‹ Œuvres choisiesChapitre 145 sur 446 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

l'avez ; ei, par-dessus le marché , je vous nomme clief de division.

GEORGES

Mais, monseigneur...

M. I)F, REBI.AC.

Conseiller d'État, directeur général.

GEORGES

Non, non; et cent fois non. Je n'accepte de tout cela que voire amitié.

M. DE KEBI.AC.

Mon amitié, soit; mais j'espère que vous prendrez quelque chose avec.

Air de 'rureiine.

Venez toujours diner au ministère, Rien qu'en ami l'on vous y traitera; Nous vous verrons y prendre goût, j'espère.

GEORGES

Je ne crois pas.

M. DE RERIAC.

Ça vous viendra, Au ministère on connaît ça.

Tous ces dineurs qui font les bons apùlres, .Sans avoir faim prennent place au repas , Et l'appétit vient...

GEORGES

En mangeant.

M. DE BERLAG.

Non pas , Mais en voyant manger les autres , Rien qu'en voyant manger les autres.

M. DE BEBLAG.

Mais , à propos d'appétit , où est donc mon secrétaire général , M. deNoirmont?

JULIETTE, s'approcliant de M. de Berlac.

Je n'osais pas en parler à monseigneur; car nous avons cru , en bas , que c'était par son ordre qu'il venait d'être arrêté.

M. DE BERLAC,

Arrêté ! qu'est-ce que cela signifie ?

JULIETTE

Ah, mon Dieu, oui ! des cadenas aux portières et des hommes à cheval qui escortaient la voilure.

(Gcnrges veut rcmpc't'îier de parler. )

166 LA MAME DKS PLACK.S.

M. j)i: 1!î:rlac.

Et (le quel droit priver un citoyen de ce qu'il a de plus précieux au monde , de sa liberté i' llolà ! quelqu'un 1 ( l'n domustiqne entre. )

GKOUGES.

Il y a sans doute des raisons.

M. DE r.ERLAC.

Des raisons ! il n'y en a pas ; il n'y a que la loi , la loi avant tout , je ne connais que ça : point d'arbitraire, je n'en veux pas.

GEORGES, regardant le domestique qui est entré.

Aussi , je vais envoyer.

M. DK BERLAC.

Attendez ; il faut un ordre, et je vais le signer. ( 11 vu i la table, et

prend du papier et une plume. Pendant ce temps, Juliette passe h gauche ,

à côté de madame Presto. ) Quel honneur 1 quel beau privilège! une plume , un peu de papier , trois mots : Mettez en liberté , et vous sauvez un innocent, un opprimé, un honnête homme. Mettez en liberlc. Allez. ( Il donne le papier à Georges. )

GEORGES, qui, pendant ce temps, a parlé à un domestique.

Allez.

M. DE BERLAC, reprenant le papier.

l'n instant , que je lui donne l'adresse de mon ministère pour

qu'il vienne m'y rejoindre de suite. ( Il écrit, et donne le papier à Georges, ) Allez.

GEORGES, donnant le papier au domestique. Allez.

M. DE BERLAC, sur le deyaut de la scène.

Je suis content; une injustice réparée... ça fait bien pour entrer en fonctions ; et je puis maintenant me rendre à mon ministère. On doit aimer à faire le bien quand on a le temps ; c'est si facile ! moi , j'en ferai souvent ; je n'aurai pas d'ennemis, je pardonnerai toujours, et d'abord ce pauvre Frédéric de Rinville... ( Frédéric parait sur la porte du cabinet. ) Me voi!à ministre ; c'est le moment d'avoir de l'indulgence et de lui dire : « Mon ami , une poignée de « main ; rendez-moi votre amitié , et prenez ma fille , je vous la « donne avec des gants blancs , un bouquet au côté... C'est bien , « c'est bien ; point de remercimenls. ( S'essuyant les ycu\. ) Pauvre « enfant! rendez-la heureuse, et nous serons quittes. »

GEORGES

Ah! l'honnête homme.

M. DE BERLAC.

Qu'est-ce que c'est ?

SCÈ3JE XIII. 1G7

r.KORGES.

Rien, monseigneur.

M. DE liERL\C.

J'ai dit à M. de Noirmont de me rejoindre au ministère. ( A Juliette. ) Voilà votre mari. ( \ madame Presto. ) Vous congédierez Dufour. Moi, on m'attend ; je vais à mon audience.

MADAME l'RESTO.

Et la voilure de monseigneur.

M. DE BERLAC.

Point de voiture; il est beau d'entrer au. ministère à pied, avec le parapluie à canne, et d'en sortir de même. Donnez-moi le parapluie à canne ( Georges lui donne le parapluie ) , il est de rigueur ; car, là aussi, il y a souvent des orages. Adieu, mes amis, je vous reverrai ici , après mon audience. Je reviendrai diner.

MADAME PRESTO, accompagnant M. de Berlac, qui sort.

Ah ! quel bonheur pour moi 1 Vous pouvez être sûr que le diner le plus (in et le plus délicat... un diner de ministre... rien que des truffes.

M, DE BERLAC , revenant avec colère.

Des truffes ! Qui est-ce qui a dit des truffes .» Point de truffes. Les malheureuses ! elles ont causé dans l'État trop de désordre , trop d'abus , sans compter les indigestions: je n'en veux point sous mon ministère , je les destitue.

MADAME PRESTO

Destituer les truffes! qu'allons-nous devenir:'

M. DE RF.RLAt:.

Je ferme la bouche aux mécontents , aux envieux.

G EORGES.

Ils l'ouvriront encore pour crier ; c'est changer les idées reçues.

MADAME l'RESTO.

Bouleverser tous les repas.

GEORGES

Soulever contre vous tous les appétits de la grande propriété.

M. DE BERLAC, rêvant.

C'est possible. ( A Georges. ) Vous me ferez un rapport là-dessus ; ( à part ) au fait il faut marcher avec le siècle , et nous vivons dans un siècle truffé. D'ailleurs , si je les destitue , qu'est-ce que je mettrai à leur place ? je ne vois que les... qui sont bien insuflisantes pour les besoins de la civilisation ; j'y songerai. ( A Georges. ) Le portefeuille. (Georges lui donne un portefeuille. ) Vous ferez VOtre

168 LA MAME DLS l'LACES.

r.ipporl. ( A. madame l'resto. ) Vous congédierez Dufour. Adieu, mes enfants, adieu : j'y songerai. ( il sort par le fond; Julictle tt madame Presto sortent avec lui. )

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