ACTE III, SCÈNE
MADAME DE BRIENNE
Eh , mon Dieu ! vous tremblez !
C'est vrai ; et si je m'en souviens bien , tel fut le premier effet que produisit sur moi votre présence. Vous rappelez -vous ce jour où , quebiue temps après son mariage , monsieur deBrienne nous présenta à sa jeune compagne. Jusque-là , étranger au monde et à ses usages , j'avais fui la société des femmes ; mon caractère âpre et sauvage ne pouvait s'accommoder de ces soins empressés et futiles que je croyais indispensables pour leur plaire , et d'avance votre aspect m'effrayait. Quel fut mon étounement de trouver en vous la simplicité unie à la franchise , ce clîarme inconnu qui inspire et promet l'amitié ! Aussi , quand vous réclamiez pour vous celle que je portais à monsieur de Brienne, vous la possédiez déjà ainsi que lui. Ah ! bien mieux encore ! Ses vertus commandaient ma confiance; votre vue seule attirait la mienne. Mes idées, mes projets , je les lui disais parfois : à vous , jamais ; vous les saviez avant moi , vous les aviez devinés. Je pouvais causer avec lui, je pensais avec vous. Et si vous vous rappelez quelles sombres idées flétrissaient alors mon àme ! honteux de ma misère et de ma naissance , je croyais que le monde devait à jamais me repousser de son sein; c'est vous qui m'avez rendu le courage et la fierté; c'est vous qui m'avez dit : « Tous les chemins aujour- « d'hui sont ouverts aux talents ; l'estime publique qui les honore, « qui les ennoblit , regarde où ils sont arrivés, et ne s'informe a pas d'où ils sont partis. ^ Vous m'avez montré alors l'honneur, la fortune , la gloire qui m'attendaient. Ah ! si vous saviez en vous écoutant quelle noble ardeur embrasait mon àme, quel feu divin circulait dans tout mon être ! Impatient de l'avenir, ces succès , ces honneurs , ces palmes que vous promettiez , je les révais d'avance , non pour un monde qui m'était indifférent, mais pour les apporter à vos pieds , pour les offrir à celle que j'adorais !
MADAME DE BRIEJSNE.
0 ciel !
OLIVIER
Oui , voilà mou secret , voilà ma vie.
MADAME DE DRIENNE.
OLIVIER
Ail ! ne me répondez pas encore , ne me condamnez pas au silence; laissez-moi un instant de bonheur, laissez-moi vous parler d'un amour que votre vue seule a fait naître. Depuis ce jour falal, dévorant mes chagrins, vous savez si la femme de mon bienfaiteur me fut sacrée! Commandant à ma bouche, à mes regards, l'instant où vous auriez soupçonne mon amour aurait été le dernier de ma vie ; mais quels tourments , quel supplice continuel ! quelle contrainte affreuse! A votre départ au moins je fus libre... d'élre malheureux ! Je pouvais sans crainte m'occuper de vous ; vous étiez sans cesse présente à mes yeux , et dans ce jour encore je vous dois le plus doux des triomphes. A mon dernier ouvrage, je révais une beauté noble et touchante , une grâce enchanteresse, idéale; je croyais créer, je copiais! Vos traits venaient d'euxmêmes se placer sous mes pinceaux , et tout à l'heure, au salon , j'ai vu la foule arrêtée devant mon tableau. Quelle tête admirable ! disaient-ils, que c'est beau! que c'est sublime !... Et moi, je disais : Ah ! que c'est ressemblant!... De riches étrangers m'entouraient , m'en offraient des trésors : leur vendre mon tableau , mon bien, mon bonheur ! Dussent-ils le couvrir d'or, jamais! Mais du moins mes rêves sont réalisés ; ce peu de gloire et d'honneur que je désirais, je l'ai obtenu , et je viens vous l'offrir. (Avec passion.) Mon guide, mon appui, mon ange tutélaire , seul arbitre de ma vie , prononcez maintenant !
MADAME DE BRIESNE.
Olivier ! ce n'est pas avec un cœur tel que le vôtre que je puis feindre plus longtemps. Je vous dois ma conliance, toute mou amitié , et je vous crois même assez généreux pour me pardonner le chagrin que je vais vous faire.
OLIVIER
O ciel !
MADAME DE BRIENNE
Ah ! j'en souffre autant que vous , car je vous plains , mon ami, je vous aime autant qu'une amie peut aimer ; ce n'est pas ma faute si je ne puis vous donner davantage !
Que dites-vous ?
MADAME DE BRIENNE
Que ce cœur qui vous estime et vous admire... d'aujourd'hui, je vous le jure , serait à vous si déjà il n'appartenait à un autre.