‹ Œuvres choisiesChapitre 119 sur 446 · FRÉDÉRIC, GEORGES · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC, GEORGES

GEORGES

Comment ! vous ici, monsieur Frédéric de Rinville.^

FRÉnÉRIC.

Eh ! mon pauvre Georges , par quel hasard dans un hôtel garni ? et premier garçon, à ce qu'il me semble.'

GEORGES

Du tout, monsieur, premier commis, ce qui est bien différent; et puis ia situation fait tout : un hôtel rue de Rivoli ! ce n'est pas déroger. On ne reçoit ici que des ducs , des marquis , des princes étrangers. Nous avons manqué avoir les Osages.

FRÉDÉRIC

Je ne sais pas alors si moi, qui ne suis ni prince , ni marquis, ni Os...

GEOIiOES,

Vous avez cinciunnte mille livres de rente, c'est reçu partout ; et, puis vous avez des amis qui vous sont dévoués. Élevé près de vous, ayant presque fait mes études en vous voyant faire les vôtres, je pouvais solliciter comme tout le monde; mais, dans cette maison, j'ai [ris daulres idées.

Air de Marianne.

Ici, je/teviens pliilosophe...

Nous logeons des solliciteurs Dont j"ai vu mainte culaslroplie Emporter toutes les grandeurs.

Je veux souvent Suivre en avant Les gens heureux que protège un bon veuf ; Ils sont montés...

A leurs cotés Je rêve aussi des rangs, des dignités; Mais qu'une tempête survienne, Je tes vois revenir confus, Pleurant les places qu'ils n'ont plus ; Et je reste à la mienne.

Aussi, je n'ai pas d'autre ambition que de rester ici, et de m'y marier.

KREDÉr.IC.

Je comprends ; tu aimes l'hôtesse.

GEORGES

Pas tout à fait; j'aime sa fdle sérieusement, et je serais déjà son mari sans un procès que nous suscite un concurrent , car je suis malheureux, moi! il y a toujours de la concurrence. Mais vous avez l'air préoccupé, inquiet, et moi qui vous ennuie de mes affaires.

FRÉDÉRIC

Écoute : tu es un garçon actif, discret, intelligent; j'ai toujours eu besoin de ton zèle , et maintenant plus que jamais.

Parlez, monsieur Frédéric. Faut-il courir ? Faut-il vous suivre?

ERÉnÉRIC.

Dis-moi ; n'avez-vous pas dans cet hôtel un voyageur arrivé

SCJi.NE PREMIERE. 135

depuis peu ; Icte poudrée, air enjoué, œil vif, même un peu hagard; toujours allant, venant , parlant de son crédit , et jetant à tort ou k travers des espérances , des cordons et des places.

GEORGES

Si, monsieur; il y en a ici beaucoup , nous en voyons tous les jours, parce que, comme je vous disais tout à l'heure... la situation... vis-à-vis des Tuileries et à côté d'un rainislère...

FRÉDICIÎIC.

Eh ! ce n'est pas de cela qu'il s'agit , mais de quelqu'un que lu as du voir chez moi ; tu le connais, M. de Berlac.

GEORGES

Non, non; mais .lulien, votre valet de chambre, m'en a souvent parlé. Attendez donc; vous aimiez sa fille?

IRÉDÉniC.

Oh! je l'aime plus que jamais. Le jour du mariage était fixé; j'allais être heureux, lorsqu'aux dernières élections il prit fantaisie à mon beau père de se porter candidat. J'avais quelque influence; il comptait sur moi, il avait raison : j'aurais tout fait pour lui , excepté d'en faire un député.

Air de Juiii".

Pour lui j'aurais donné ma vie; Mais il s'agissait, en ce jour, Des intérêts de ma patrie, J'oubliai ceux de mon amour. Oui, l'on doit, s'immolnnt soi-même, Préférer toujours, en tion lils, La mère qui nous a nourris A la maîtresse qui nous aime.

M. de Berlac ne doutait pas du succès ; il faisait déjà des discours superbes, qui nous ennuyaient h mourir ; il commanda son habit, qui devait servir à un autre ( cela s'est vu quelquefois ). Enfin, le jour fatal arriva ; il n'eut pas une voix , pas même la mienne. Juge de sa colère. Dès lors , plus d'amitié entre nous, plus de mariage ; il me bannit de sa présence ; il ne veut même pas que mon nom soit prononcé devant lui.

GEORGES

Ma foi, monsieur, à votre place, je l'aurais envoyé à la Chambre ; il ne penserait pas k faire sa fortune , puisqu'elle est faite ; il est aimé , estimé ; c'est ce qu'il faut , je crois.

FRKDriîlC.

Assurément , c'est un excellent liomnie , mais la Iclc...

(.EORCKS.

La tête?

FRÉDÉRIC

Oui , oui , plus rien ! c'est fini !

GEORGES

0 ciel! que dites-vous là? ah çà ! il lui est donc arrivé quelque malheur?

FRÉDÉRIC

Une maladie assez à la mode aujourd'hui , une ambition rentrée. L'échec qu'il venait de recevoir aux élections avait déjà donné à son esprit, un peu faible, un nouveau degré d'exaltation, lorsqu'un matin il lit dans le Moniteur, partie officielle : « M. de Berlac « vient enfin d'être nommé conseiller d'État. » Juge de sa joie, de son ravissement! Le jour de la justice est donc enfin arrivé! Il court chez tous ses amis , même chez moi , avec qui il était brouillé ; il m'offre son crédit , sa protection , car le voilà en place , le voilà conseiller d'État. Il le fut en effet toute la journée ; mais le lendemain , l'implacable Moniteur lui apprit sa destitution.

GEORGES

Si tôt que cela?

FRÉDÉRIC

Il n'avait pas été nommé : c'était par erreur.

GEORGES

Du ministère !

FRÉDÉRIC

Non, de l'imprimeur; une faute d'impression : une lettre changée, M. de Berlac, au lieu de Gerlac; erreur bien permise entre deux mérites aussi inconnus l'un que l'autre. Mais vois à quel point une lettre , un jambage de plus ou de moins peuvent influer sur la raison humaine ; il a été accablé du coup , et son cerveau , déjà malade, n'a pu supporter la perte d'une place qu'il n'avait jamais eue.

GEORGES

Je crois bien : on s'habitue si vile... Si encore, en le destituant, on lui avait donné des consolations , des dédommagements ; enfin , une place supérieure, comme cela se pratique... quelquefois.

FRÉDÉRIC

De Ci^ cùté-là sois tranquille , rien ne lui manque ; il s'est donné

Page 1