‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 24 sur 41 · LA PROPAGATION DE LA FOI · texte numérisé non relu

LA PROPAGATION DE LA FOI

il février 1S95.

NOS TRÈS CHERS FRÈRES

Voici que, dans sa périodique révolution, le cycle de l'année liturgique va nous ramener le Carême, cette carrière de la pénitence et de l'expiation, et, pour parler comme le grand Apôtre, « ce temps de grâce et de salut» (1). Evêque de vos âmes et, suivant l'expression d'un grand Pontife, semeur de la grâce et de l'éternité, « satores œternitatis >, nous avons pour devoir de vous exhorter à marcher sur les traces du royal Prophète. Il faut, comme lui, jeter un regard sérieux sur le passé de votre existence, et fixer vos méditations sur les années éternelles de la vie d'au delà (2). Comment, aux approches des solennels anniversaires de la Passion et de la mort du Sauveur, ne vous décideriez-vous pas à vous appliquer à vous-mêmes les fruits delà Rédemption divine, en vous approchant des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ? Jusqu'ici peut-être la

(1) II S. Paul. Ad. Cor., VI, 2.

(2) Cogitavi dies antiques et annos aeternos in mente habui (Ps. LXXVI, 6).

o-lace de l'indifférence ou les frimas de la torpeur ont paralysé le grain sacré que nous avons jeté dans vos cœurs. N'est-il pas temps qu'un soleil plus chaud, une pluie plus tiède et plus fécondante fassent lever la divine semence et la mènent à la maturité ? Nous attendons, lame pleine d'espérance ; vous ne serez pas assez ennemis de vous-mêmes pour résister à l'appel de l'Église, votre mère.

Quel thème choisirons-nous aujourd'hui, N. T. CF., pour notre entretien traditionnel ? Nous nous préparions à jeter un nouveau coup d'oeil sur nos misères sociales et à vous indiquer, l'Évangile à la main, le moyen de porter secours aux miséreux de notre pays, quand nous avons reçu de Rome une Encyclique du Saint-Père sur la Propagation de la

Foi(i).

L'immense charité, le zèle ardent que Jésus-Christ a mis au cœur de son Vicaire en ce monde, l'entraîne à travailler de toutes ses forces à réaliser le vœu du divin Maître et à hâter l'arrivée du jour où la grande famille humaine ne fera plus qu'un troupeau et qu'un pasteur: «unum ovile et unns pastor » (2). Mais n'est-ce pas le cas de redire la parole évangélique : « messis quidem milita , operarii autempauci » (3) ? La moisson est abondante, il faut multiplier les ouvriers.

(1) L'Encyclique Christi nomen (N. de I'Édit.)

(2) S. Joan., X, 16.

3) S. Luc, X, 2.

Le Souverain-Pontife connaît les angoisses des temps que nous'traversons : il sait que les familles religieuses ont été dispersées: il n'ignore pas les lois qui tarissent les vocations dans leur source, en arrachant les clercs à l'autel et en les condamnant à la vie des camps. Quel est celui d'entre nous qui a oublié les plaintes qu'il exhalait naguère avec tant de tristesse ? Mais Léon XIII compte sur l'Œuvre de la Propagation de la Foi, et il exhorte tous les bons catholiques, tous les vrais enfants de l'Église à apporter à cette belle Œuvre une coopération plus généreuse, un plus large concours.

Oui ne sait que, par la parole et l'action de ses missionnaires, la Propagation de la Foi continue la mission de l'Homme-Dieu en ce monde ? Cette mission, l'aigle des évangélistes, l'apôtre saint Jean, l'a résumée en ces mots : « Le Verbe a habité parmi nous. . . il était la plénitude de la grâce et delà vérité : plénum gratiœ et veritatis » (i). Mais Jésus-Christ n'a fait qu'apparaître à la terre dans la réalité sensible de sa personne, il a traversé le monde comme une apparition rapide, et il est remonté au Ciel, d'où il était descendu. Toutefois les manifestations de la vérité et de la grâce ne se sont point terminées à ce point de l'espace où il parut, ni à ce point de la durée qui mesura son existence ici-bas. La mission de Jésus- Christ demandait davantage : nécessaire à tous les siècles, tous les siècles devaient posséder le Rédempteur à leur tour, dans une sorte d'incarnation perpétuellement vivante qui parlât par sa parole et qui agît par son action. Telle est la véritable idée de l'apôtre,

(i) S.Joax., I, 14.

du missionnaire, qui, grâce au caractère sacré du sacerdoce, peut dire avec saint Paul : «Nous sommes les aides de Dieu auprès des âmes » (i).

Quand le Sauveur apparut au monde, il y a dixneuf siècles, on ne le vit pas parler aux peuples du royaume de Dieu, sous le contrôle des Césars, des proconsuls ou de n'importe quelle puissance d'icibas. Ainsi en a-t-il été du missionnaire, du propagateur de la Foi à travers les âges ; et, s'il y a quelque chose d'éclatant dans l'histoire de l'apostolat, c'est ce caractère d'indépendance souveraine qui ne s'est jamais démenti. Suivons la trace des pas de l'apôtre, représentant et mandataire du Christ : sur tous les chemins de cette terre, sur les places des cités ou dans le palais des princes, sous la tente du barbare ou sous la hutte du sauvage, partout, nous le voyons protester, au prix du sang, pour les droits de Dieu et de son Evangile, pour la justice et pour l'humanité. Il heurte de front tous les préjugés, il brave l'opinion, qui mène tout ici-bas; il se prend corps à corps avec toutes les passions; il a sur les bras toutes les tyrannies, qui veulent lui imposer silence et bâillonner ses lèvres. On le menace, on le persécute, on prépare contre lui les supplices les plus raffinés, et il s'écrie fièrement et la tête haute : Nous pouvons souffrir, nous pouvons mourir, mais « nous ne pouvons pas nous taire » (2).

Dans le long pèlerinage du Calvaire jusqu'à nous, que de luttes pour les semeurs de la vérité! que de travaux accablants ! que d'outrages subis! que de

(1) Dei adjutores suinus (I S. Paul. Ad Cor., III, 9).

(2) Non possumus non loqui (Act., IV, 20).

sang versé! Mais qu'importe? D épreuves en épreuves ou, si l'on aime mieux, de défaites en défaites, nous les avons devant nous et nous les saluons, tenant toujours dans la main le même Évangile qu'on n'a pu les contraindre ni à amender, ni à transformer, et laissant tomber de leurs lèvres la même parole, la seule qui n'ait point flatté, qui n'ait point fléchi, qui n'ait point tremblé, la parole de la vérité.

Mais là ne se borne pas la puissance du missionnaire : s'il a pour mandat de disputer, en prêchant sous tous les cieux, les âmes à l'erreur, il doit aussi les arracher au vice, aux passions, au péché, par la distribution de la grâce. Courir d'un pôle à Pautre pour régénérer partout l'humanité, tel est le rôle de l'apôtre. Au sein de la barbarie, il baptise le sauvage et il en fait un homme ; il bénit l'enfant et il crée en lui l'innocence ; au cœur du jeune homme il communique ce qui fait resplendir la vie: la vertu ; il verse dans l'âme de la femme, avec la dignité qui la réhabilite, une sève de dévouement, d'abnégation et de charité. Il entre dans la conscience qui est souillée par la lèpre du péché, et il la purifie et la guérit.

Cette efficacité de ministère, le missionnaire ne l'a reçue de Jésus-Christ, son maître, que pour l'exercer par un prosélytisme ardent, qui est son .devoir. Dans la nature, Dieu n'a donné aux fleuves leurs eaux, au soleil sa lumière et sa chaleur que pour féconder et éclairer le monde ; dans les sociétés, il ne départit aux riches la fortune, aux puissants la force que pour secourir et défendre. Dans la Religion, s'il rend l'apôtre dépositaire et distributeur de sa grâce, c'est pour sanctifier et sauver. Sa mission, qui le rend

LETTRES PASTORALES 28q

débiteur de tous, « omnibus debitor sum » (i), il sait en quels termes il l'a reçue : « Emîtes docete omnes gentes, baptizantes (2), allez, enseignez, baptisez ». Allez à tous : si les mers vous séparent de vos frères franchissez les mers; si des lois persécutrices tendent des chaînes sur votre route, passez par dessus les chaînes et les lois; si l'on vous chasse le matin, reparaissez le soir; si l'on vous traîne dans les fers ou à l'échafaud, allez, mais, en mourant, ayez confiance ; votre sang sera une semence d'où sortira une nouvelle génération d'apôtres, une nouvelle famille de chrétiens.

O apôtre, Ô missionnaire, que tu es grand ! Tu es vraiment, suivant la parole d'un Docteur, « le sacrement du Christ », c'est-à-dire le signe sensible qui révèle sa présence, l'instrument qui reproduit son opération. Quelle gloire d'avoir une part dans la création du monde de la grâce, quel honneur d'être associé à ce travail tout divin qui fait germer une moisson de saints et d'élus! O apôtre, ô missionnaire, que tu es grand ! Que l'on vante, que l'on exalte les œuvres de miséricorde, rien de plus juste : rompre son pain pour nourrir l'indigent, partager son manteau pour couvrir la nudité du miséreux qui grelotte de froid, s'asseoir au chevet de douleur diinialade pour le consoler, descendre dans d'humides cachots pour relever le courage d'un prisonnier qui se désespère, c'est une mission de charité que le monde admire et que le ciel récompense; mais l'apôtre qui porte au cœur une étincelle du feu sacré que Jésus-

(1) S. Paul. Ad Rom. I, 14.

(2) S. Matth., XXVIII, 19.

Christ est venu apporter à la terre (i), mais le missionnaire qui vole au secours de la plus lamentable des infortunes et va au prix de son repos, de ses sueurs, de son sang, de sa vie, offrir à de pauvres âmes perdues, l'aumône de la vérité et du salut, ce sont des héros devant lesquels il n'est pas permis de passer sans s'incliner avec respect, sans saluer avec admiration.

Vous voyez déjà, N. T. C. F., combien glorieuse est une œuvre consacrée à assurer dans l'Église le recrutement de la vaillante armée de l'apostolat. Dans l'esquisse que nous venons de vous tracer à grandes lignes, n'avez-vous pas reconnu les premiers disciples du Sauveur ? Ces pauvres douze apôtres que Jésus-Christ a choisis pour en faire ses représentants auprès des âmes, les continuateurs de son ministère, les propagateurs de son Evangile, ne sontils pas les vrais ancêtres des missionnaires de notre temps, et leur histoire n'est-elle pas non seulement le principe, la véritable origine, mais, si j'ose ainsi parler, le nobiliaire, l'armoriai des missions catholiques de la Propagation de la Foi.

Vous connaissez les termes dans lesquels THomme- Dieu leur a donné leur mandat : « Euntes, docctc omnes gentes ». Quel programme capable d'effiler leur faiblesse ! Que peuvent faire ces hommes sans

(i) S. Luc, XII, 49.

talent, sans faveur, sans crédit, sans influence ? Ne les plaignons pas pourtant : c'est cette infirmité qui est leur force. Il est bon que tous connaissent la pauvreté, Fignorance, l'obscurité, la faiblesse des Apôtres ; il faut qu'à la vue de la grande révolution qui va s'opérer, quand on cherchera la cause du triomphe, on ne puisse la trouver dans les hommes et que la raison soit contrainte de dire : Tout nous vient du Maître, de Jésus-Christ, qui est Dieu.

Quel est cet homme qui, au sortir du Cénacle, prêche avec tant d'assurance, à la porte du Temple ? N'est-ce pas celui qui désavouait hier son Maître à la voix d'une servante ? Et ces autres, qui prêchent avec lui et, comme lui, sont intrépides, ne sont-ce pas ceux dont il est écrit: « Eo relicto fugerunt » (i)? Oui, ce sont là ces timides, ces incertains, dont la foi chancelait et semblait prête à s'éteindre. Ne leur dites pas que la société judaïque, qu'ils ont en face d'eux, est une race dure, opiniâtre, attachée à ses antiques traditions et décidée à toutes les violences; ne leur dites pas que la haine de ce peuple est toute vive, que tout va s'armer contre eux et conspirer pour leur perte ; ils n'ont pas peur, ils croient à la parole de leur Maître, à la faiblesse du monde et à la force de l'Évangile, et leur courage répond à leur foi.

Au premier bruit de leur prédication, à l'annonce de ces cinq mille hommes qui se frappent la poitrine et qui confessent que Jésus-Christ, le supplicié du Calvaire, est vraiment Dieu, la Synagogue s'indigne et leur commande le silence; elle leur dit: Retournez à vos barques et cessez de prêcher, arrêtez-vous

(i) S. Matth., XXVI, 56.

devant le glaive qui est levé sur vos têtes et qui va vous frapper. Et eux de répondre avec intrépidité : « Non possumus ». Admirable est leur constance et surhumaine leur force. La Synagogue se venge : elle les emprisonne, elle les charge de fers, elle les frappe, et eux, ils ne changent ni de visage ni de contenance. Ils vont au-devant de l'outrage et des tourments : on les provoque et ils bénissent ; ils remercient le ciel et les persécuteurs eux-mêmes : « Ibant gaudentes a conspectu concilii, quoniam digni liabiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati » (1).

Mais c'est peu de braver la Synagogue et ses menaces ; voici que ces vaillants missionnaires vont jeter le défi à une puissance bien autrement redoutable, et, pour remplir leur mandat, ils veulent en faire la conquête. Il y avait en face d'eux une autre société, que Dieu semblait avoir suscitée lui-même pour personnifier en elle la force, la souveraineté et la gloire : c'était Rome, avec tout son passé de huit siècles ; Rome, avec ses lois, ses arts et ses sciences ; Rome, avec ses consuls, ses empereurs, ses magistrats, ses légions victorieuses de l'univers ; Rome, maîtresse du monde civilisé, héritière et protectrice de toutes les superstitions. Eh bien ! ils s'attaqueront sans hésiter à ce colosse de Rome. Comme David allait avec la fronde et une petite pierre du torrent au géant philistin, ils vont au géant de l'Empire avec le bâton du pèlerin et la croix de l'apôtre; ils vont, armés de leur foi et de la parole, à ce peuple de politiques, de sages, d'hommes de plaisirs ou d'affaires, de proconsuls ou de bourreaux.

{i)Act., V, 41.

Ils ne craignent pas de soulever contre eux le peuple et tous les pouvoirs publics : ils passent par des supplices du raffinement le plus consommé : « exquisitissimis suppliciis », dit un apologiste ; ils meurent à l'œuvre et en martyrs. De leur sang le Christ, qui est en eux, qui combat avec eux, se suscite d'autres apôtres et d'autres martyrs ; le monde multiplie les victimes, et l'Evangile se recrute des soldats et des confesseurs. Le monde proscrit, il égorge, il tue, et la foi se propage. De toutes ces proscriptions, de tous ces bûchers, de tous ces glaives, l'Eglise voit sortir la ruine des bourreaux et le triomphe des victimes. En moins de trois siècles, Babylone est tombée, l'idolâtrie est à terre : « cecidit Babylon magna » (i). Les temples sont au Christ, les puissances ont passé du côté de la Croix, [le Christ est vainqueur, il commande, il règne : « Christus vincit, régnât, imperat » .

Rien n'a pu enchaîner la parole apostolique : pendant que Pierre fixait son siège à Rome en face du Capitole et du palais des Césars, Paul, le converti d'hier, couvrait d'Églises, la Grèce, toute l'Asie- Mineure, et s'élançait, avec les autres membres du Collège apostolique, à la conquête du monde connu, en sorte que le royaume du Christ, suivant le mot de Tertullien, a pu dès l'origine s'étendre partout avec son nom (2).

(1) Is., XXI, 9. - Apoc, XVII, 5.

(2) Christi regnum et nomen ubique porrigitur (Tertull., Adversus Judœos).

Il nous a fallu, N. T. C. F., remonter au berceau du Christianisme et vous exposer ses premières conquêtes, son établissement, pour vous bien révéler la véritable origine de la Propagation de la Foi.

Son principe, elle le trouve dans la prédication des douze Apôtres, chargés par le Sauveur de conquérir le monde ; les missionnaires qu'envoie la Propagation de la Foi, sous la suprême direction du Pape, chef de l'Église, dans toutes les régions du globe, sous fous les cieux, par toutes les latitudes, suivent les sillons que leur ont tracés les disciples du Sauveur, et la fondatrice de cette Œuvre, on peut le dire, avait vraiment au cœur une de ces flammes qui embrasèrent au Cénacle les premiers prédicateurs de l'Évangile.

Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis que, par un dessein miséricordieux de la divine Providence, cette belle Œuvre a pris naissance dans la catholique cité lyonnaise. Dieu en inspira la pensée à une de ses plus humbles servantes, à une pauvre ouvrière, saintement jalouse des mérites du missionnaire qui quitte parents et patrie pour aller prêcher l'Évangile aux « nations assises à l'ombre de la mort » ; elle voulut associer à leur noble mission les déshérités de cette terre, les âmes si obscures du peuple. Son nom n'est pas gravé au catalogue de nos illustrations et célébrités sociales, mais l'ange qui. de sa plume d'or, inscrit les œuvres chrétiennes au

grand livre des éternelles rémunérations, a veillé à ce que l'histoire nous le conservât.

Elle s'appelait Pauline Jarricot, et nous sommes heureux d'invoquer le témoignage du vénérable Curé d'Ars pour proclamer que c'était une de ces belles âmes, à la foi ardente, à la charité généreuse, à la riche sève de dévouement, qu'il n'est pas rare de rencontrer dans les classes populaires.

Ne soyez pas surpris, N. T. C. F., que l'Œuvre de la Propagation de la Foi, cette magnifique institution, comme la désigne notre grand pape Léon XIII, fût très faible à ses débuts : ce n'était qu'un grain de sénevé, mais, sur un sol arrosé du sang des martyrs, il a grandi, il s'est développé, il est devenu un arbrisseau, et c'est maintenant «un grand arbre dont les rameaux s'étendent au loin et qui abrite la terre de son ombre ». Ce n'est donc plus seulement l'œuvre de la Rome des Gaules, appelée à partager avec la Rome des Papes la gloire de concourir à la dilatation du règne de Dieu : la faible étincelle partie de Lyon a été pontée par le vent du ciel dans tous les diocèses de France ; elle a allumé un incendie de zèle qui a embrasé l'univers catholique.

Comment n'aurait-elle pas pris de merveilleux développements, cette œuvre qui s'adresse au peuple et qui est née à l'abri de la Croix et sous le patronage du missionnaire par excellence, de celui qu'on a justement appelé « le saint Paul des temps moder" nes»(i)? Avec l'apôtre des Gentils, François-X uvier s'est écrié dans l'ardeur de son zèle : « Caritas

(i) L'Association de la Propagation de la Foi a été fondée le 3 mai 1822, jour de l'Invention de la Sainte-Croix.

Christi urget nos (1) ; la charité du Christ me presse »; et, après avoir eu la douleur de voir les frontières du royaume de son Maître divin resserrées par le schisme et l'hérésie, il aspire à dédommager le Sauveur en comblant les défections et les vides, il s'élance à la conquête des régions infidèles.

A travers les océans et leurs tempêtes, dans les îles et les continents les plus éloignés, il conquiert à l'Évangile tant de disciples, il gagne à Jésus-Christ tant d'adorateurs qu'à sa mort on peut dire en toute vérité : « Si l'erreur a ravi des provinces à l'Église de Dieu, Xavier lui a fait présent d'un monde ».

C'est donc une pieuse pensée de faire intervenir dans l'Œuvre de la Propagation de la Foi les puissants suffrages de celui qui, après avoir été ici-bas le modèle des missionnaires, en est au ciel le protecteur. Aussi, N. T. C. F., quand on a fait inscrire son nom dans les vastes cadres de l'Association, ce n'est point assez de demander au Père des cieux, dans l'Oraison dominicale, l'avènement, l'extension de son règne : « adveniat regnum //////;/»; ce n'est point assez d'invoquer, par la Salutation angélique, l'auguste Vierge Marie, qui, de son pied virginal, « a écrasé partout dans le monde toutes les erreurs et toutes les hérésies», il faut encore appeler François-Xavier au secours des semeurs de la divine parole.

Par les mérites de ses travaux apostoliques, de ses fatigues, de ses sueurs et de ses souffrances, ne peutil pas leur obtenir une flamme d'apostolat plus ardente, des luttes plus généreuses, des succès et des triomphes plus assurés ?

(1) II S. Paul. Ad Cor., Y, 14.

Mais à la prière doit venir s'ajouter l'aumône, la faible obole demandée. Nous lisons au saint Evangile que, pendant les prédications de sa vie publiqne, Notre-Seigneur rencontra de pieuses femmes qui venaient à son secours avec leurs ressources personnelles : « ministrabant ei de facultatibus suis » (i) ; et les annales du Christianisme nous montrent les messagers de la parole sacrée, les hommes apostoliques, toujours aidés et soutenus par les autres enfants de l'Église. C'est en vertu de cette tradition qu'une offrande est réglementairement sollicitée des fidèles : c'est le sou par semaine. Quel est l'homme de peine et de labeur, quelle est l'humble ouvrière qui ne peuvent prélever ces cinq centimes sur le fruit de leur travail? N'est-ce pas cette modeste obole qui est la seule ressource des missionnaires ? n'est-ce pas ce sou qui, en se multipliant, forme le trésor de guerre de l'armée de l'apostolat, le budget des prédicateurs de l'Évangile, la liste civile des martyrs ? Par ce simple sou hebdomadaire, les pauvres, aussi bien que les riches par leurs copieux subsides, sont associés aux mérites des ouvriers évangéliques : se faisant leur banquier, Dieu leur met entre les mains des actions, dont il se charge de leur payer lui-même les intérêts et les dividendes, au ciel, sans nul doute, mais aussi, et plus souvent qu'on ne croit, en cette vie de la terre (2).

La voici, cette Œuvre admirable que n'ont cessé de louer, de recommander au peuple chrétien, d'enri-

(1) S. Luc, VIII, 3.

(2) Qui recipit prophetam in nomine prophétie, mercedem prophétie accipiet (Matth., X, 4).

chir d'indulgences et de faveurs, tous les Pontifes de Rome qui ont gouverné l'Eglise en ce siècle, depuis Pie VII jusqu'à Léon XIII; la voici dans son organisation et son fonctionnement, l'institution de la Propagation de la Foi : la prière pour le succès des Missions monte de partout vers le ciel; les aumônes et les subsides se centralisent à Lyon et sont répartis entre les divers missionnaires. Comment Dieu n'exaucerait-il pas ces supplications ? comment celui qui a promis de ne pas laisser l'offrande « d'un verre d'eau froide sans récompense » ne féconderait-il pas les aumônes du peuple catholique? Grâces en soient rendues à la divine Providence ! N'est-ce pas elle qui fait surgir, même en nos tristes temps, ces légions d'apôtres qui s'élancent à la conquête des pays infidèles?

Les grands Ordres religieux, les Congrégations anciennes les plus florissantes, d'autres Communautés nouvelles qui se fondent pour le recrutement des propagateurs de l'Évangile dans les contrées idolâtres, sont comme de mystérieuses écoles d'application où se façonnent et se forment, dans un noviciat béni du Ciel, ces apôtres, ces missionnaires qui sont de vrais candidats au martyre.

Fils de saint Dominique ou de saint François, de saint Ignace ou de saint Vincent de Paul, Maristes ou Picpuciens, Pères du Saint-Esprit ou Oblats de Marie, Missionnaires de Lyon ou Société des Missions étrangères, Apôtres du Sacré-Cœur ou Pères Blancs d'Alger, quel que soit leur nom, tous se consacrent avec ardeur à la diffusion de la lumière évangélique dans les cinq parties du monde. C'est comme une vaste et pacifique armée mise au service de

l'Église, et, entre tous les soldats qui la composent, il y a une noble émulation de foi, de charité, de dévouement qui va jusqu'à l'héroïsme. Que le général en chef, celui qui donne les missions au nom de Jésus- Christ son maître, le Pape, fasse un signe, partout où il y aune larme à sécher, un cœur à fortifier, une âme à donner à Dieu, apôtres et martyrs y courent et s'y précipitent. Viennent les supplices, la persécution, la mort décimer leurs rangs, on voit d'autres apôtres, d'autres jeunes héros se lever pour remplir les vides; et cette sève d'immolation, c'est en France, dans notre cher pays, qu'on la voit couler, plus vivace et plus généreuse, en dépit des ennemis de l'Église, qui font de sataniques efforts pour la tarir.

La France, ce grand peuple qui, dans le passé de son histoire, a semé sur le globe le plus d'apôtres et les meilleurs apôtres, envoie chaque jour, par phalanges serrées, ces missionnaires qui, au témoignage de Pie IX, sont les plus ardents, les plus gais, les plus invincibles des missionnaires du monde. Nul ne leur est supérieur par le courage, l'élan, la persévérance, l'enthousiasme ; c'est le feu sacré ajouté au sang national, c'est l'apôtre greffé sur le soldat, c'est un héroïsme qui ne sera jamais surpassé.

Permettez-nous ici, N. T. C. F., de vous rappeler un souvenir de notre vie sacerdotale. Nos mains étaient encore humides de l'onction sacrée, et nous avions la consolation privilégiée de visiter à Paris, au Séminaire des Missions étrangères, la chambre des

Martyrs! C'était au lendemain de la mort de

M. Chapdelaine : le récit de tous les tourments qui l'avaient précédée venait d'arriver, et, enivrés par ce récit, dix jeunes gens avaient réclamé avec instan-

ces l'honneur de remplacer leur frère aîné moissonné par la mort. L'un d'eux fut chargé de nous accompagner et de présenter à notre vénération les instruments de supplice, encore tout imprégnés du sang des apôtres immolés pour leur foi. Bien vive était notre émotion, les larmes coulaient non moins chaudes qu'abondantes de nos yeux, en les prenant dans nos mains et en y apposant nos lèvres, et notre introducteur, la sérénité au front, le sourire aux lèvres, semblait jouir d'une âpre félicité. Il y avait entre nous deux un frappant contraste : nous étions triste et il était content.

Et pourtant, si nous pouvions dire avec Job que «notre chair n'était ni de pierre, ni d'airain» (i), il avait droit de nous répondre par les paroles mêmes du patriarche de l'Idumée qu'il avait un cœur comme nous : « Est mihi cor sicut et vobis » (2). Il y avait là pour nous un mystère, et la solution nous en fut donnée le lendemain. Nous assistions, dans l'église de Saint-François-Xavier, à la cérémonie du départ et des adieux des nouveaux missionnaires. Il était là debout, dans le sanctuaire, sur les degrés de l'autel, et, pendant que ses frères émus allaient lui baiser les pieds en chantant avec des sanglots dans la voix : « Emîtes ibant et flebant mittentes semina sua» (3), nous l'entendîmes répondre avec enthousiasme et enivrement : « Venientes autan veulent cum exultatione portantes manipulos suos (4); ils reviendront

(1) Job., VI, 12.

(2) Job., XII, 3.

(3) Ps CXXV, 7.

(4) Ibid., 8.

triomphants d'allégresse, les mains pleines des gerbes de la moisson ».

C'est dans ces sentiments d'élan, d'ardeur, de confiance que nos missionnaires quittent leurs foyers, leurs parents, leur clocher, leur pays, pour s'élancer, messagers de la bonne nouvelle, conquérants d'un nouveau genre, vers les quatre coins du globe. C'est l'Œuvre de la Propagation de la Foi qui leur procure, avec le pain du voyage, et le navire sur lequel ils traversent les mers et le char de feu qui les entraîne au milieu des continents. Les découvertes du génie moderne sont mises à leur service, les chemins sont aplanis, les distances se rapprochent, la vitesse de la course des ouvriers de l'Évangile surpasse la rapidité des vents. Aveugles vraiment de parti-pris sont ceux qui ne voient pas que les progrès des sciences et de la civilisation ont pour but providentiel d'aboutir à l'avènement du règne de Dieu dans toutes les contrées du monde ! Nos missionnaires arrivent aux rivages inconnus prédestinés à leur apostolat ; mais là, pour eux, que de périls ! que d'épreuves ! que de souffrances ! que de sacrifices ! Suivant le mot de saint Grégoire le Grand, « leur existence est comme un prolongement de la mort » ; chaque jour et à chaque pas, ils peuvent savourer goutte à goutte, avec ses enivrantes amertumes, le calice de l'immolation. Mais rien ne les étonne, rien ne les effraye, rien ne les déconcerte.

Ils savent que leur sang, comme celui de leurs devanciers, les martyrs des premiers âges, est une semence appelée à germer et à produire une riche moisson de chrétiens; ils savent que leur mort servira non seulement à établir l'Évangile et à sauver

leurs frères, mais aussi à étendre l'influence de leur pays, cette chère France qui les a persécutés et qu'ils n'ont cessé d'aimer; et alors, qu'on les menace de les donner en pâture aux bêtes ou de faire tomber leur tête sous la hache du bourreau, qu'ils soient condamnés par les mandarins à être empalés ou crucifiés, ils vont à la mort avec la joie de l'époux entrant au festin des noces. On citera longtemps le témoignage de cet apôtre écrivant à ses frères, du fond des régions éloignées qu'il évangélisait : «Le mo}ren le plus efficace d'établir chez les barbares la religion catholique, c'est la mort ».

En face du zèle et de l'abnégation de l'apôtre de la vérité, que n'avons-nous le temps de vous montrer Pégoïsme du prédicant de l'hérésie ? vous verriez qu'autant l'un se dévoue, se dépense, se sacrifie pour les âmes, autant l'autre reste drapé dans le glacial manteau de l'amour de sa sécurité personnelle, qu'il ne consent pas à perdre pour le salut d'étrangers. Aussi est-il vrai de dire que, si l'un prêche et convertit, l'autre distribue des bibles et s'enrichit.

Les Missions catholiques rédigées par le Conseil de l'Œuvre de la Propagation de la Foi nous exposaient récemment dans un vivant tableau, et comme dans une sorte de panorama, les travaux de l'apostolat contemporain, de l'évangélisation de l'univers. Rien n'est plus consolant que de constater les progrès et les conquêtes de la foi dues à l'héroïsme des hommes de Dieu qui la propagent. Mais ce qui doit vous pénétrer de l'émotion la plus vive, ce sont les accents de reconnaissance des missionnaires. Voici la lettre qu'écrivaient hier les évêques de la province de Pondichéry : « Dieu nous o-arde d'oublier tous

les pieux associés dont la générosité alimente l'Œuvre de la Propagation de la Foi ! Nous sommes heureux de le reconnaître et de l'affirmer devant la catholicité entière, si le bien se fait dans les Missions, si les catéchumènes et les néophytes se multiplient, si nous sommes parvenus à fonder des établissements de charité que les païens eux-mêmes admirent, et à bâtir des églises qui font le plus grand honneur à la Religion, c'est à l'Œuvre de la Propagation de la Foi que nous le devons ».

Le Vicaire de Jésus-Christ, qui contemple des hauteurs du Vatican les victoires de l'Evangile, s'en réjouit vivement ; mais, Pasteur universel, outre la conversion des infidèles, il ambitionne le retour à l'unité des Églises dissidentes de l'Orient, il veut les faire rentrer sous sa houlette. Quels éloquents appels ne leur fait-il pas entendre ! Mais, pour voir ses vœux se réaliser, pour les réveiller du sommeil dans lequel le schisme les a plongées, il veut fonder des Séminaires et des Universités. Dans sa détresse, il réclame l'assistance de la Propagation de la Foi, et il compte sur la générosité des vrais enfants de l'Église. Sa confiance, nous 4'espérons, ne sera pas trompée, et notre cher diocèse, qui déjà mérite de son Évêque des félicitations pour ses libéralités d'hier, tiendra à à honneur d'affirmer son dévouement infatigable au Saint-Siège par ses générosités de demain.

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