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NOS PLAIES SOCIALES ET LEURS REMÈDES

29 février 1894.

NOS TRÈS CHERS FRÈRES

Il y a bien des siècles que le chantre inspiré des Psaumes criait à ses contemporains : « Si le Seigneur ne garde la cité, c'est en vain que veillent ceux qui sont préposés à sa garde ^> (1). Or, à quelle autre époque de l'histoire du monde fut-il plus utile, plus nécessaire, plus urgent de rappeler cette grande parole duroyal Prophète ? Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur les États d'Europe, nous voyons se réaliser l'oracle sacré : « Les nations sont ébranlées, et les États chancellent sur leurs bases. Conturbatœ s mit g entes et inclinata siuit régna »(2); et, si nous concentrons nos regards sur notre pays, nous ne pouvons oublier que, frissonnant hier d'épouvante, nous ne sommes pas rassurés pour demain. Elle n'est pas calmée, l'émotion causée par l'affreux attentat qui a excité l'indignation et l'horreur du monde civilisé. Le criminel qui en a été l'auteur s'appelle Légion : il le sait, lui qui jetait à ses juges avec un

(1) Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam {Ps. CXXVI, 2).

(2) Ps. XLV, 7.

monstrueux cynisme l'insolent défi qui retentit encore à vos oreilles. Oui, une légion de sectaires et de malfaiteurs sociaux, professeurs de démolitions et entrepreneurs de bouleversements, ont déclaré une guerre à mort à la société, en choisissant pour arme le crime ; et leur audace va si loin dans la voie de la scélératesse que la pensée et l'expression manquent à la conscience pour flétrir leurs œuvres. Après avoir épuisé le langage de l'indignation, on craint d'avoir fait un nouvel outrage à la morale, en ne trouvant que des formules trop timides et des couleurs trop faibles pour stigmatiser de tels attentats.

Il est vrai que, dans l'arsenal de notre législation, ont été insérées de nouvelles lois destinées à punir les coupables ; gardons-nous de nous illusionner sur la portée de ces remèdes. Un poète profane l'a dit dans un mot que les diverses générations ont adopté comme adage : sans la réforme des mœurs, vaines et inefficaces sont les lois (i).

A qui fera-t-on croire, en effet, que la loi seule, même avec la force publique chargée de la faire exécuter, puisse suffire à maintenir l'ordre dans l'Etat et à réprimer tous les crimes? Trop impuissante est la barrière, trop frêle est la digue pour arrêter le torrent des passions.

Les législateurs visent à punir tout complot anarchiste, toute entente commune pour la destruction, rien de mieux; ils veulent préserver la société contre les catastrophes, contre les attentats de l'avenir :

(i) Quid leges sine moribus

Vance proficiunt ?

Horat., Od., Lib. III, xxiv.

à Dieu ne plaise que nous blâmions les lois préservatrices destinées à atteindre les démolisseurs brutaux! Mais comment oublier que ces malheureux n'arrivent à cette extrémité de sauvagerie que parce qu'ils se jouent de tous les dogmes, insultent tous les autels et se traînent hideusement dans la boue, qu'ils croient devoir être leur destinée ? Comment ne pas comprendre que, s'il y a parfois en certains hommes une incarnation de Satan, et si le grand malfaiteur, «homicide dès le commencement» (i), la personnification vivante du mal, agit par leur organe, c'est qu'il a pris dans leur âme la place de Dieu ?

Or, N. T. C. F., qui a chassé Dieu de l'âme de l'individu et des masses? A qui remonte cette terrible responsabilité ? Aux maîtres de l'école matérialiste, je le veux bien, et à ceux qui, par laparole et par la plume, se donnent la mission de propager, de vulgariser ses hideuses doctrines. Mais n'est-ce pas aussi à ceux qui, dans de ténébreux conciliabules, ont comploté et juré l'anéantissement du Christianisme, et qui, pour arrivera leur but désastreux et lamentable, ont imaginé une méthode d'enseignement qu'ils appellent neutre ou laïque, et qui a pour effet de détruire la religion.

Qui ne sait que, par cette hostilité contre les croyances religieuses, il est facile de parvenir chez les enfants dupeuple à étouffer au fond des jeunes âmes tous les instincts généreux, toute aspiration vers le ciel et vers Dieu? Vous gémissez, ô sectaires, ennemis déclarés du christianisme, de voir l'anarchie exalter tous les penchants mauvais et développer au

(i) S.JOAN., VIII, 44.

sein de la société je ne sais quelle perversité inouïe, qui la mène à la ruine: et vous oubliez que, comme le ver qui pique et dessèche la plante dans sa sève, vous paralysez les consciences et vous préparez sourdement le débordement des passions, la dissolution des mœurs et le bouleversement social. Les tempêtes, en se déchaînant, vous épouvantent, et vous semblez ignorer que c'est vous qui avez semé lèvent (i). Vous avez ouvert la porte à la profanation du foyer et à la rupture du lien sacré du mariage. Vous tolérez, vous favorisez et acclamez ces exhibitions scandaleuses qui sont l'outrage le plus patent à la morale publique. Vous encouragez cette licence effrénée du langage qui pousse à toute licence dans les actes. Soyez francs, vous êtes divisés de forme et de langage, mais vous êtes unis par une pensée commune de destruction de l'Eglise, par une haine égale de l'Evangile. Vous différez par les moyens, mais vous tendez au même but, la ruine de cette Religion qui seule peut assurer à la société la sécurité nécessaire, l'ordre et la paix, ainsi que l'écrivait hier le Saint-Père à un de nos grands évêques, dans une lettre où il faisait allusion à l'affreux attentat de l'anarchiste. « Nisi Dominas custodierit civitatem frustra vigilat qui custodit eam » : Dieu seul est le véritable gardien delà cité, de l'État, comme il doit être le vrai fondateur des foyers et des familles.

Malheur aux Etats qui, sous prétexte qu'on peut se passer de la Religion, lui font une guerre incessante et qui, pour remplacer Dieu, se divinisent euxmêmes ! En supprimant dans la société la notion du

!0Os, VIII, 7.

bien moral, l'idée du surnaturel, ils favorisent les instincts dépravés, les intérêts égoïstes et purement matériels. Il est vrai — et ils s'en vantant — qu'à la vieille morale basée sur les dogmes religieux, à la morale chrétienne, ils en ont substitué une autre, la morale indépendante, la morale laïque, une morale en harmonie avec les progrès et les besoins de la société ; à la place du droit absolu et éternel, qui les gêne et qu'ils renient, ils ont cru pouvoir mettre la force, le despotisme de la loi. Jamais, N. T. C. F., jamais, comme on l'a si bien dit, les gendarmes ne remplacent et ne remplaceront le bon Dieu.

Aussi nous était-il donné de recueillir récemment l'aveu d'un écrivain peu suspect : « Lorsque l'être humain cesse d'être crédule, il devient méchant. La jeune génération qui vient à la vie a connu les bienfaits de l'éducation laïque et obligatoire. Cette génération m'épouvante ; je sens venir un déchaînement de barbarie » (i).

Tel est le fruit de l'éducation sans Dieu, sans religion ; nous n'avons cessé de le répéter depuis vingt ans. Hélas! pourquoi l'État ne veut-il pas comprendre la leçon ? Peut-être serait-il temps encore d'éviter une irrémédiable ruine, en modifiant, en faveur de la liberté et de la foi, les lois scolaires? Demain, il sera trop tard. Il n'est pas un esprit sensé qui ne redoute pour l'avenir les plus lamentables surprises.

I) Mme SÉVERINE,

Est-ce le pressentiment, la vue du danger social, est-ce le vide des doctrines positivistes qui a fait naître, depuis quelque temps, parmi nous un réveil moral, un mouvement de retour vers les idées religieuses ? Nous ne savons ; mais ce qui est certain, et nous sommes heureux de le constater, c'est qu'il se forme une classe de lettrés, sous la dénomination de néo-chrétiens, qui semblent épris de la beauté de la morale évangélique, se donnent comme apôtres de la jeunesse, se présentent comme les meilleurs ouvriers de la régénération sociale.

Nous ne voulons pas exagérer la portée de ce réveil, de cette réaction contre le matérialisme, de ces aspirations et de cette marche vers un idéal supérieur. Il y a, sans nul doute, dans certains chefs de la nouvelle école et dans leurs adeptes, bien des nuages qui voilent et obscurcissent la lumière intérieure, bien des rêves non moins vaporeux qu'étranges qui les séparent de la vérité ; mais on ne peut se refuser à reconnaître le symptôme qui se manifeste dans certaines natures élevées. C'est, avec la fatigue de l'état de scepticisme, une attitude plus respectueuse à l'égard de la religion ; le christianisme n'est plus l'objet de leurs railleries et de leurs sarcasmes. Il se fait, au fond de certains esprits d'élite, comme une orientation vers une doctrine nouvelle, vers une nouvelle vie ; leur but est de travailler à la régénération de notre propre France, mais en dehors de l'Eglise, prisonnière obstinée de dogmes

surannés. Or quelle sera la mesure de leur action? Elle sera bien restreinte, nous le craignons ; leur apostolat nous semble condamné d'avance à la stérilité et à l'impuissance.

Oui ne le sait? ces sages, ces docteurs de l'école néo-chrétienne ne dispensent leurs leçons qu'aux intelligences d'élite : leur religion, c'est une religion sans croyances, une religion de pur sentiment. N'y a-t-il pas là une prétention orgueilleuse qui excite la défiance ? « Que les hommes sérieux qui admirent la religion chrétienne, en repoussant ses dogmes fondamentaux, y prennent garde, dit le grave M. Guizot : les fleurs dont le parfum les charme se faneront bien vite, les fruits qu'ils trouvent si excellents cesseront bientôt de se produire, quand ils auront coupé les racines de l'arbre » (i).

La religion de l'avenir, comme celle du présent et du passé, c'est la religion de Jésus-Christ. La gloire du Maître, c'est d'initier toute condition et tout âo-e à sa doctrine, c'est de donner à tous ce dont tous ont besoin : la vérité. Comme il n'y a qu'un Dieu pour l'ignorant et pour le sage, il n'y aura pour tous qu'un même Évangile, il n'y aura qu'un même Maître pour tous : l'Église.

L'Évangile n'a pas besoin d'être amendé ni rajeuni ; et, si, comme l'écrivait hier le savant Recteur de l'Institut catholique de Paris, si les hommes qui sont dans l'Église, pasteurs ou fidèles, ont un besoin continuel de conversion, l'Église n'en a pas

(l) Méditations sur l'essence de la Religion chrétienne, p. 14 (Citation empruntée au beau travail de M. FÉLIX Klein dans Le Correspondant^ 10 février 1S92).

besoin, car elle reste, en dépit des défaillances de ses membres, l'Epouse immaculée qu'a entrevue saint Paul, et dont la beauté a ravi le cœur de son immaculé Époux : « Ut exhiber et ipse sibi gloriosam Ecclesiam, non habentem maculant neqne rugam, a ut aliquid hujusmodi, sed ut sit sancta et inunaculata ». « Ne mutilez pas le christianisme, continue l'éloquent conférencier de Notre-Dame en adjurant les néo-chrétiens ; il est de facture divine et vos retouches humaines ne peuvent lui ôter sa vertu. Si vous le pouvez, prenez-le tout entier; si vous ne le pouvez pas, empruntez à son voisinage quelques influences de sa lumière et de sa chaleur, et puisse le doux rayonnement de son soleil vous attirer enfin jusqu'à son foyer » (i).

Avouons-le donc, ce ne sont pas les néo-chrétiens, quelle que soit la droiture de leurs intentions, qui sauveront notre société.

Que faire donc, N. T. C. F. ? Sous peine de périr, il faut rappeler dans la nation le Dieu qui a été exilé de ses écoles, de ses lois, de ses institutions. Depuis la plante des pieds jusqu'à la tête il n'y a, dans le corps social, aucune partie saine (2). Il faut que la société revienne à Dieu. L'abîme s'ouvre

(1) Mgr cI'Hulst, Les idées d'un néo-chrétien sur la reforme religieuse, dans Le Correspondant, 10 décembre 1893.

(2) Is., I, 6.

devant toi, ô France, l'Église du Jésus-Christ te rappelle et te tend les bras. «Jérusalem, Jérusalem, reviens vers le Seigneur ton Dieu. Et pourquoi voudrais-tu mourir, maison d'Israël, et quare moriemini

do mus Israël » (i) ?

Mais comment un peuple entier revient-il à Dieu ? Un peuple, c'est l'ensemble des hommes nés sur le même sol, vivant sous le même ciel ; c'est la réunion des familles qui habitent un même pays. Il arrive parfois que la conversion générale s'opère par en haut : les chefs d'un peuple tiennent entre leurs mains le sort de la nation. C'est delà montagne que descend l'eau rafraîchissante qui fertilise la plaine ; en partant des sommets sociaux, l'exemple ne tarde pas à devenir la loi d'une contrée, d'un pays tout

entier.

Plus souvent, la régénération d'une société ne se fait que quand elle est prise en sous-œuvre, et que la réforme s'accomplit par l'arrivée de jeunes générations, La famille est un petit monde intime et sacré et, comme on l'a dit, une sorte de miniature de la société : l'éducation morale et religieuse donnée par les familles aux enfants est un des plus précieux éléments de rénovation sociale. C'est ce que proclamait naguère, du haut de la chaire apostolique, le Pontife suprême, en proposant pour modèle aux foyers chrétiens la sainte Famille de Nazareth, dont nous venons de célébrer pour la première fois la fête. Écoutons et méditons toutes les paroles du Chef auguste de l'Église : « Il n'échappe à personne que le bonheur des individus et des sociétés dépend prin-

(i) Ezech.,. XVIII, 32.

«cipalement du foyer domestique. Plus la vertu aura jeté au sein des familles de profondes racines, plus les parents auront réussi à former par leurs leçons et leurs exemples l'âme de leurs enfants à la pratique des préceptes de la religion, plus abondants seront les fruits qu'en recueillera la société. C'est pourquoi il importe, avant tout, que la sainteté non seulement préside à la fondation des familles, mais qu'elle soit la règle de leur vie, et que l'esprit de la religion et la pratique chrétienne y soient soigneusement et constamment entretenus » (i). Vous l'avez compris, parents chrétiens : en donnant une éducation religieuse à vos enfants, vous concourez à l'honneur de la religion, à la régénération de la société; l'Église et la patrie vous en seront reconnaissantes, et vous montrerez, en action, que ce n'est pas la religion qui relève de la morale, mais bien la morale qui relève de la religion.

Quelle mission, N. T. C. F., est celle de la famille! La paternité crée un ministère qui n'a au-dessus de lui que le ministère même de l'Église : elle est investie d'un véritable sacerdoce.

Essayerai-je de vous montrer, dans sa grandeur et sa beauté, l'apostolat du prêtre catholique ? Représentant du Dieu-Rédempteur, c'est à lui d'initier les âmes en son nom à la vie surnaturelle : il forme les

(1) Neminem fugit rei privatae et publicae faustitatem a domesticapotissimum institutione pendere. Ouoenimaltiores domieo-erit radiées virtus, quo solertius parentum voce et exemplo fuerint puerorum animi ad religionem informati, eo uberiores in rem cornmunem fructus redundabunt. Quapropter summopere interest ut domestica societas non solum sancte sit constituta, sed sanctis etiam regatur legibus, in eaque religionis spiritus et Christian». vitas ratio diligenter constanterque foveatur.

saints et prépare les élus. Qu'il est grand aussi, qu'il est beau l'apostolat du père de famille ! Représentant du Dieu-Créateur, c'est lui qui, en son nom, initie les âmes à la vie morale : dans l'enfant il forme 1 homme et prépare le chrétien. Vainement une fausse philosophie s'efforce de diviser le père et le prêtre pour paralyser l'action de tous deux : la vraie sagesse se plaît à les unir pour doubler et fortifier leur action. C'est le père qui pose les fondements de l'édifice, et c'est le prêtre qui le développe, l'achève et le couronne. Le père parle à l'enfant la langue de la conscience ; le prêtre lui parle à son tour la langue de l'Évangile. L'action du père initie l'âme au devoir, à la vertu ; l'action du prêtre développe la foi pour en faire naître la sainteté. Sans le père, le prêtre ne s'adresserait qu'à une âme vide, et il serait. impuissant à asseoir la construction qu'il a mission d'élever; sans le prêtre, le père ne poserait que des bases frêles et ruineuses, qui seraient emportées par le premier orage.

Merveilleux est l'appui que se prêtent mutuellement la paternité et le sacerdoce dans la grande œuvre de l'éducation. Ils travaillent de concert à former la conscience des enfants, en mettant dans leur intelligence la notion du bien et du devoir, et dans leur cœur l'inclination, l'attachement à la vertu; et rien n'est beau comme de les voir entrer l'un après l'autre dans une jeune âme par le rayonnement de leur action. Suivant le mot de saint Paul « ils sèment, ils plantent tous deux, et Dieu donne l'accroissement » (1).

(1) II S. Paul. Ad Cor., III, 7-

Que les parents chrétiens soient donc fidèles à la mission de leur paternité, qu'ils élèvent leurs enfants dans les principes et dans les habitudes de la vertu, et ils prépareront ainsi à leur famille la plus magnifique destinée. Formés par eux à l'amour et à la pratique du devoir, ces enfants recueilleront dès ici-bas le fruit de leur éducation dans lajoie de l'innocence, dans la paix de l'âme et dans la dignité de la vie. De même que, d'une terre couverte de ronces et d'épines, une culture savante fait sortir les plantes les plus précieuses et une riche moisson de fruits, de même l'éducation tire d'un être grossier, terrestre, au sortir de son berceau, de nobles initiations, des tendances sublimes, de célestes aspirations.

Qui n'a déjà entrevu la salutaire influence de l'éducation pour notre régénération sociale ? Chaquejour renouvelle insensiblement la société ; le cours rapide du temps, qui change tout, amène une génération et emporte une autre génération : « Generatio prœterit, et generatio advenif » (i). Incessamment les individus succèdent aux individus, comme on voit dans les fleuves les flots succéder aux flots : c'est toujours le même fleuve, la même société ; ce ne sont plus les mêmes eaux ni les mêmes personnes.

Encore quelques années, et ce sera le tour des enfants d'aujourd'hui, quand ils auront chassé devant eux plusieurs générations, de prendre leur place dans le monde : à la société qui leur ouvrira ses rangs, ils apporteront leur vie morale, en même temps que leur vie physique ; et dans le corps social, loin de se borner à mettre les rouages en mouvement

(1) Eccl., I, 4.

par leur force et leur action, ils infuseront, comme un sang nouveau, leurs idées, leurs sentiments, leurs habitudes, leur âme tout entière.

Un jour les parents disparaîtront dans la tombe et les enfants qu'ils auront formés à leur image les remplaceront par leurs petits-fils, en qui, par l'éducation, ils auront laissé leur empreinte. La nation sera donc vertueuse ou corrompue, croyante ou sceptique, religieuse ou impie, docile ou révoltée, selon qu'ils y apporteront des convictions ou des doutes, des vertus ou des passions. Ce sont leurs idées qui feront son esprit, ce sont leurs habitudes qui formeront son caractère, ce sont leurs mœurs qui inspireront ses lois, c'est leur vie qui sera la vie du pays. La France, en un mot, notre chère France, sera ce qu'ils la feront; mais, à leur tour, ils seront ce que vous les aurez faits vous-mêmes par l'éducation.

Élevez donc vos pensées, pères de famille, et regardez de haut la mission sociale que vous confie la Providence. La destinée de la patrie est tout entière dans vos enfants, et la destinée de vus enfants est tout entière dans vos mains. Que l'éducation leur donne des principes, des vertus, des croyances, ils feront un peuple vraiment moral et chrétien, et dès lors un grand peuple. Si l'éducation ne vise qu'à développer en eux le côté bas et terrestre de leur être, et si les droits et les intérêts de l'âme sont oubliés et méconnus, ils ne feront qu'un peuple matériel et égoïste, qui préludera par la corruption à une décadence progressive, aune irrémédiable ruine.

Ah! N. T. C. F., vous vous plaignez chaque jour des désordres, des vices, des crimes qui déshonorent et épouvantent la société, vous constatez avec don-

leur la profondeur de ses plaies et vous cherchez le remède : le remède, il est près de vous, c'est à vous de l'appliquer. Dieu nous dit lui-même dans les Saints Livres qu'il a fait les peuples guérissables : « sanabiles fecit nationes orbis terrarum » (i). Les peuples, en effet, recommencent leur vie dans chaque génération qui arrive à l'existence, et vos enfants ne sont autre chose que l'enfance même de la société future. Le secret de la rénovation sociale est donc dans l'éducation, ce qui a fait dire à Leibnitz ce mot tant de fois cité : « J'ai toujours pensé que l'on réformerait le genre humain, si l'on réformait la jeunesse ».

A l'œuvre donc, N. T. C. F. ! Si les générations actuelles sont gâtées sans ressource, laissons-les s'écouler et se perdre dans la tombe, comme nous laissons s'écouler et se perdre dans l'océan les eaux qui se sont salies aux immondices de nos cités. Remontons à la source : en dépit de toutes les entraves mises à notre liberté, emparez-vous, pères de famille catholiques, de l'enfance, vierge encore de toute souillure morale. Aux jeunes âmes inoculez la sève la plus vigoureuse de votre âme, et, dans leurs convictions, dans leur ferme dévouement au devoir, dans leurs mâles vertus, créez d'avance la sécurité de l'avenir, renouvelez notre pauvre pays et travaillez à renouer ses traditions de grandeur morale et de foi chrétienne.

Dans les desseins providentiels, ce sont les pères de famille qui sont appelés à être les instruments de la régénération de la société. Les magistrats, les

(1) Sap., I, 14.

législateurs, les chefs d'États ne peuvent guère agir que sur la vie extérieure de la nation, et, suivant le mot de l'Évangile, « nettoyer les dehors de la coupe et du plat » (i) ; et eux, en agissant sur leurs enfants, ils ont reçu le pouvoir d'atteindre profondément l'âme même du pays. Les pouvoirs publics ne peuvent opposer à la corruption sociale que la faiblesse des lois ; mais aux chefs du foyer il appartient de lui opposer de loin la puissance des mœurs, qu'ils réussissent à faire épanouir. Les maîtres du pays ne peuvent soutenir la conscience publique que par la sanction toujours si restreinte de la justice ; c'est la mission des parents de former cette conscience même, en créant par l'éducation le solide ressort des croyances et du devoir.

C'est donc vous, parents chrétiens, qui disposez de l'avenir de notre pays : magnifique est votre mission, glorieux votre apostolat par l'éducation. Avez-vous au cœur cette noble flamme de l'amour national, le vrai patriotisme ? êtes-vous jaloux de l'honneur de la France ? donnez à vos enfants une éducation morale et religieuse, une éducation chrétienne. On peut ne pas apprécier la gloire militaire, qui ne s'achète que par l'effusion du sang ; on peut méconnaître les talents, qui s'abaissent et se dégradent dans un rôle corrupteur ; on ne peut refuser son estime, son respect aux mœurs d'un peuple. Désirezvous la prospérité publique de votre pays? donnez à vos enfants une éducation morale et religieuse, une éducation chrétienne. La solide prospérité d'un peuple n'est pas dans son commerce, dans son indus-

(i) S. Matth., XXIII, 25.

trie, dans ses arts, dans ses progrès matériels : elle est dans sa civilisation, et la vraie civilisation n'est que la splendeur des cro}Tances dans la floraison des vertus publiques, dans le culte vulgarisé de « cette statue du respect » qu'un sage contemporain nous offre comme moyen de réforme et garantie de salut social (i). Ambitionnez-vous pour notre pays l'indépendance et la liberté ? donnez une éducation morale et religieuse, une éducation chrétienne à vos enfants ; ce sont les principes qui inspirent le dévouement, c'est la foi religieuse qui engendre l'oubli de soi, l'abnégation, le sacrifice et, au besoin, l'héroïsme, en un mot, ce merveilleux cortège des vertus qui sont la garde invincible de la liberté. Vrais enfants de l'Église, demandez-vous à Dieu que la France, sa fille aînée, ne se rende plus indigne de son beau titre, et qu'au lieu de s'affaisser dans la mort, elle se sente ranimée à la vie chrétienne ? cultivez, par vos leçons et vos exemples, les germes sacrés que le baptême a déposés dans l'âme de vos enfants ; appelez à votre secours le prêtre, cet autre Christ, qui continue dans l'Église la mission de l'Homme-Dieu, et le Sauveur par excellence, le Christ « qui aime les Francs » verra parmi nous se perpétuer, grâce aux recrues que lui amèneront les générations sorties de vous, l'empire dont il est le chef.

Vous trouverez peut-être, N. T. C. F., qu'il nous faut un bien robuste optimisme pour espérer encore sauver notre pauvre société de l'abîme où elle se

i) F. Le Play, Réforme socïah

plonge depuis qu'elle a renié son Dieu. Nous ne nous dissimulons pas qu'avec la propagande acharnée des démolisseurs de la morale et de l'ordre public, sous la mortelle influence d'une législation athée, la foi chrétienne, notre patrimoine national le plus précieux, dépérit et s'éteint progressivement dans les masses; mais nous savons aussi que, pour certaines âmes, pour beaucoup de familles, elle est devenue d'autant plus chère et plus vivace qu'elle est plus attaquée. Dans ce débordement torrentiel des passions, dans ce déluge de mal qui nous inonde, réfugiées dans l'arche qui est l'Eglise, elles n'ont pas à craindre d'être submergées. La barque de Pierre est à l'abri du naufrage et, si, parmi les nations qu'elle porte, il en est qui peuvent être victimes de la violence de la tempête, ce ne sera pas la France : le croire et l'espérer, c'est le besoin invincible denotre cœur.

A la vérité, nous avons bien lu dans l'Apocalypse que Dieu dans sa justice peut remuer le chandelier de sa place : « movebo candelabrum (i), en portant le flambeau de la vérité religieuse à d'autres peuples qui se montreront plus dignes de la lumière d'en-haut ; mais l'histoire est là pour nous révéler les destinées providentielles de notre pays : le soldat de Dieu peut être temporairement en pénitence, mais son expiation aura son terme, et nous le verrons reprendre dans le monde sa mission séculaire.

Comprenez votre mission, parents chrétiens. Si votre œuvre est semée de difficultés, elle est pleine de consolations et d'espérance. Commencez par exer-

(i) Apoc, II, 5.

cer votre apostolat au fo}Ter sous l'œil de Dieu, en développant les instincts célestes, les germes iramortels déposés au fond de Pâme de vos enfants ; faites pour ces jeunes êtres sortis de votre sang ce que Dieu fait pour les âmes qui sortent de son cœur: ne permettez aucune trêve à vos sollicitudes, ne donnez aucun repos à votre surveillance, ne fixez aucune limite à votre zèle. De bonne heure, initiez-les, en leur inculquant vos principes, à l'amour du devoir et de la vertu : que la Religion soit le premier auxiliaire de vos efforts ; que Jésus-Christ, qui, suivant le mot d'un saint Docteur, a de si tendres prédilections pour leur âge, soit leur premier maître, leur premier instituteur, et le succès couronnera votre œuvre ; ils recueilleront dès ici-bas tout le fruit d'une éducation solidement religieuse dans l'innocence de la vie. Au prix de toutes sortes de sacrifices, confiez-les à des maîtres catholiques, dans des écoles qui seront comme le prolongement du sanctuaire de la famille ; appelez à votre aide l'Eglise, qui sera leur gardienne inviolable par le dévouement et les soins de son sacerdoce. Vous verrez alors se réaliser la belle parole de nos Lettres sacrées : « gêner atio rectorum benedicetur». Vos enfants d'aujourd'hui seront demain des hommes de foi, d'honneur, de sacrifice, des hommes aux convictions fermes, au dévouement généreux, au caractère trempé, capables de travailler à la régénération sociale et de devenir les vrais sauveurs de leur pays.

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