle de ceux qui la visitent. »

En applaudissant ces éloquentes paroles, l'assemblée arrêta qu'une allocation serait accordée pour cou-

Page 1