I..\ MAKotlSK , affectant de sourire
Au contraire, parlons-en. Comment, monsieur le comte, vous ne me prévenez pas; vous, un ancien ami! je ne vous reconnais pas là; car enfin, comme Française, on a une réputation à soutenir; on ne veut point se laisser éclipser par les dames de la cour. Parlez vile, monsieur, mon intérêt vous répond de ma discrétion.
LE C05ITE
Je suis fâché que l'étourderie de ma fille m'ait oté le mérite d'une confidence que mon intention était de vous faire. Connaissant le crédit et l'estime dont vous jouissez, vous vous douiez bien que j'avais dessein de réclamer vos bons offices.
lA MARQUISE.
vraiment! nous autres femmes, cependant, avons si peu de suite dans les idées , nous comprenons si peu les graves intérêts (|ui vous occupent! Moi, d'abord, si vous me parlez autre chose ([ue modes nouvelles, je n'y suis plus.
ISABELLE
C'est comme moi , aussi mon père ne veut jamais rien me confier.
LE COMTE
Il me semble que je n'ai pas si grand tort. Aujourd'hui cependant, et par exception, je veux bien tout vous dire, vous n'en sentirez que mieux la nécessité de vous taire. Il s'agit du mariage d'une princesse de noire maison avec le prince Rodolphe.
LA MARQIISE, à part.
0 ciel ! . . . ( Haut. ) Et il parait qu'il y a des obstacles ?
LE COMTE
De très-grands,
LA MARQUISE, à part.
.le respire.
LE COMTE
•l'ai appris, à n'en pouvoir pas douter, par des moyens trop longs à vous expliquer, que la Saxe avait dans ce moment les mêmes intentions.
LA MARQIISE, à part.
L'n ennemi de plus. Ah! mon Dieu!
AC'fli I, SCE.NE m. 'i.)
LE COMTi:.
Le baro» de Saldorf, son envoyé, doit arriver incessamment pour négocier celle grande affaire. Il y a entre nous d'anciennes rivalités; et, à quelque prix que ce soit, il faut que je rem[)orto sur lui.
L\ MAuniist:.
Si cependant le prince ne voulait pas se marier...
LE COMTE
il n'est pas maître de s'y opposer, il se doit à l'I^Mat.
Air : Que d'ctjblissemetUs iioiivcauv.
Des peuples voulant le bonheur, Les princes, dans ces alliances, Consullent rarement leur cœur ; iVIais ils cèdent .tux convenances.
Ils ne sont pas les seuls, je crois, Et, dans la ville et les provinces, Je sais bien des maris bourgeois Qui sont heureux comme des princes.
Vous sentez bien que depuis mon arrivée, depuis cette nuit, je n'ai pas perdu mon temps. J'ai déjà su me ménager des intelligences, qui me tiendront au courant de tout ce qui se passe; et de plus, j'ai eu ce matm une entrevue avec le grand-duc , qui est fort bien disposé, mais qui ne se prononce pas encore.
ISABELLE
Tant de choses depuis hier ! et je ne m'en doutais seulement pas. On ne dort donc point quand on est diplomate:'
LE COMTE
Maintenant, ce (jue je vous demande, madame, c'est de parler dans notre sens, non-seulement an prince, mais à la cour, mais chez vous. C'est dans les salons que se fait l'opinion ; aussi, quand on veut réussir à présent, il faut avoir pour soi les femmes, surtout les femmes d'esprit; car l'esprit maintenant est une puissance.
L\ MARQUISE
Sous ce rapport-là , je me défie de mon pouvoir.
LE COMTE
Il y a des souverains qui ne connaissent pas leur force, et vnila où vous en êtes. Le second service que j'attends do votre amiiié, c'est de vouloir bien, pendant mon séjour en cette résidence, gar-
SCIUBE. — T. Ml, 5
ifi LE DIPLOMATE.
(lor ma lille auprès de vous ; je ne connais pas île société ni de maison plus ngr('al)Ie que la vôtre.
l.\ MARQlISt.
Vous me demandez là un service dont je vous devrai de la reconnaissance. (I.a raarqnisc passe du cùtc d'Isabflle. )
ISABELLE
Ah, madame ! que vous êtes bonne! Mon père, je le vois, craint mes indiscrétions ; c'est pour cela qu'il m'éloigne de lui.
LE COMTE
Moi, quelle idée! Si vous voulez, ma chère amie, que je vous parle, là, bien franchement, diplomatie à part, je vous mets sous la protection de madame, parce qu'il y a quelqu'un au monde dont je crains les assiduités, quelqu'un que vous connaissez très-bien, et que partout, en voyage, nous retrouvons sous nos pas...
ISABELLE
C'est peut-être par hasard!
LE COMTE
Un i'ranc étourdi, qui avait un nom, de la naissance, qui pouvait parvenir à tout, le fils d'un ancien ami, à qui moi-même j'avais donné les premières leçons, mais que j'ai été forcé d'abandonner, car il ne fera jamais rien.
IS.VBELLE.
C'est-à-dire qu'il ne fera jamais un homme d'état; mais il peut faire autre chose. Croiriez-vous, madame, que ce pauvre jeune homme, afin de plaire à mon père, et de mériter ma main, a essayé d'être diplomate.^ Il a étudié pendant deux ans, à Paris, aux affaires étrangères. Il ne peut pas, il n'y entend rien; ce n'est pas sa faute. Il n'a pas de vocation; c'est pour cela que mon père ne peut jias le souffrir. Et moi, si j'avais le droit d'avoir un avis, c'est pour cela que je le préférerais. Je ne veux pas être la femme d'un ambassadeur, je ne suis pas assez discrète pour cela. Quand il faut tous les matins demander à son mari la physionomie qu'on doit avoir dans la journée, c'est terrible , c'est une contrainte, un déguisement continuel : la vie entière a l'air d'un bal masqué, et le bal masqué est si ennuyeux !
LE COMTE
l*as toujours : n'est-il pas vrai, madame ? Mais quelles que soient mes idées, ce n'est pas ici le moment de les discuter; l'im-
AClli 1, SCiiNE V. 47
portant, d'abord, est de veiller sur ma fille, ce qui m'est impossible. J'ai trop d'affaires pour m'occuper des miennes, et, obligé par état à connaître ce qui se passe chez les autres , je n'ai pas le temps de savoir ce qui se fait chez moi ; mais en vous la confiant, me voilà bien tranquille, et je délierai bien désormais monsieur do Chavigni.
L\ MAPiQUlSE.
Comment ! monsieur de Chavigni, un Français i'
ISABELLE
Oui, madame.
LA MAKQIISE.
C'est lui que vous craignez?
Je ne le crains plus, madame; et ce n'est pas ici qu'il oserai) venir.