SCÈNE IV
tenue parfaite , et sans avoir rien perdu de sa naïveté première , l'esprit le plus fin et le plus délicat. Deux années de soins et d'études avaient opéré cette métamorphose, et ce qui m'a touché jusqu'au fond du cœur, c'est qu'il m'a été facile de voir que le désir de me plaire avait été la cause d'un tel changement.
GEORCE.
Il serait vrai !
Oui, cela, et l'exemple , l'amitié et les soins de ta tante.
GEOROE.
Comment ! ce serait Élise, ma cousine ?
LE VICOMTE
Oui, mon ami, c'est elle.
GEORGE
Et tu songerais à l'épouser! toi, jeune, riche , et d'une illubtre naissance ?
LE VICOMTE
Et pourquoi pas?
GEORGE
Ah ! c'est mille fois trop d'honneur pour nous ! et jamais je n'aurais osé rêver pour ma cousine, pour ma sœur, une alliance pareille. Mais il faut que tu saches que mon oncle, que le travail, l'industrie, ont conduit à une immense fortune , mon oncle, qui est maintenant un des premiers négociants de Paris, a été autrefois à Marseille simple commis, simple garçon de magasin.
LE VICOMTE
Je ne le savais pas, et je me reproche d'avoir ri tout à l'heure à ses dépens : partir de si bas , pour arriver si haut, il faut du mérite pour ça. Pardon, mon ami, je le respecterai maintenant.
Air : Au temps heureux de la clievalciie.
Gloire à cehii qui doit tout à lui-même, El qui se fait et son sort et sa part ; Pour bien juger les gens , c'est un système , On pense au but , moi je pense au départ. Du grand Condé j'admire le courage ; Mais il était né prince et général... Vaul-il celui qui , quittant son village , S'en va soldat , et revient maréchal?
Vaul-il celui qui, loin de son village, S'en va soldat et revient maréctial?
48G LA FAMILLE RIQUEDOURG.
CEORGK.
Quoi ! cela ne te fait pas changer de sentiment ?
LE MCOMTE.
Plaisantes-tu? Ne sommcs-nouo pas camarades? n'avons-nous pas étudié ensemble ?
GEORGE
Mais ta famille?...
LE VICOMTE
Ma famille pense comme moi. A présent, mon ami, il n'y a plus de mésalliance : le commerce , l'industrie , la noblesse, égaux eu lumières, en force, en courage, se tiennent et se donneut la main. Qui gouvernera? qui commandera demain? toi , moi, si nos talents nous en rendent dignes ; car les talents, l'instruclion, fixent seuls les rangs : et maintenant il n'y a que deux classes dans la société, ceux qui ont reçu de l'éducation et ceux qui n'en ont pas; c'est là seulement qu'il y a mésalliance , c'est là qu'il y a malheur. Mais, grâce aux nouveaux charmes dont brille ta cousine, nous n'en sommes plus là; et j'arrive avec ma demande en mariage , que j'avais faite par écrit , c'est plus sûr.
GEORGE
Ah, mon ami ! que de reconnaissance !
LE VICOMTE
J'espère que mon exemple t'encouragera , que tu chasseras ces idées sombres qui t'absorbent et t'attristent , et que , comme moi, tu feras un bon choix et un bon mariage.
GEORGE, soupirant.
Moi, c'est bien différent, ce n'est pas possible , il n'y a pas de bonheur pour moi.
LE VICOMTE
El pourquoi donc?
GEORGE
Ah ! si tu savais, si je pouvais l'avouer! Tais-toi ! ( Regardant du
côté de l'appartement de tuadame Riqucbourg. ) Yoilà ma famille; je te
laisse avec elle.
SCÈXE V. 487
SCÈXE V.
RIQUEBOURG, HORTEXSE, LE VICOMTE, GEORGE.
HORTENSE
Mille pardons , monsieur le vicomte , de vous avoir fait attendre, je n'espérais pas voire visite de si bonne heure.
LE VICOMTE
En effet, c'est agir avec bien peu de cérémonie, et je vous dois des excuses.
HORTENSE
Moi, je vous dois des remerciements, c'est nous traiter en amis.
Air : Amis, voici la riante semaine.
J'approuve fort un serablal)le système, Et mon mari qui pense comme nous , Me le disait tout à l'heure à moi-même.
LE VICOMTE, à lUqiiebourg.
Serait-il vrai ?. .. que c'est aimable à vous !
RIQLEBOIRG , avec embarras.
Vous ét's bien bon...
(A jjart , montrant sa femme.) En vérité, j'I'admire; Car, pour mon compte elle a soin de placer De jolis mots , que j'ai l'plaisir de dire Sans avoir eu la peine d'ies penser.
HORTENSE, apercevant George, qui a pris son chapeau, mais qui n'est pas encore parti.
Bonjour, George, nous vous avons attendu hier à diner, vous n'êtes pas venu; cela nous a inquiétés.
GEORGE
Ah , ma tante !
RIQUEBOURG, à George.
Quand je te disais ; tu lui as fait de la peine, et puis, on ne conçoit plus rien à ta bizarrerie. Je comptais sur toi, le soir, pour la conduire au bal, en téte-à-tète.
GEORGE
Je n'ai pas pu.
RIQUEBOURG.
Laisse-moi donc; au moment où je donnais la main à ma femme, qui était superbe, j'ai aperçu monsieur, debout dans la rue, qui
488 LA FAMILLE RIQUEBOURG.
regardait monter en voiture, par une pluie battante. Et pourquoi? pour aller avec monsieur ( montrant le vicomte ) soupirer à l'Opéra.
(lEORGE.
Ne le croyez pas.
HORTENSE, s'efforcaiU do sourire.
Et quand ce serait, où est le mal .' Vous me croyez donc bien sévère ! Écoutez, George , quand vous serez heureux , je ne vous demanderai rien, ( montrant le vicomte ) cela regarde monsieur ; mais dés que vous avez des peines, du chagrin, je les réclame ; c'est moi qui dois être votre confidente, c'est le privilège des tantes; elles ne sont bonnes qu'à cela.
c.EoncE.
Ah ! madame.
RIQUEBOURG.
Voilà parler; et puisque enfin tu es notre fils, notre enfant, attendu que je n'en ai pas eu de ma femme, ce n'est pas ma faute...
HORTENSE
Monsieur...
RIQUEBOURG.
Je dis ça, parce qu'on pourrait croire...
HORTENSE, s'cmpressaiit de l'interrompre, et se retournant vers le vicomte.
Monsieur le vicomte nous fait-il le plaisir de diner avec nous?
LE VICOMTE
Trop heureux d'accepter.
RIQUEBOURG.
Nous irons au spectacle en famille. George, lu donneras le bras à la tante.
HORTENSE
Pourquoi le gêner? il aimerait peut-être mieux aller à l'Opéra.
Ah ! vous ne le pensez pas.
LE VICOMTE
C'est le jour des Bouffes, et si ma loge peut être agréable à ces dames...
RIQUEBOURG.
Non pas à moi.
Air de Calpigi.
Dès que j'arrive, il faut qu'j'y dorme ; J'n'y vais qu'pour vous et pour la forme;
( A llortense.) Maisfveux m'amuser aujourd'liui ,