‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 86 sur 155 · AU PAPE SIXTE IV · texte numérisé non relu

AU PAPE SIXTE IV

A Aix, le XIV novembre MCCCCLXXIV.

Très-Saint-Père,

Nous avons le cœur tellement plein des malheurs de notre ville de Fréjus 2 que nous ne savons par où commencer , pour l’épancher dans celui de Votre Sainteté, et c’est, pour nous, un surcroît de chagrin que nous ne pouvons exprimer. Notre embarras naît, en vérité, de l’excès de nos peines; et celles-ci, Très-Saint-Père, sont d’autant plus cuisantes qu’elles nous arrivent d’une main qui nous bénit. Votre humble lils ose-

1 Cette lettre est écrite en latin.

a Le pape Sixte IV ayant conféré à son secrétaire, Urbain Fiesco, l'évêché de Fréjus, sans consulter René, celui-ci en fut vivement blessé et fit saisir les revenus de l’évêché. Le pape , à son tour, courroucé, excommunia les ofbciers qui avaient exécuté les ordres du Roi. René en fit porter plainte. Le pape répondit qu’il n’avait voulu excommunier que les membres du chapitre. Pendant ce temps, les habitants, privés de tout exercice divin, allèrent, le jour des Rameaux, dans les paroisses voisines. Des corsaires barbaresques , apprenant que la ville était déserte, y descendirent et achevèrent de détruire ce que les Maures avaient épargné, dans les siècles précédents, après avoir pillé et brûlé les maisons des particuliers.

roit-il murmurer contre le père des consolations? A Dieu ne plaise que nous veuillions attrister vos jours ! Nous vous dirons , avec franchise , qu’en vous ouvrant notre âme, nous éprouvons déjà une sorte de soulagement à nos maux ; que Votre Sainteté daigne donc nous entendre pour en tarir désormais la source.

Père très-Saint, tout genou doit fléchir, il est vrai, devant le père de la foi. Vous, le successeur de Pierre, vous avez les clefs des cieux; mais, dans la conduite des choses périssables, ne faut-il pas, à nous, quoique enfants de J.-C. , une force dont les effets visibles maintiennent l’ordre en tous lieux, et garantissent, à Votre Sainteté même, le respect et la vénération des ingrats qui pourraient s’en écarter? Je n’ose dire que Votre Sainteté semble avoir, un instant, négligé, par rapport à nous, cette importante et sublime maxime évangébque, qu’il faut rendre à Dieu et à César ce qui leur est justement dû; mais, en donnant un pasteur à l’église de Fréjus, sans nous en avoir informé, et en exigeant ainsi, de nos sujets, des sacrifices matériels dont nous seul pouvons et devons disposer , Votre Sainteté n’a-t-elle pas confondu ses droits avec les nôtres?

Mais, voyez quelle fâcheuse situation entraîne un seul moment d’oubli. Votre Sainteté frappe d’interdiction les ministres des autels de l’égbse de Fréjus; les mêmes foudres atteignent les magistrats que vous rendez responsables de l’exécution de nos ordres; l’égbse se ferme; les habitants, trop religieux pour subir cet affront, portent ailleurs leurs prières et leur encens ; la ville est abandonnée : une horde de forbans, ivres de sang, la livre au pillage et se bâte d’incendier des foyers sans défense. Votre Sainteté gémira , sans doute , sur les ruines de cette malheureuse cité ; et le pasteur, dont vous l’aviez pourvue, trouvera, nous en avons la certitude, dans votre inépuisable bonté , un autre troupeau qui ne lui reprochera pas un désastre que nous ne pouvons oublier.

Votre humble fils,

René.

P. PUIG

Page 1