ACTE 1, SCÈNE VllI
RATON'
Me faire attendre deux heures un quart dans une antichambre , raoi et mes étoffes!... moi, Raloii BurkensUiff, syndic des marchands!... pour m'envoycr dire par un huissier : Revenez un autre jour , mon clier ; la reine ne peut pas voir vos étoffes , elle est indisposée.
RANTZAU
Est-il possible?
r.ATON'.
Si c'eût été vrai, rien de mieux J'aurais crié : Vive la reine !... (A demi-voix. ) Mais apprcnc/,... et je peux, je crois, ra'exprimer sans crainte devant votre majesté ?
LA REINE
Certainement.
KATON
Apprenez qu'en ce moment, de la fenêtre de l'antichambre où j'étais et qui donnait sur le parc intérieur, j'apercevais la reine se promenant gaiement , appuyée sur le bras du comte Slruensée...
LA REINE
Vraiment?...
RATON
Et riant avec lui aux éclats... de moi, sans doute.
RANTZAU, avtc un grand sérieux.
Oh non , non ! par exemple , je ne puis pas croire cela !
RATON
Si, monsieur le comte! j'ensuis sur; et au lieu dérailler un- syndic, un bourgeois respectable qui paye exactement à l'État sa patente et ses impôts, le ministre et la reine feraient mieux de s'occuper, l'un des affaires du royaume , et l'autre de celles de sou ménage, qui ne vont pas déjà si bien.
ÉRIC
Mon père,... au nom du ciel !..,
RATON
Je ne suis qu'un marchand , c'est vrai ! mais tout ce qui se fabrique chez moi m'appartient ; mon fds d'abord que voilà, car ma femme, Ulrique Marthe, fille de Gelaslern, l'ancien bourgmestre, est une honnête femme, qui a toujours marché droit, ce qui est cause que je marche le front levé; et il y a bien des princes qui n'en peuvent pas dire autant.
RANTZAU , avec dignité.
Monsieur Burkenslaff...
KATON
Je ne nomme personne,.. Dieu protège le roi ! mais pour la reine et pour le favori...
ÉRIC
Y pensez-vous ? si l'on vous entendait !
RATON
Qu'importe ? je ne crains rien! je dispose de huit centsouvriers... Oui, morbleu , je ne suis pas comme mes confrères , qui font venir leurs étoffes de Paris ou de Lyon ; je fabrique moi-même, ici, à Copenhague , où mes ateliers occupent tout un faubourg , et si l'on voulait me faire un mauvais parti , si l'on m'osait loucher un cheveu de la tète... jour de Dieu !... il y aurait une révolte dans la ville!
RANTZAU, vivement.
Vraiment! (A part.) C'est bon à savoir. (Pendant qu'Éric prend son père à l'écart et tâche de le calmer, Bantzan, qui est debout à gauche, près du fauteuil de la reine, lui dit à demi-voix , en lui montrant Raton. )
Tenez, voilà l'homme qu'il vous faut pour chef.
LA RFINE.
Y pensez-vous ? un important, un sot !
RANTZAU
Tant mieux! un zéro bien placé aune grande valeur; c'est une bonne fortune qu'un homme pareil à mettre en avant ; et si je m'en mêlais , si j'exploitais ce négociant-là, il me rapporterait cent pour cent de bénéfice.
LA REINE , à demi-voix.
Vous croyez .' (Se levant, et s'adressant à Raton. ) Monsieur Raton Burkenstaff...
RATON, s'inclinant.
Madame !
LA REINE
Je suis désolée que l'on ait manqué d'égards envers vous ; j'honore le commerce, je veux le favoriser, et si à vous personnellement je puis rendre quelques services...
RATON
C'est trop de bontés; et puisque votre majesté daigne m'y encouragpr, il est une faveur que je sollicite depuis longtemps, le titre de marchand de soieries de la couronne.
ÉRIC , le tirant par son habit.
Mais ce titre appartient déjà à maître Revanlow, votre confrère.