SCÈNE PREMIÈRE
MADAME DORBEVAL , MADAiWE DE BRIENNE.
(KUes entrent du fond.) MADAME DORBEVAL.
Je te revois enfin ! embrassons-nous encore! Que c'est bien à toi d'être venue aussi vite !
MADAME DE BRIENNE
J'ai cru que je n'arriverais jamais, et cependant nous allions jour et nuit.
MADAME DORBEVAL.
Tu dois être accablée de fatigue.?
ÎHAOAMi; DE BRU'NNE.
Oui , i\ y a quelrpies jours , en Allemagne , je m'en plaignais un peu; mais depuis la frontière , je ne m'en aperçois plus : c'est si bon de revoir la France ! Qu'elle m'a paru belle ! et à mesure que nous approchions de Paris , comme mon cœur battait, et comme
les postillons allaient lentement ! Mais quand je me suis vue dans ces murs, quand j'ai reconnu mes rues, mes boulevards, mes physionomies parisiennes , je ne puis te dire ce que j'ai éprouvé. Ce bruit, ce tumulte de la capitale, cette foule qui se jetait sur mes pas , jusqu'aux embarras qui arrêtaient notre voiture, tout me semblait beau , admirable. J'étais si heureuse !
MADAME DORBEVAL.
C'est moi qui le suis maintenant !
MADAME DE BRIE.\NE
Chère Élise! j'ai tant de choses à te dire, tu en as tant à me raconter! car je t'ai quittée demoiselle , et te voilà mariée! On
trouve tant de changements quand on revient de Russie!
Et moi donc, si lu savais Mais par oix commencer ? voilà le
difticile !
MADAME DORBEVAL.
Parlons de toi d'abord ; car je ne sais rien : tu ne me disais pas où je pourrais l'écrire, et toi-même ne m'adressais jamais que quelques lignes sur ta santé.
MADAME DE BIUES.NE
Que veux-tu ? il n'aimait pas qu'on m'écrivit, encore moins que j'écrivisse... même à mes amies intimes.
MADAME DORBEVAL.
J'entends : il , c'est ton mari.
Et qui serait-ce donc ? Je savais même qu'en lui montrant mes lettres je lui faisais plaisir , et il les lisait toutes : voilà pourquoi ma correspondance ne contenait jamais que des nouvelles officielles.
MADAME DORBEVAL.
Je comprends; mais c'est toujours fort mal.
MADAME DE BRIENNE
Non ; n'ayant que mon amitié , il était naturel qu'il en fût jaloux ; d'ailleurs mon devoir était de tout lui sacrifier, même mes plus chères affections; et ce devoir, je l'ai rempli jusqu'à ses derniers moments.
MADAME DORBEVAL.
0 ciel ! tu serais veuve ?
MADAME DE BRIENNE
Eh, mon Dieu, oui! depuis longtemps; je me suis trouvée seule, abandonnée , à quinze ou seize cents lieues d'ici, à l'autre