‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 12 sur 535 · ACTE I, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE V

pille. Comme son tuteur, je dois veiller à ses intérêts , et , par respect pour l'opinion , je ne peux pas la donner à quelqu'un qui n'a rien ; mais je peux la donner à un agent de change : vois si tu veux le devenir.

POLIGM.

Je suis confus do tant de bonté, de tant de générosité; mais d'abord je connais fort peu la pupille. Je l'ai vue quelquefois chez tu femme , à tes soirées , et j'ai dansé hier avec elle deux ou trois contredanses.

DORBEVAL.

Eh bien! l'enlrevue est faite. La contredanse de rigueur! l'usage n'en veutqu'une , vous êtes donc en avance. Du reste, si dans ces mariage.s-là tu veux savoir la marche à suivre, la voici : on parle aux parents, tu m'as parlé; on demande aux parents : Combien a-t-eile.^ je te l'ai dit; est-ce que je ne t'ai pas dit cinq cent mille francs ?

l'Or.IGNI.

Si, mon ami; mais je le ferai observer que son caractère... Non pas qu'il ne soit excellent, mais il m'a paru bien léger, bien fulile.

Je conviens qu'elle a été, pendant huit ans, dans un des premiers pensionnats de Paris; malgré cela , il n'est pas impossible... Il y a de bons hasards , des naturels qui résistent ; et puis , écoute donc, elle a cinq cent mille francs.

POLIG-M.

J'ai bien entendu ; mais il me semble qu'à son goût pour la parure, à la manière dont elle reçoit les hommages des jeunes gens, il se pourrait bien qu'elle fût un peu coquette.

DORBEVAL.

C'est possible ! Je n'en sais rien ; mais ce que je sais, c'est qu'elle a. . .

l'OLICNI , avec iiiipaticucc.

Eh ! j'en suis bien persuadé.

DORBEVAL.

Eh bien ! alors , pourquoi hésites-tu ? cardans toutes les objections que tu m'as faites , il n'y en a pas qui ait apparence de raison.

POLIGNI.

C'est qu'il en est une dont je n'osais pas te parler, une qui est la plus forte de toutes, ou plutôt la seule véritable : j'aime quelqu'un.

DOr.BIiVAL.

Toi ! C'est différent : si tu me parles d'amour quand je te parle raison, nous n'allons plus nous entendre. Qu'est-ce que je voulais? agir en ami, ni'acquiller envers toi , faire ta fortune; mais si tu préfères un mariage d'inclnKilion,je ne prétends pas te tyranniser, et je ne dis plus rien ; d'autant que moi-même aussi , tu le sais , j'ai autrefois donné dans les mariages d'inclination. Il est vrai que la position était bien différente : j'avais de la fortune ; j'ai enrichi une femme qui n'avait rien , ce qui m'a fait de l'iionneur dans le monde, et ce qui de plus, j'ose le dire, était fort bien calculé; car, quoique nous ayons souvent des discussions , elle est obligée, par devoir, de me complaire en tout , de m'aimer, de m'adorer; je n'ai pas besoin de m'en mêler, ni de rien faire pour cela : j'ai fait sa fortune. Mais toi , mon cher, qui , d'après ton propre aveu, n'a pas même deux cent mille francs !...

POLIGNI.

Et qu'imjjorte ? V\ùi au ciel que je fusse le maiire de n'écouter que mon cœur ! plut au ciel qu'elle fût libre ! je serais trop heureux de lui offrir, avec ma main , le peu de bien que je possède.

DORBKVAL,

Comment ! elle est mariée ?

rOLIGNI.

Hélas ! oui ! Sacrifiée par sa famille, elle a épousé un vieillard , un ancien militaire, monsieur de Brienne, qui l'a emmenée en Russie, où elle est depuis trois ans.

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