‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 4 sur 535 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

passe ma vie, je suis tellement persuadé que la différence dos fortunes doit en mettre dans les égards et la considération, que , par lierlé, je m'arrange, sinon pour être, du moins pour paraître leur égal.

OLlVrER.

Et voilà, il faut en convenir, une fierté bien placée. Autrefois, lu t'en souviens, nous faisions bourse commune, et je connais ton budget. Tu as huit mille livres de rentes, et tu as équipage. Aussi , victime de ton opulence et de ta manie de briller , lu te gènes, tu te prives de tout. Chez toi, le superflu envahit le nécessaire : tu as un appartement de cinq cents francs et une écurie de cinquante louis. Selon toi , c'est presque une honte d'être pauvre ; tu en rougis , tu l'en caches ; moi , je m'en vante et je le dis tout haut. Orphelin et sans ressources, je dois tout aux bontés du meilleur des hommes , d'un brave et ancien militaire , monsieur de Brienne, qui m'avait fait obtenir une bourse au collège. Grâce à lui et à l'éducation que j'ai reçue , j'ai l'honneur d'être artiste , pas autre chose , et je ne vois pas pour cela que dans les salons où je te rencontre je sois moins bien accueilli. Je ne joue pas , c'est vrai ; mais tandis que vous perdez à l'écarté , je gagne , moi , une réputation d'homme du monde. Je fais ma cour aux dames, je danse avec les demoiselles, et cette année , en l'absence des gens aimables, j'ai eu des succès dont ma modestie s'effrayait. Oui, mon ami, l'autre jour encore; à Autcuil , une maison de. campagne délicieuse où nous jouions la comédie, je faisais répéter à une jeune demoiselle le rôle de Fanchette , dans le Mariage de Figaro... D'abord, mon élève était fort jolie , et puis celte pièce-là, je ne sais pas pourquoi, cela donne toujours des idées.

rOLlGM , riant.

Vraiment!... Eh bien.'

OLIVIER

Eh bien! c'était fort amusant , parce que ce rôle de Fanchette est une ingénuité, et que ma jeune écolière me semble appelée, par goût , à jouer les grandes coquettes.

POLIGNI.

Je comprends : et nouveau professeur d'une nouvelle Héloise...

OLIVIER

0 ciel ! peux-tu avoir de pareilles idées ! Une jeune personne du grand monde , une riche héritière !

POLIGNI.

Elle est à marier ! c'est charmant ! Quelle perspective pour le futur ! Mais dis-moi , je t'en prie , le nom de ta passion d'Auteuil ; car cette jeune Fanchette , cette coquette de village, j'ai idée que je la connais.

OLIVIER

Peut-être bien , et c'est pour cela maintenant que je suis fâché de l'avoir parlé de mes succès comme professeur , parce que tu as tout de suite une manière d'interpréter , et qu'en voulant faire une plaisanterie , j'ai l'air d'avoir fait une indiscrétion.

POLICNI.

Avec moi?

OUVIER.

Avec toi , comme avec tout autre , je me reprocherais toute ma vie d'avoir pu faire du tort à une femme qui le mériterait; ainsi , à plus forte raison... Mais tiens, je l'en prie, ne parlons plus de cela. Apprends-moi plutôt qui t'amène de si bonne heure chez notre ami Dorbeval.

POLIGNI , soupirant.

Ah ! j'en aurais trop à te dire ! En d'autres lieux , dans un autre moment , je t'ouvrirai mon cœur ! Qu'il te sufQse de savoir qu'il est des espérances , bien éloignées sans doute , mais qui, un jour enfin , peuvent se réaliser; qu'il est au monde une personne à qui est allacliée ma destinée ; et si j'ai désiré la fortune , c'était pour la lui offrir, c'était pour la partager avec elle. Voilà pourquoi j'ai sollicité une place brillante qui chaque jour m'était promise, et qui m'échappait toujours ; voilà pourquoi j'ai fréquenté ces hautes sociétés où j'espérais trouver des protecteurs, et où je n'ai trouvé que des occasions de dissipation et de dépense. Ce faste, cet éclat , ces salons dorés qu'ils habitent , ce luxe qui les environne , et auquel peu à peu je me suis habitué , tout cela est devenu pour moi un tel besoin que je ne puis plus m'en passer ; c'est mon être , c'est ma vie ; je suis là chez moi ; et le soir , en rentrant dans mon humble demeure , je me crois en pays étranger. Aussi le lendemain , j'en sors à la hâte pour briller de nouveau et pour souffrir , pour haïr les gens plus riches que moi et pour tâcher de les imiter. Voilà mon existence ; et malgré les privations intérieures que je m'impose, malgré l'ordre et l'économie qui règlent ma" conduite , je ne peux pas m'empécher souvent d'être arriéré. Tiens , c'est ce

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