SCENE III
JULIE, ouvrant la porte du cabinet, au marquis.
Venez; nous sommes sauves, du moins pour le momeiU.
LE MARQUIS, se jolaut dans un l'auteuil.
Respirons ; je n'en puis plus !
JULIE
Comment vous trouvez-vous en France, vous qu'on disait émigré?
LE MARQUIS
Je m'étais réfugié en Suisse. La marquise ma femme m'a fait passer, par un des nôtres , une lettre qui m'a appris (juc mon fils Alfred, l'unique rejeton des Surgy, était dangereusement malade. A tout prix j'ai voulu le revoir. J'ai repassé la frontière. Ah, mon enfant! comme ils ont arrangé celte pauvre France !
JULIE
Oui, monsieur.
LE MARQUIS
Et que de tourments avant de revoir ma famille ! Voyager à pied, moi, le marquis de Surgy ! Tous les soirs des gites affreux ! Point de procédés , point d'égards ; et à chaque nouveau visage des inquiétudes mortelles! Enfin, aprèshuit jours d'une marche pénible et forcée, profitant d'un moment de désordre à la barrière Saint- Jacques, j'entre dans Paris. Quel spectacle !
JULIE
Je le sais mieux que vous. Mais, monsieur le marquis, cela ne peut pas durer.
LE MARQUIS
Nous en disions autant quand nous sommes partis; et tu vois, ça a été d'un train... On confisque nos biens , on brûle, on démolit nos châteaux , on proscrit nos personnes. Là-bas nos ressources diminuent, rien ne passe. Ils ont saisi à la frontière des fonds qui nous étaient expédiés : c'est une horreur; et ici c'est encore pis. Après avoir embrassé ma femme et mon fils, j'écris sur-le-champ à Goberville, notre ancien procureur, notre intendant...
Qu'avez-vous fait !
LE MARQUIS
Pour lui demander un à-compte sur les sommes considérables qu'il a perçues en notre nom. Le drôle me fait répondre qu'il est désolé, mais qu'il n'est plus que le débiteur deli nation .
jruK.
Lui apprendre que vous éles à Paris 1 quelle imprudence ! lui qui est du comité des recherches.
LE MAKQl'IS.
Je ne suis plus surpris si, un quart d'heure après sa repense, les sbires, les alguazils étaient à notre porte!... Obligé de m'évader par une cheminée, de là sur les toits; enfin, ma chère Julie, sans ton généreux secours, je tombais entre leurs mains, et lu sais le sort qui m'était réservé. Mais quand ton mari , quand Gérard va revenir, y a-t-il sûreté pour moi? car lui aussi a un peu donné là dedans.
JILIE.
Comme tant d'autres dans le commencement ; il voyait tout en beau, et s'imaginait qu'on ne voulait que notre bonheur à tous.
LE MAr.QllS.
Oui, c'étaient là les idées de mon frère le chevalier.
JILIE.
Mais quand il s'est aperçu qu'on gâtait tout ce qui se faisait de bien, que des intrigants, des scélérats travaillaient pour leur propre compte, et faisaient la guerre à tout ce qu'il y avait en France de grand, d'honnête, de riche, oh ! alors...
LE lURQlIS.
Tu crois donc qu'on peut se lier à lui ? qu'il n'a point , comme tant d'autres, oublié ses anciens maîtres ?
JLLIE.
11 n'a oublié que le mal qu'on lui a fait.
LE M\liQlIS.
Ah , oui ! je comprends. Et mon frère, où est-il en ce moment ?
JILIE.
A l'armée du nord. Nous lui écrirons, et j'espère que son crédit pourra vous sauver.
LE MAIIQLIS.
Oui , oui , j'accepterai pour ma forame , pour mon fils ; car, si c'était pour moi!... Et ce pauvre vicomte de la Morlière , mon ancien ami?
Jl LIE.
Vous savez bien qu'avant nos désastres il était parti pour rejoindre l'expédition de M. le capitaine de La Peyrouse.
LE JUROIIS.
C'est vrai , je n'y pensais plus. Et l'on n'a pas eu de ses nouvelles ?