‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 283 sur 535 · ACTE II, SCÈNE 111. ;j3l · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE 111. ;j3l

insensible à leurs hommages , vous n'aimez personne et n'avez jamais aime !

CÉSARINE

Qu'en savez-vous ?

BERNARDET

La Falculté s'y connaît !

La Faculté pourrait bien se tromper!... (Leatemeot.) Il y a peutêtre telle personne au monde pour qui j'aurais sacrifié autrefois la plus brillante position... (Vivement.) J'étais folle alors,., je ne le serai plus! l'expérience arrive...

BERNARDET, souiiaut.

Je devine : un premier amour.

CÉSARINE

C'est possible.

BERNARDET

Un beau jeune homme qui vous adorait...

CÉSARINE

Au contraire!... et c'est là le plus piquant,.. .je crois qu'il ne m'aimait pas... (Vivcmcut.) Les inclinations sont libres; je l'ai oublié, je n'y pense plus.... Mais je lui en voudrai toute ma vie;., et c'est là peut-être ce qui m'a donné ce besoin de distraction et d'activité, maintenant mon bonheur et ma seule passion ; j'aime à me" voir à la fois trois ou quatre affaires sérieuses ou futiles qui m'occupent et m'inquiètent. Ce sont des tourments, si vous voulez, mais ce sont des émotions!... c'est de l'espérance ou de la crainte ; c'est vivre du moins!... Voilà pourquoi vous me voyez souvent, si étourdie ou si audacieuse, brusquer la fortune que je pouvais attendre , changer d'idée au moment du succès , me lancer dans des périls que je connais,... que je prévois,... mais qui font battre le cœur,... et rendent plus douce encore la joie du triomphe!

BERNARDET

Vous avez manqué votre vocation; vous étiez faite pour gouverner un empire !

CÉSARINE, souriant.

On ne peut plus maintenant,... ils se gouvernent tout seuls; et

il ne nous reste plus à nous autres femmes que la diplomatie du

ménage, la politique du salon,... et les intrigues secondaires...

C'est toujours cela;... il faut se faire une raison et se contenter de

cequ'ona,.-- faute tic mieux !... (Gaiement.) De quoi s'agit-il aujourd'hui?... et pourquoi ce déjeuner?...

CERSAIÎDET.

Tous nos jeunes amis, qui vous sont dévoués et qui ne jurent ([ue par vous , viennent ce matin (excepté votre cousin Oscar, qui ne sait pas encore de quoi il est question ) , viennent ce matin délibérer avec du Champagne sur une affaire assez importante... Nous avons parmi nous de grands talents , de grands génies ; nous n'avons pas de députés, . . . et un député qui serait des nôtres, . . . qui serait à nous,... ça ferait bien.

CÉSARINE

Certainement!,., ou du moins si cane fait pas de bien,... ça ne peut...

BERNARDET

N'est-ce pas?... c'est ce que je dis... Or, la députation de Saint- Denis est vacante, et, avant de travailler les électeurs,... il faudrait savoir au juste quel est celui d'entre nous que nous porterons , que nous pousserons d'un commun accord.

CÉSARINE

C'est une élection préparatoire ;... et avez-vous cpelques idées ?..

BERNARDEï.

J'attends les vôtres!

CÉSARIiSE, après un instant de silence.

Vous , par exemple !

BERNARDET, après avoir réfléchi.

Non !... j'aime mieux ce que je vous disais tout à l'heure... (Lentement.) Je ne me ferais député,... comme tout le monde,... que pour...

CÉSARINE , de même.

Pour avoir la place!...

BERNARDET, de même.

Et si je l'ai tout de suite...

CÉSARINE

La dépulalion est inutile.

BERNARDET

C'est toujours ça de sauvé !. . . On perd aux affaires du pays un temps qu'on peut employer pour les siennes... Ah ! je ne dis pas un jour,... si d'autres idées,... que vous ne pouvez deviner...

CÉSARINE, souriant en le regardant.

Peut-être!..; en fait d'idées d'ambition ou de fortune, on de-

ACTli H, SCENE 111. 333

vine toujours aisément,..- en allant au plus haut,... c'est là que vous visez,... et dans notre famille encore...

BERNARDET, mi peu ll-oubIé,

Moi.'... madame !...

CÉSARINE

Si je me trompe, tant mieux... Revenons à la dépulation;... qui prendrons-nous ?

Il y a quelqu'un qui en a bien envie :... M. de Montlucar ; mais, vu sesopinions,...il demande avec instance,... à être nommé malgré lui... C'est possible!

CÉSARINE

Oui , mais pas encore. 11 se met en même temps sur les rangs pour l'Académie des Sciences morales et politiques : il faut que tout le monde arrive.

BERNA RDET.

C'est juste.

CÉSARINE

J'ai quelqu'un pour qui je voudrais vous voir, vous , mon cher Bernardet , ainsi que vos amis , employer toute votre influence ; bien entendu qu'en même temps je vous seconderais du côté de mon mari et du ministère.

BERNARDET

Eh! qui donc?

CÉSARINE

Mon cousin Oscar Rigaut.

BERNARDET

En vérité, vous avez déjà fait beaucoup pour lui , et après tout, ce ne sera jamais qu'un. ..^ un bien bon enfant, pas autre chose.

CÉSARINE

.le le connais mieux que vous; mais c'est mon parent, et je dois pousser ma famille,... non pour elle, mais pour moi. Je ne veux pas qu'on dise : C'est la cousine d'un marchand de bois , mais c'est la cousine d'un député , d'un conseiller , que sais-je ? c'est moi que j'élève et que j'honore en lui.

BERNARDET

Soit ;... mais il est bien heureux , car il n'est pas fort.

Tant mieux!... ce sera un homme à nous ; ce seront trois ou quatre emplois dont il aura le titre et que nous exercerons à

33 i LA CAMARADERIE.

sa place. C'est comme son père , qui ue peut pas rester à Villeneuve-sur-Yonne, où il est;... c'est un imbécile, mais c'est mon oncle , et il faut absolument pour moi que nous le mettions quelque part.

BERNARDET

Que sait-il faire ?

CÉSARINE

11 ne sait rien.

BERNARDET

Mettez-le dans l'instruction publique, une inspection, une sinécure.

CÉSARINE

Son fils est déjà maître des requêtes , et son unique occupation est de ne rien faire.

BERNARDET

Il aidera son fils.

CÉSARINE

J'y penserai ; mais pour Oscar , c'est convenu , n'est-il pas vrai? Je compte sur vous et sur nos amis.

BERNARDET

Je les pousserai dans cette direction.

UN DOMESTIQUE, entrant,

La voiture de madame,

CÉSARINE

Ah ! mon Dieu , le concert sera commencé et je n'entendrai pas la symphonie en ré mineur. Adieu, docteur, vous avez ma parole,

BERNARDET

Vous avez la mienne ; et pour la réponse ?

CÉSARINE

Chez moi, tantôt.

BERNARDET

Et à vous, toujours ! attachement éternel.

(Il la recODduit jusqu'à la porte, et la salue. )

Page 1