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SUR LA DOULEUR

27 janvier 1891.

NOS TRÈS CHERS FRÈRES

Voici que va s'ouvrir la sainte Quarantaine ; encore quelques jours, et nous entrerons dans cette précieuse carrière de la pénitence, à laquelle s'appliquent les paroles du grand Apôtre : « Ecce nunc tempus acceptabile, ecce nunc dies saliitis » (1), voici le temps favorable par excellence, voici les jours de miséricorde et de salut.

Le Carême ! l'année liturgique, en nous leramenant, ne fait-elle pas revivre les fécondes expiations du péché, les vrais repentirs des consciences, les retours à Dieu des âmes loyales et sincères? Le Carême! n'est-il pas beau de voir, pendant cette salutaire période, les fidèles se réunir, plus nombreux, plus empressés, dans le temple sacré, pour y entendre la parole divine et s'associer aux chants de pénitence de l'Eglise ? Le Carême ! ah ! il apporte à notre cœur d'Évêque, depuis plusieurs années, la plus fortifiante consolation: si doux nous est-il, si saintement fiers sommes-nous de voir la vaste nef de notre Cathédrale suffire à peine pour contenir les masses d'hommes

(1) II S. Paul. Ad Cor., VI, 2.

qui viennent se grouper autour de la chaire évangélique ! Combien parmi eux ont senti, dans ces pieuses réunions, se rallumer en leur âme le flambeau de la foi, depuis longtemps éteint ! combien, au souffle ardent de la prédication sacrée, se sont réveillés du long sommeil de leur léthargique indifférence ! combien, le cœur inondé des joies pénétrantes du pardon obtenu, de l'amitié de Dieu recouvrée, ont repris le chemin de la table eucharistique, qu'ils avaient tristement déserté ! Le souvenir de ces bons jours ne saurait s'effacer de notre mémoire, et c'est pour essayer d'en « faire grandir » et d'en multiplier les joies que nous venons aujourd'hui, en vous présentant la vie humaine ici-bas sous son côté pénible et douloureux, essayer de vous faire comprendre le besoin que vous avez de Dieu et de son assistance, en ce pèlerinage de la terre. Nous étudierons ensemble le mystère de la douleur: après l'avoir considérée dans son fait, son universalité, son origine, sa transformation, ses fonctions, vous conclurez avec nous que son acceptation est une des formes les plus fécondes de la pénitence, et vous serez heureux, nous Tespérons, en ces jours préparatoires à la célébration des mystères de la Passion et de la mort de Jésus-Christ, de reproduire en vos âmes quelques traits de ressemblance avec le Dieu du Calvaire, « l'homme des douleurs ».

Etrange destinée que la nôtre, N. T. C. F. ! L'impérieux besoin de notre être, c'est le bonheur et la loi inflexible de notre existence, c'est la douleur.

Elle s'est emparée de la création tout entière et, poursuivant sa course à travers le monde depuis son berceau, elle y règne inexorablement; elle tient l'humanité sous son sceptre de fer. Il n'est pas un instant dans la durée des âges, pas un lieu sur la surface du globe qui n'ait été marqué par quelque gémissement. « Penchons l'oreille vers ce bruit qu'on nomme l'histoire, dit un brillant écrivain, et entendons ce formidable concert de cris, de sanglots, de plaintes, de malédictions, de menaces. Rois et peuples, riches et pauvres , persécuteurs et victimes, despotes et anarchistes, hommes libres se débattant les uns contre les autres, esclaves fendant le marbre pour le palais de leurs tyrans, serfs déchirant la glèbe pour en tirer un peu de pain noir, ouvriers amollissant de leurs sueurs le granit des montagnes pour y tracer une ligne plus directe à l'industrie, cœurs passionnés éclatant comme des volcans, génies puissants et terribles que la soif du pouvoir brûle et précipite sur les champs de bataille ou dans les révolutions, il sort de toutes ces poitrines une voix qui émeut et qui fait trembler, une voix lamentable qui porte 1?. douleur de soixante siècles. Le monde est comme une tragédie prodigieuse, où tous les acteurs ont pour rôle de travailler, de pleurer et de mourir ».

N'est-ce pas ce que nous apprend l'écrivain sacré ? Un joug pesant accable les enfants d'Adam, depuis l'heure de leur entrée dans la vie jusqu'à celle de leur sépulture dans le sein de la mère commune de tous les hommes : « jugum grave super filios Adam » (i). Que, prince, il soit assis sur un trône

(i) Eccli., XL, i.

sous les lambris dorés d'un palais, ou que, pauvre, il soit couvert de haillons et n'habite qu'un misérable réduit, une mansarde mal close, partout, toujours, l'homme est sous l'étreinte de la souffrance, et le pain dont il se nourrit est souvent détrempé de larmes. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, il est cloué à la croix, et il ne peut en descendre que pour entrer au tombeau (i).

Multiples et variées sont les formes de la douleur : l'Esprit-Saint nous en trace l'éloquent tableau. Ce sont d'abord les peines de l'esprit : désirs trompés, espérances déçus, inquiétudes, anxiétés, passions opiniâtres. Les souffrances morales ne sont-elles pas les pins cuisantes, les plus difficiles à soulager? La nuit elle-même ne leur offre que peu de trêve, et encore est-il vrai que le sommeil est souvent agité par de sombres pensées (2). A cette peinture succède dans le texte inspiré l'énumération des douleurs physiques : la mort, l'effusion du sang, la guerre, la destruction, la famine, la persécution, tous les fléaux qui peuvent désoler la race humaine (3).

Il est impossible de parcourir les annales du monde sans voir que la douleur accable, étreint les familles, les cités, les nations aussi bien que l'homme isolé. Ici, c'est un foyer sur lequel le malheur s'abat, comme le vautour sur sa proie ; là, c'est une ville entière que visite, comme un hôte sinistre, une maladie non moins mystérieuse que meurtrière ; ail-

(1) A résidente super sedem gloriosam usque ad humiliatum in terra et cinere (Eccli., XI, 3).

(2) Ibicl., 4 à 6.

(3) Ibid., 9.

leurs, c'est tout un peuple plongé dans le deuil par linvasion de l'ennemi ou affreusement décimé par des luttes fratricides. Ces douleurs patriotiques, ces angoisses nationales, nous les avons éprouvées, N. T. C. F.; mais pourquoi faut-il que, sur cette belle terre de France, à l'heure où il serait si doux de se reposer, de se recueillir dans la paix, l'union, la concorde fraternelle, il y ait encore toute une classe de citoyens condamnés aux tristesses les plus amères, aux brisements les plus douleureux, aux tristesses, aux brisements de l'âme opprimée, persécutée jusque dans son sanctuaire le plus intime, la conscience ?

Individuelle ou collective, la douleur est un fait contre lequel il n'est permis à personne de s'inscrire en faux. Or, dans ce fait, comment ne pas voir un mystère? Chez tous les peuples, la douleur a été saluée comme une chose grande et vénérable ; ses victimes avaient au front une religieuse auréole. Partout on a préconisé, exalté l'acceptation courageuse de l'épreuve : c'était un adage consacré chez les anciens : « rcs sacra miser, le malheureux est comme un objet sacré », et, aujourd'hui encore, les larmes ont un rayonnement solennel et triste qui impose à l'âme et qui s'appelle, dans toutes les langues, la dignité, la majesté du malheur.

N'en soyons pas surpris, N. T. C. F., la douleur, ainsi que l'a dit un apologiste contemporain, tient au ciel et à la terre, elle est comme un pont sublime jeté de l'un à l'autre : si l'homme souffre dans le présent, qui est son Golgotha, c'est pour atteindre l'avenir, où il aura son Thabor.

Dans tous les temps, la raison humaine s'est mise en frais pour trouver la clef de ce mystère ; les philosophes anciens ont donné leur explication ; les rationalistes de notre âge prétendent avoir découvert la solution de l'énigme. Qu'est-ce donc que la douleur ? En feuilletant l'histoire de l'esprit humain dans les siècles passés, à part cet orgueilleux stoïcien qui, sous son Portique, le visage contracté et les muscles tendus, niait la souffrance, nous trouvons partout, sous des noms divers, la même réponse. Si l'homme souffre, c'est son destin, c'est une fatalité malheureuse, c'est l'influence de l'astre qui a éclairé son apparition en ce monde. Destin, fatalité, étoile, mots sonores, qui, suivant la marque des Lettres sacrées, n'ont que le mérite d'être vides de sens : « verba ventosa » (i), imaginations ineptes, dont le plus élémentaire bon sens suffit à faire justice.

Mais interrogeons les savants de notre temps ; peut-être nous donneront-ils du mystère une explication plus plausible ?

Une école est née de nos jours qui, sous les noms trompeurs de philosophie, haute critique, science transcendante, prétend se substituer à toutes les révélations surnaturelles et usurper la place du christianisme, sous prétexte qu'il a fait son temps. A entendre cette école, si la foi chrétienne peut encore suffire au peuple avec les vieilles idées qu'elle repré-

li) Job., XVI, 3.

sente, il faut aux intelligences d'élite, aux esprits lettrés d'autres lumières, une autre doctrine ; et cette doctrine, ce sont eux qui en sont les dépositaires, et ces lumières, ce sont eux qui se donnent la mission d'en être les dispensateurs. Oui de nous, N. T. C. F., n'a plus d'une fois gémi de les voir, au sein de la famille ou dans les relations de l'amitié, exercer avec trop de succès leur prosélytisme malsain et lamentable ? Or, voulez-vous juger de la science de ces prétendus docteurs ? laissez-nous vous exposer la solution qu'ils donnent de l'énio-me de la souffrance. La douleur, dit l'un d'eux, c'est le premier état d'une société qui se fait lentement au travers de transformations successives. La douleur, dit un autre, a sa raison d'être dans deux principes éternels, infinis, contraires, expression générale du Dieu-Tout.

En vérité, était-ce la peine de se présenter comme des docteurs qui ont mission d'éclairer les intelligences, quand, au lieu de dissiper les nuages, ils n'arrivent qu'à projeter sur la question une obscurité plus sombre ? Franchement pas n'est besoin de laborieuses études ni de longues recherches pour apprécier l'ineptie.de telles explications.

Pour rendre compte de la présence de la douleur ici-bas, le premier se jette dans les ténèbres d'une impénétrable utopie, en revêtant sa pensée de termes nuageux et dépourvus de sens; le second rétrograde de plusieurs siècles pour déterrer la vieille erreur de Manès, qui sacrifie l'unité de Dieu. Qu'elle est vraie, Seigneur, votre parole, et comme elle va s'accomplissant toujours sous nos yeux: < mèntita est iniquitus sibi » ! L'erreur s'inflige à elle-même le plus flagrant démenti. Elle reproche à votre Eglise de

ne représenter que de vieilles idées dont le règne est passé, et, pour dispenser une nouvelle doctrine, elle se trouve réduite à rajeunir, sous une forme plus ou moins captieuse, des sophismes depuis longtemps condamnés par leur absurdité même.

Hâtons-nous, N. T. C. F., de sortir de ces ténèbres pour entrer dans les régions lumineuses de la foi : c'est elle qui peut nous dire la cause de nos larmes et nous donner du problème de la douleur une solution claire et précise.

Suivant ses divins enseignements, ce n'est pas Dieu qui a fait la douleur. L'homme avait été créé pour être pleinement heureux : sa peine, sa mort, sa perte, elle vient de lui et de lui seul (i). En élevant Adam, après sa création au jardin des délices, à l'ordre surnaturel, Dieu l'avait établi, lui et sa descendance, dans une condition où il était à l'abri de la souffrance et des larmes, et exempt de la nécessité de mourir. C'est le péché qui a détruit ce bel ordre, en introduisant la mort dans le monde et, avec la mort, tout ce triste cortège des douleurs qui la précédent et l'accompagnent. La souffrance est donc le résultat, le châtiment de la faute originelle, et tous, qui que nous soyons, enfants d'un père coupable, entachés de sa souillure en venant au monde, nous sommes enveloppés dans sa disgrâce.

Nous ne sommes donc pas ici-bas les victimes nécessaires d'une puissance occulte et aveugle, qui se nourrit de nos larmes : toutes les douleurs, toutes les infirmités, toutes les peines, toutes les angoisses,

(1) Perditio tua, Israël (Os , XIII, 9). — Perditio tua, id est, ex te (Corn, a Lap.).

les maux de tout genre qui désolent l'humanité depuis l'origine du monde ont leur source dans la faute primordiale ; comme le proclame la sainte Église, dans un de ses conciles, en empruntant le lano-ao-e de saint Augustin : « tout ce qui s'appelle mal, c'est ou le péché ou la peine du péché, omne quod dicitur malum, aut est pcccatum aut pœua pec-

cati » .

Et qu'on se garde bien de faire écho aux récriminations des blasphémateurs, en attaquant la divine justice : la malice d'une faute se proportionne à celui qu'elle offense, et il suffit d'envisager la grandeur infinie de Dieu, d'essayer de mesurer la distance qui sépare son incomparable Majesté de la faiblesse de sa créature, pour répondre victorieusement à toute objection et étouffer toute plainte.

Mais admirons ici l'amour immense de Dieu : en voyant les hommes, ses enfants, justement condamnés à souffrir, il a été tellement ému de compassion pour leurs souffrances qu'il a voulu lui-même les partager, se les approprier, s'en revêtir comme d'un manteau. Au jour fixé par ses décrets divins, il descendra sur cette terre et épousera la nature humaine; son apparition en ce monde sera signalée par la douleur, qui l'accompagnera pendant toute sa carrière mortelle et qui, sous toutes ses formes, viendra, à l'heure de la Passion, l'attacher à la croix. Toute la vie de Jésus-Christ, dit le pieux auteur de Ylmitatioli,

a été une croix et un martyre perpétuel, « tota vita Christi crux fuit et martyrium ».

A Bethléem, où, couché sur la paille d'une crèche, dans une grotte ouverte à tous les vents, il est en butte à l'inclémence du froid et aux privations de l'indigence ; à Nazareth, où il se condamne aux fatigues, aux sueurs, au rude travail de l'atelier; au désert, où un jeûne de quarante jours lui fait subir tous les tourments de la faim ; dans sa vie publique, où, pour prix des bienfaits qu'il sème sur son passage, il ne recueille qu'affronts et ingratitude ; partout, Jésus- Christ se révèle tel que l'a désigné le Prophète, comme « l'homme des douleurs qui connaît toutes les peines, virum dolorum et scientem infirmitatem » (i).

Mais c'est surtout à Gethsémani, au Prétoire, au Calvaire qu'il faut considérer l'Homme-Dieu. Tour à tour abreuvé du calice de l'amertume au jardin de l'agonie, attaché au poteau devant Pilate, la tête couronnée d'épines et le corps tout écorché, tout meurtri sous les coups de fouet des bourreaux, enfin cloué pâle, sanglant sur la croix, au sommet du Golgotha, il est en droit de dire à l'humanité qui se plaint : « Vous tous qui passez par ce chemin, considérez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne » (2).

En se substituant, victime innocente, à l'homme coupable, le Sauveur ne nous a pas exonérés de toute dette envers la divine justice. Il fallait, disait saint Paul, que « celui pour qui et par qui toutes choses ont été faites, que celui qui conduisait ses fils à la gloire, et qui était l'auteur de leur salut, fût consommé par

(0 Is., LUI, 3.

(2) JEREAI.,1, 12.

la souffrance » (i), et cette loi de la douleur, qui répare et perfectionne toutes choses, devait s'appliquer aux membres en même temps qu'au chef.

Toutefois, remarquons-le bien avec le grand Évêque d'Hippone, la souffrance, qui auparavant n'était que le châtiment et le salaire du péché, est devenue un remède, un bienfait, « quod pateris medicina est, non pœna ». De même que Jésus-Christ, suivant la pittoresque expression du grand Apôtre, en « goûtant » pour nous tous la mort, lui a enlevé toutes ses terreurs, de même, en « goûtant » la douleur, il lui a ôté toutes ses amertumes (2).

11 y a dans la douleur, N. T. C. F., un moyen puissant de conversion. Nous nous adressons à vous, qui avez le malheur de vivre loin de Dieu ; rentrez en vous-mêmes, embrassez d'un coup d'œil rapide toute la série des jours précédemment écoulés de votre vie. Quel entraînement des passions ! quel oubli du devoir! quelles révoltes contre Dieu ! Ah ! si la mort vous surprenait en cet état, que deviendriez-vous ? Vous ne pouvez y penser sans frémir.

Mais, en dépit de vos oublis et de vos ingratitudes, Dieu ne cesse de vous aimer, et il ne peut se résoudre à laisser périr avec vous sa vivante image et le prix

(1) Decebat enim eum, propter quem omnia et per quem omnia, qui multos lilios in gloriam adduxerat, auctorem salutis eorum per passionem consummare (S. Paul. Ad Hebr., II, 10).

(2) Ibid. II, 9.

de son sang : pour vous sauver de l'abîme où vous vous précipitez, il vous envoie la douleur.

Comme la terre, pour être fertilisée, a besoin d'être sillonnée par le soc de la charrue, ainsi votre âme endurcie, pour être fécondée par la grâce du ciel, avait besoin d'être déchirée par la souffrance. Tant que pour vous le ciel était sans nuages et le sol couvert de fleurs, vous viviez dans l'oubli de Dieu, laissant à vos penchants un libre cours et disant peut-être avec l'impie dont il est parlé dans les Saintes Lettres : «J'ai péché et que m'en est-il arrivé de fâcheux? » (i).

Un de nos poètes l'a constaté dans un vers admiré :

Sous un ciel toujours pur un cœur ne mûrit point.

Vienne donc pour vous le jour des désenchantements et des mécomptes, vienne l'heure des épreuves et des tribulations : c'est une maladie qui vous cloue sur un lit de douleur, c'est une catastrophe qui fait crouler en un instant toute votre fortune, sous l'action de la douleur, la lumière se fait dans votre âme: vous comprenez que l'homme, loin d'être l'arbitre de sa destinée, vit sous la main de Dieu qui seul est souverain, et vous qui, dans l'enivrement des jouissances, dans la satisfaction des passions, vous étiez éloignés de la Religion et en aviez déserté les pratiques, vous vous déprenez graduellement des créatures qui n'ont plus pour vous que des épines, vous vous reportez vers Dieu qui seul mérite d'être aimé, et vous vous jetez dans les bras de cette Religion qui consacre les

(i) EccL, V, 4.

larmes et qui console le malheur. Que ceux-là la méconnaissent ou la dédaignent, cette Religion sainte, qui n'ont besoin en ce monde ni d'appui ni d'espérance; il vous la faut à vous, parce que la terre vous manque et que le présent vous échappe : à celui qui perd le présent, il faut l'avenir, et à qui manque la terre, il faut le ciel.

Certes, dit un philosophe chrétien de notre époque, il y a loin de la douleur à la pénitence: la distance de la loi imposée à la loi acceptée. L'une est le breuvage des esclaves; l'autre celui des cœurs libres. Néanmoins, poursuit-il, il y a dans toute douleur un commencement de soumission, qui accroît la volonté et prépare le cœur; d'où il conclut que la douleur a été pour la gentilité une sorte de christianisme intérieur et anticipé (i). Si ce n'est plus au baptême que la douleur a pour mission, dans notre temps, de conduire les hommes, dirons-nous avec un pieux et illustre prélat, auquel nous empruntons les belles pensées de Blanc Saint-Bonnet, que de fois du moins elle les amène à recouvrer ce qu'ils y ont reçu et à recommencer de faire ce qu'ils y ont promis ! La douleur venge les désertions, mais aussi prépare les retours (2). Elle est une grâce précieuse de conversion et de salut.

(1) Blanc S. Bonnet, De la Douleur.

(2) Mgr. Gay, De la Vie et des Vertus chrétiennes considérées dans l'état religieux, ch. D* la Douleur chrétienne.

Non moins utile est-elle au chrétien réconcilié et pénitent: souffrir est pour lui la plus salutaire des expiations.

Dans le sacrement réconciliateur les offenses lui ont été pardonnées ; lavée dans le sang de l'Agneau divin, son âme a recouvré l'amitié de Dieu; mais à la peine éternelle, qui lui est remise, sont substituées des peines temporelles. La vie lui est donnée, à cette âme, pour s'acquitter de ses dettes ; elle les paye en se soumettant aux pénitences qui lui sont enjointes au saint tribunal, en observant les prescriptions disciplinaires de 1 Église, oui, mais aussi en acceptant la douleur, en se soumettant aux épreuves qu'il plaît à la divine Providence de lui envoyer. Malheur à elle, si elle laisse s'écouler les journées rapides de son passage en ce monde sans avoir achevé sa tâche satisfactoire ! Ici-bas, la sévérité apparente de Dieu n'est qu'une miséricorde toute paternelle : il ne blesse que pour guérir, ses coups sont des grâces, il ne fait des malheureux que pour faire des élus. Pardelà la tombe, au contraire, le créancier divin est inflexible : sa justice, sévère, implacable, exige, en toute rigueur, le payement des dettes jusqu'à la dernière obole, « donec reddat novissimum quadrantem » (1).

La seule pensée de ces revendications impitoyables nous fait frissonner de frayeur. C'est donc une grâce,

(1) S Matth.., V, 26.

N. T. C. F., de pouvoir, par les faciles expiations du présent, se sauver des formidables expiations de l'avenir. Aussi combien heureux est souvent le chrétien de trouver un salutaire moyen d'expier ses fautes passées par l'acceptation de ses épreuves présentes ! Il est affligé par l'infirmité : quoi de plus juste ? n'a-t-il pas abusé de sa santé par les plaisirs ? Il souffre de la trahison des créatures: rien de plus équitable, il les a préférées à Dieu. Il est déchu de son rang, de sa situation, de sa dignité : pourrait-il s'en plaindre ? n'a-t-il pas vendu sa conscience pour satisfaire son orgueil, son ambition de monter ? Il pleure sur des enfants que la mort lui a ravis : mais comment n'adorerait-il pas les décrets du ciel ? il les avait lui-même enlevés à Dieu pour les livrer au monde.

Qu'il est beau de l'entendre s'écrier, comme autrefois Job, que le nombre et l'amertume de ses douleurs sont loin d'égaler la multitude et la gravité de ses offenses (i) ! qu'il est touchant de le voir « fixer un regard sur Fauteur et le consommateur de notre foi » (2), et, à l'aspect de Jésus crucifié, trouver dans son cœur le courage de souffrir avec un Dieu qui lui-même ne souffre que pour lui !

Aurait-il oublié d'ailleurs à quel terme aboutit son expiation par la douleur ? Pour bien juger les souffrances qui aujourd'hui lui arrachent tant de larmes, il se met en face de son heure dernière. Il sait que, sur cette terre d'exil, il n'est pèlerin que pour un temps : viendra bientôt l'heure où la mort l'enlèvera de ce monde, comme la tempête enlève la feuille

(1) Peccavi et vere deliqui et ut eram dignus non recepi 'Job., XXXII, 27).

(2) S. Paul. Ad Hebr., XII, 2.

détachée de l'arbre. Voyageur vers la patrie, que lui importera, au terme de la course, par quels sentiers il aura cheminé, dans quelles régions il aura planté quelques instants sa tente, riantes oasis ou déserts arides, route facile semée de verdure ou voies rocailleuses et abruptes ? Ah! plutôt c'est à ce terme inévitable du pèlerinage, sur le seuil de l'éternelle patrie, qu'il lui importera de n'avoir marché qu'à travers les ronces et sous des cieux incléments ! « Bienheureux sont ceux qui viendront de la tribulation » (1) ! Alors la souffrance aura pris fin et recevra sa récompense, les larmes seront séchées et feront place à un diadème d'honneur et de gloire sans déclin.

Salutaires expiations de la douleur, que vous serez bénies, quand on verra quelles dettes vous aurez acquittées ! mystérieuses blessures du cœur, que vous paraîtrez douces, lorsque vous serez si divinement guéries ! saintes larmes de la pénitence, que vous serez proclamées bienheureuses, quand on saura quelles souillures vous aurez effacées et quelles joies vous méritez !

Mais la douleur , punition providentielle qui ramène le pécheur, heureuse expiation pour le chrétien pénitent, est aussi et surtout la plus privilégiée des grâces pour le juste. Saint Bernard, dans un éloge consacré à un amant ardent de la Croix, l'apô-

(1) Apoc, VII, 14.

tre saint André, nous parle de trois degrés d'ascension dans la sanctification de l'âme par la souffrance. Celui qui n'est encore qu'au bas de la colline, initié par la crainte, supporte patiemment la Croix du Christ; celui qui monte et progresse, soutenu par l'espérance, la porte, cette croix, avec énergie et vaillance; celui qui arrive au faîte, consommé dans l'amour, l'embrasse avec ardeur (i).

« Celui qui craint le Seigneur, dit le Sage, fera le bien » (2). Loin de lui les murmures, les récriminations contre la Providence : il se soumet à la volonté de son Dieu. La résignation est le degré élémentaire de la vertu dans l'épreuve. Un grand docteur, quia bu largement au calice des amertumes de cette vie, saint Jean-Chrysostùme, a consigné dans un excellent traité sur la souffrance une mémorable parole, qui porte avec elle le sceau de l'autorité de l'expérience : « L'homme est ici-bas le seul artisan de ses douleurs : s'il est malheureux, c'est parce qu'il ne sait pas accepter son sort ». Il est facile de comprendre la pensée du Docteur à la bouche d'or, en contemplant d'un regard attentif le chrétien résigné aux prises avec la douleur : les flots de la tribulation l'envahissent de toutes parts, mais la douce sérénité de son front est un reflet de sa tranquillité intérieure ; il n'y a pas plus de plaintes sur ses lèvres qu'il n'y a

(1) Triplicem hic licet considerare gradum incipientium, proficientium, perfectorum. Initium enim sapientiae timor Domini (Eccl., I, 16) : médium, spes : charitas plénitude... Qui initiatur a timoré, crucem Christi sustinet patienter : qui proricit in spe, portât libenter : qui vero consummatur in charitate, amplectitur jam ardenter (S. Bern. Sermo I infesto S. Andréas^ apost.).

(2) Quitimet Deum faciet bona Eccli., XV, I).

de révoltes dans son âme : il parle, mais c'est pour s'écrier, comme autrefois Job au sein de ses accablantes épreuves : « Si nous avons reçu des biens de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrions-nous pas des maux?» (i). Le poids de son malheur est écrasant, mais il n'est ni abattu ni brisé. Le calice qui lui est offert déborde d'amertume : malgré la répugnance de la nature, il ne l'écarté pas de ses lèvres. Il ne fait que répéter, avec l'effusion d'une âme résignée, la parole du Sauveur, son Maître : « Mon Dieu que votre volonté soit faite et non pas la mienne (2)», ou, avec saint Augustin : « Seigneur, ce que vous voulez, je le veux ; je le veux comme vous le voulez ; je le veux parce que vous le voulez ; je le veux tant que vous le voudrez » (3). Pour lui la souffrance est moins un châtiment qu'une bénédiction déguisée ; moins une disgrâce qu'une faveur, une faveur signalée, un gage de la prédilection de son Dieu (4). C'est la douleur qui l'affranchit de tout 4 ce qui peut faire ici-bas le seul objet de ses craintes : les occasions du péché, les attachements trop vifs, les dangers de la vertu. C'est elle qui donne à son dévouement le sceau du vrai mérite, le sceau de la générosité et du désintéressement. C'est elle qui lui procure tout ce qu'il peut désirer ici-bas : la paix de la conscience, l'amitié de son Dieu, le bonheur éternel : « Qui initiât ur a timoré, crucem Christi sustinet patienter ».

(1) Si bona suscepimus de manu Dei, mala quare non suscipiamus {Job., II, 10) ?

(2) S. Luc, XXII, 42.

(3) Voloquod vis, sicut vis, quia vis, quamdiu vis.

(4) Quoniamacceptus eras Deo necesse fuit ut tentatio probaret te. (Tob., XII, 13).

L'espérance du ciel engendre chez lui la vaillance à la porter sans défaillance, cette croix qu'il avait d'abord acceptée avec résignation ; il reste debout, comme autrefois la Vierge Marie au pied de la croix, debout, c'est-à-dire fort, résolu, généreux dans la souffrance et l'épreuve. Venez voir, vous dirai-je avec saint Jean-Chrysostôme, les valeureux soldats du Christ, sur le champ même de la bataille : ils savent que les douleurs de ce bas monde, si cuisantes soient-elles, ne sont rien comparées aux joies futures, qui doivent en être le prix et qu'un moment de souffrance peut nous conquérir « un poids immense de gloire, une éternité de béatitude » (1) ; et, pour avoir « part à l'honneur », ils vont « à la peine » avec courage, pour mériter la couronne, ils soutiennent bravement la lutte. Qu'importe que des manœuvres injustes leur ravissent leur patrimoine ? ils savent qu'en échange des biens d'ici-bas ils recevront les biens à venir. On a terni leur réputation, on les a flétris dans leur honneur, l'amitié les a trahis: qu'importe? l'estime de Dieu leur est acquise, ils ont pour eux le cœur de ce miséricordieux Maître qui ne se reprend jamais. La mort vient briser leurs liens les plus doux en leur enlevant des êtres qui leur étaient chers : ils sont courageux dans le sacrifice, en continuant de les aimer par-delà le tombeau, et en attendant de les retrouver un jour. Imaginons telle douleur qu'il nous plaira, nous n'en trouverons pas une que l'âme juste ne supporte volontiers, soutenue par l'espérance. Encore une fois, heureux celui qui espère, il est toujours fort : que le temps lui manque, il a l'avenir ;

(1) II S. Paul. Ad Cor., IV, 17.

que le malheur arrive aujourd'hui, il compte sur demain ; que l'homme s'éloigne, il lui reste Dieu, « qui proficit in spe, portât libenter ».

Mais il est encore, N. T. C. F., un degré plus élevé, vous dirons-nous avec l'illustre abbé de Clairvaux : « l'amour mène à la perfection, qui consummatur in charitate amplectitur ardenter ». C'est, en effet, la loi de l'amour divin qu'à partir du premier instant où il s'allume dans une âme, il ne peut vivre qu'à la condition de grandir et de se développer. Une heure vientpour le chrétien qui aime Dieu, heure bénie entre toutes les heures qui mesurent son existence sur cette terre, où ce qu'il a fait jusqu'alors pour Dieu lui paraît insuffisant. Il éprouve l'invincible désir d'en faire davantage. Accepter la souffrance qui lui est envoyée par Dieu, porter vaillamment la croix qu'il rencontre sur sa route, cela ne peut satisfaire son cœur. Il est dévoré d'un ardent amour, j'allais dire d'une sainte passion pour la souffrance, Le cœur qui aime n'est vraiment heureux que quand il a payé de grands sacrifices par d'autres sacrifices d'une grande valeur. Que fera donc le chrétien pour reconnaître l'immense amour de son Dieu ? Cet amour infini de Dieu semble se résumer dans le don qu'il nous a fait de son Fils unique : « sic Deus dilexit mundum » (i), et Jésus- Christ a donné le plus grand témoignage de sa cha. rite en mourant pour nous (2).

Le chrétien s'attachera donc à payer l'immolation de son Sauveur par l'immolation. Ce sera entre le

(1) Sic Deus dilexit mundum ut filium suum unigenitum daret

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