S. JOAN., III
(2) Majorem dilectionem nemo habet quam ut animam suam ponat quis pro amicis suis (Id., XV, 13).
maître et le disciple comme un mystérieux échange de générosité : Jésus-Christ lui a prouvé son amour par ses souffrances, il lui offre des douleurs comme témoignage en retour ; Jésus-Christ lui a donné son sang, il lui présente ses larmes, qui, suivant le beau mot de saint Augustin, sont « le sang de son âme » (1) ; Jésus-Christ a poussé son dévouement à l'excès en se faisant victime pour lui, il n'aspire, lui aussi, qu'à se faire victime pour son Dieu.
Ne demandez donc plus, N. T. C. F., pourquoi le grand Apôtre Paul s'écrie « qu'il surabonde de joie dans la tribulation » (2) ; pourquoi saint André, rencontrant la croix qui lui est destinée, la salue de loin avec transport, l'embrasse avec ardeur, et lui livre ses membres avec empressement et joie : « O bona cmx » ; pourquoi les premiers chrétiens, au témoignage de l'Esprit-Saint, tressaillent d'allégresse pour « avoir été jugés dignes de souffrir pour Jésus- Christ » (3) : ils ont la charité dans le cœur et, comme l'a dit saint Augustin dans un jeu de mots sublime de vérité, « ubi amatur non laboratur a ut si labovatur , labor amatur, quand on aime on ne souffre pas ou, si l'on souffre, on aime à souffrir ».
Ne demandez plus pourquoi les martyrs chantaient, en mourant sous la dent des bêtes, sous la flamme des bûchers, sous le glaive des bourreaux ; pourquoi tant de chrétiens magnanimes des anciens jours s'en allaient avec empressement au sein des plus affreuses solitudes chercher des privations, des souffrances, des sacrifices : ils aimaient Dieu, ils aimaient Jésus,
(1) Sanguis animae per lacrymas profluit.
(2) II S. Paul. Ad Cor., VII, 4.
(3) Act., V, 41.
leur Sauveur, et, comme l'a dit le pieux auteur de V Imitation : « Rien n'est doux comme l'amour: il rend léger tout fardeau, il change toute amertume en douceur. Celui qui aime, on le voit courir, voler dans le sentier de la croix, et il est heureux : amans currit, volât et lœtatur » (i).
Ne demandez plus pourquoi saint Dominique invitait ses persécuteurs à lui faire subir un long martyre ; pourquoi saint François d'Assise portait avec une sainte passion les stigmates de Jésus crucifié ; pourquoi, prévoyant, dès son entrée dans la carrière, tant de fatigues, tant de douleurs, tant de tribulations qui lui étaient réservées, le saint Apôtre des Indes, François-Xavier, s'écriait du fond de son âme : « Amplius Domine, amplius, encore plus, Seigneur, encore plus » ; pourquoi un autre fils d'Ignace de Loyola, saint François de Borgia, faisant écho à cette parole, proclamait que « souffrir pour Dieu, c'est jouir » ; pourquoi l'ange du Carmel, Thérèse de Jésus, laissait si souvent tomber de son cœur ces étranges paroles : « Ou souffrir ou mourir » ; pourquoi, fille héroïque d'une héroïque mère, renchérissant encore sur l'expression de Thérèse, Madeleine de Pazzi disait à son tour: « Non pas mourir, mais souffrir ». Ah! c'est que ces âmes étaient embrasées de l'amour divin.
C'est sous l'impulsion du même sentiment que, même encore de nos jours, même au sein de ce siècle d'égoïsme et de sensualité, des chrétiens généreux, des âmes d'élite s'en vont, de temps en temps, dans les cloîtres et les solitudes, se dévouer aux saintes
(1) De Imitât io r.e CJiristi, Lib. III, c. 5.
austérités de la souffrance volontaire. Ils n'ont pu contempler l'image du divin Crucifié sans éprouver dans leur cœur le besoin de répondre par un tressaillement d'amour à cette parole qui sort de son sang et de ses plaies : « Sic Deus dilexit mundum, c'est ainsi qu'un Dieu a aimé le monde » ; et ils sont heureux de trouver dans la douleur le moyen d'acquitter leurs dettes, ils sont heureux de souffrir pour le Dieu qui a souffert pour eux.
On nous dira peut-être qu'il y a, dans cet amour de la douleur, dans cette recherche du sacrifice, de l'illusion ou de l'enthousiasme. De l'illusion? nous protestons, ou il faut qu'on nous explique comment l'illusion peut produire la vertu la plus héroïque et procurer le bonheur le plus solide. De l'enthousiasme ? oui, à la bonne heure, nous acceptons le mot, mais à la condition qu'on le prendra dans son vrai sens, dans son acception primitive, le ravissement d'une âme transportée en Dieu.
Nous ne pouvons, N. T. C. F., terminer cet exposé du mystère de la douleur chrétienne sans essayer de relever vos âmes abattues, découragées peut-être, à la vue des tribulations présentes de l'Église; qu'il nous suffise de vous rappeler une parole tombée des lèvres de Jésus-Christ sur la colline des Béatitudes : le Dieu qui a « béatifié les larmes » a aussi en même temps proclamé « bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice » (1).
L'Église est ici-bas la continuatrice de la mission de l'Homme-Dieu, dont elle est à travers les âges
a) S. Matth., V, 10.
« l'incarnation permanente ». Si, à l'exemple de son adorable Maître, elle passe au milieu du monde, apôtre incorruptible de la justice, semant partout les bienfaits, comme lui aussi, elle ne cesse de recueillir sur son passage l'insulte, la calomnie, la persécution. Tous les siècles de son histoire nous révèlent une phase nouvelle de sa douloureuse Passion; mais, à nulle autre époque, elle n'a concentré sur elle plus d'hostilité, plus de haine, plus de rage. A quoi bon renouveler ici le tableau de la guerre acharnée qui lui est faite au milieu de nous ? Ne connaissez-vous pas aussi bien que nous la formidable conspiration tramée dans l'ombre par cette société occulte si énergiquement stigmatisée par notre grand Pape ? Restreindre graduellement les droits de PÉpouse de Jésus-Christ, enchaîner sa liberté et son indépendance, traiter ses ministres en ennemis, neutraliser son apostolat et travailler, s'il est possible, à la détruire, à la faire disparaître de cette terre, tel est le but, telles sont les visées des affiliés de la secte. En butte à tant d'attaques, l'Église pourrait nous dire aujourd'hui, comme autrefois saint Paul, qu'elle rencontre partout l'outrage, et la stabilité nulle part: « colaphis cœdimur et instabiles sumiis » (i). Ses fils à la foi infirme et mal assise, se scandalisent, la plaignent de ses épreuves et tremblent pour son avenirl'impiété insulte à ses douleurs et se rit de ses tribulations. Mais elle, heureuse d'avoir été jugée dione de souffrir pour le nom de Jésus, « avec ce je ne sais quoi d'achevé » que donne la persécution, elle nous apparaît plus radieuse, portant au front une couronne
(i) IS. Paul. Ad Cor., IV, u.
plus resplendissante d'honneur et de gloire ; et, en attendant avec sécurité qu'aux avanies de son Calvaire succède l'heure de son triomphe et de sa résurrection, elle crie à ses Pontifes, à ses prêtres, à ses fidèles : « Que votre cœur ne se trouble point, n'ayez pas peur » (i). « Viendra l'heure où votre tristesse sera changée en joie » (2). « Tressaillez donc d'allégresse, car votre récompense est immense dans les cieux » (3).
(1) S. Joan., XIV, 27.
(2) Id., XVI, 20.
(3) S. Luc, VI, 23.