ACTE I , SCÈNE IV
ZOÉ
Tout à l'heure encore nous nous occupions de vous et de votre avenir.
EDMOND
Mon avenir:' il est bien triste! Orphelin et presque sans fortune...
ZOÉ
On n'en a pas besoin quand on a du talent.
EDMOND
Eh ! qui vous dit que j'en ai ?
AGATHE
Nous ! qui vous connaissons, nous qui avons confiance en vous ! Je vous l'ai prouvé; d'autres feront comme moi.
Patience et courage, et vous parviendrez.
AGATHE
Vous verrez peu à peu s'augmenter votre clientèle , votre réputation, voire fortune.
ZOÉ
Et vos amis ! Tout le monde alors voudra l'être,
AGATHE
Mais vous vous rappellerez que nous l'étions avant eux.
EDMOXD.
Ah ! tout me parait possible quand je vous entends ; il y a dans l'amilié des femmes , dans la vôtre , un charme si enivrant et si persuasif qu'il ferait tout croire (regardant Agathe) et tout oublier; mais quand vous n'êtes plus là, quand je regarde autour de moi, je ne vois plus qu'obstacles et entraves, que je ne puis vaincre et qui semblent se multiplier sous mes pas. En vain , fuyant les plaisirs de mon âge et consacrant tous mes instants à l'étude , je passe mes jours et mes nuits dans des travaux assidus ; rien ne me vient en aide , rien ne peut me faire sortir de mon obscurité , pas même les succès que j'obtiens, qui passent inaperçus et me laissent plus inconnu qu'auparavant. Il semble qu'il y ait comme un barrière invisible et continuelle qui me ferme tons les passages. On dirait d'un mauvais génie qui sans cesse éloigne ou détourne le but , et me dit : « Tu mourras sans l'atteindre! »
ZOÉ
Quelle idée !
Hier , déjà, vous voyez bien que vous avez eu un beau triomphe. Des personnes qui étaient à l'audience m'ont dit qu'on avait été ému et entraîné; que plusieurs fois même on avait applaudi.
ZOÉ
Le premier pas est fait.
AGATHE
Il faut continuer.
EDMOND
Je ne peux pas forcer les clients à venir à moi.
AGATHE
Si vraiment ! en appelant sur vous l'attention publique , en mettant de côté celte vaine timidité et celte modestie de dupe qui vous arrêtent.
ZOÉ
Elle a raison.
EDMOND
Et moi , mes jeunes amies , je ne vous comprends pas.
AGATHE
En ce moment , par exemple, il y a un dé|)uté à nommer à Saint-Denis.
EDMOND, étonné.
Que dites-vous !
ZOÉ
C'est vrai , mon mari me l'a appris ce matin.
Le peu de propriétés que vous possédez est situé dans ce pays, là , il faut vous mettre sur les rangs.
EDMOND
Moi! grand Dieu! y pensez-vous? jamais.
AGATHE
Et pourquoi pas ?
EDMOND
Une pareille ambition demande de si grands talents !
ZOÉ
Vous n'avez donc jamais été à la Chambre ?
EDMOND
Si vraiment ; mais auprès des électeurs quels seraient mes titres ?