SCENE III
vas-tu pas ce soir au bal chez madame de Merteuil , la tante de ma femme?
KDMOND.
J'y suis invité.
DENNEVILLE.
Tu sais que, de cette amiéc, je suis brouillé avec elle.
EDMOND
C'est ce qui m'étonne : une femme si aimable, et d'un si grand mérite !
DENSEVILLE.
C'est vrai. Des principes sûrs, excellents , une très-bonne maison pour une jeune femme. Mais il fallait y aller deux fois par semaine, c'étaitgénant ; tandisque, me brouillantavec elle, je n'empêche pas ma femme de voir sa tante, sa seconde mère; je suis trop juste pour cela. J'exige même qu'elle s'y rende exactement tous les lundis et vendredis, jours d'opéra; et au lieu de deux soirées d'ennui , j'y gagne deux soirées de liberté.
EDMOND
C'est assez bien calculé.
DEXNEVILLE.
N'est-il pas vrai ? l*ar exemple, je vais toujours le soir la chercher ; mais aujourd'hui, ce sera bien gêmnt, tu comprends ?
EDMOND
Parfaitement.
DENNEVILLE.
El si tu voulais lui servir de chevalier, la ramener...
EDMOND
Permets donc : tu disposes ainsi de moi; j'avais peut être des projets.
DENNEVILLE.
C'est un service d'ami , c'est le moyen que ma femme ne se doute de rien ; car cette pauvre Caroline, je serais désolé de lui causer la moindre peine, de troubler son repos ! Et si je savais que cette aventure dût jamais venir à sa connaissance, j'aimerais mieux y renoncer.
EDMOND, viveinont.
Y penses-tu?
DENNEVILLE.
Oui, mon ami, ma femme a vaut tout 1 ( Souriant.) Ce serait dommage, cependant, parce que celle petite Zilia est si piquante , si
jolie , moins que ma femme , j'en conviens ; mais c'est un caprice, une idée.
EDMOND
Comme tu en as souvent.
DKXNEVlLLli.
C'est la dernière, je te le jure; et puis cela n'empèctie pas d'aimer sa femme : au contraire.
Air de Tuienue.
C'est ua trésor qu'un mari peu lidèle;
La femme y gagne cent pour cent:
De soins , d'égards , on redoui)le pour elle ; Car, à la fois volage et repentant, On lui revient plus tendre et plus galant.
On la chérit au fond de l'àme.
En raison des torts que l'on a ;
Et c'est peut-être pour cela
Que j'adore toujours ma femme.
Toi , garçon , tu ne comprends pas cela.
EDMOND
Si , vraiment; mais il me répugne d'être ton complice.
DENNEVILLE.
Eu revanche, jeté servirai, dans l'occasion, auprès de tes comtesses et de tes duchesses, car tu es étonnant dans tes amours : tu ue tiens pas à t'amuser; il te faut trois cents ans de noblesse , et voilà tout.
EDMOND
Quelle idée! ïu n'as que cela à me répéter; hier encore, devant ta femme.
DENNEVILLE.
C'est que cela est vrai , c'est par grâce que tu descends jusqu'à la Chaussée-d'Antin. Moi, je préférerais de la beauté, de la gentillesse ; toi , des titres et des armoiries. Je prends mes maîtresses dans les chœurs de l'Opéra, et toi, dans YAlmanuch royal ; chacun son goût. Je ne te blàrae pas, moi, je blâme ta discrétion; je ne te cache rien, je te dis tout ; et toi, lu fais le mystérieux avec moi , ton meilleur ami et ton banquier.
EDMOND
Tu te trompes.
DENNEVILLE.
Non pas, je m'y connais; et pendant longtemps je t'ai vu
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triste , malheureux; tu ne prenais plus plaisir à rien , tu refusais toutes nos parties , tu ne dépensais plus d'argent ; enfin , mon ami , tu te dérangeais.
EDMOND
C'est vrai , j'étais amoureux , et sans espoir.
1)E^^EVILLF..
Dans Y.ilmanach roijal !
EDMOND , hésilaiit.
Oui, oui, mon ami; une femme charmante , jeune, aimable, vertueuse, d'autant plus difficile à vaincre, qu'elle n'était ni prude, ni dévote, ni coquette, mais sincèrement attachée à ses devoirs.
DENXEVILLE.
C'est là le diable. Cependant cela va mieux; car, depuis deux ou trois jours , je te vois une physionomie à succès.
EDMOND
Oui , les circonstances sont venues à mou aide. Je crois qu'on me voit d'un œil plus favorable; on commence à se plaire avec moi. Hier, enfin , hier soir, enhardi par un regard qui était presque tendre, j'ai hasardé une déclaration.
DENNEVILLE.
De vive voix.
EDMOND
Non , non , je n'aurais pas osé; mais j'ai glissé un biUel.
DENNEVILLE.
Qu'elle a accepté?
EDMOND
Oui, vraiment.
DENNEVILLE.
Bravo ! c'est très-bien , il faut continuer.
EDMOND
C'est ce que je veux faire.
DENNEVILLE.
A la bonne heure, profite de tes avantages. ( On cuieud sonner à
deux reprises dans l'appartement de Caroline.) C'est dans la ciiambre
de ma femme. Autrefois , quand j'étais garçon , j'avais fait des études sur les sonnettes des dames; j'aurais distingué , à la seule audition , le sentiment qui animait les personnes : c'est une musique comme une autre.
Air du vaudeville du l'remier priv.
Presto , presto , quand uue l)elle Veut sa toilette ou ses Jjijoux ;
Dohe, iluhe, quand elle appelle Pour que Ton porte un billet doux ; Forte, c'est lorsque la sagesse Se fâche et ne peut pardonner.
Piano, c'est lorsque la tendresse Retient la main qui va sonner.
(On sonne une seconde fois plus fort et plus précipitamment. )
Tiens, dans ce moment , ma femme s'impatiente ; il faut que ce soit un événement de la plus haute importance.