A L'INTENTION DES SOLDATS MORTS POUR LA PATRIE
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
Pourquoi ce grandiose catafalque que nous avons sous les yeux ? pourquoi ces faisceaux d'armes, ces écussons, ces tentures, qui en forment le patriotique ornement, la funèbre parure ? pourquoi ces trophées de deuil et ces emblèmes de lumière, de résurrection et de triomphe? pourquoi la présence, en cette enceinte sacrée, des nobles chefs de notre vaillante armée française ? pourquoi ce commun rendez-vous de toutes les personnes notables de notre ville ? pourquoi cette immense affluence de pieux fidèles, que cette cathédrale ne suffit pas à contenir? pourquoi, enfin, tous les membres du Vénérable Chapitre, tous les dignitaires du Clergé ont-ils tenu à se grouper en ce moment autour de leur Évêque ? Ah ! c'est qu'il s'agit d'une fête tout à la fois patriotique et religieuse, consacrée au souvenir des soldats morts pour leur pays : l'Église et la France, nos deux mères,
s'unissent ici pour payer un tribut de regrets, d'admiration et de prières à leurs valeureux fils tombés sur les champs de bataille.
On a dit, avec raison, que l'armée est l'élite de la nation : elle demeure l'asile protecteur et vénéré où se transmettent héréditairement, avec le culte de la patrie, les traditions de l'honneur, de la discipline, de la bravoure et du sacrifice généreux de la vie.
Que de pages magnifiques et glorieuses renferment nos annales militaires ! On ne peut les parcourir sans constater que l'armée française n'a cessé d'avoir pour devise ces mots célèbres des anciens : « Dulce et décorum pro patria mori, il est doux, il est beau de mourir pour son pays», ou plutôt cet ordre du jour donné à ses troupes par Judas Machabée avant le combat : « Usque ad mortem pro patria et templo, jusqu'à la mort pour les foyers et les autels».
Aussi, quel est le vrai Français qui n'admire pas l'armée ? Qui d'entre vous ne se sent, comme moi, au fond de l'âme, une sorte de culte et pour ces chefs illustres, qui conservent le sang-froid à travers la mitraille, conduisent leurs hommes à l'assaut, toujours fermes, toujours intrépides, en face de la mort, et pour ces obscurs soldats, qui se font hacher dans un fossé, plutôt que de se laisser arracher ce lambeau d'étoffe aux couleurs nationales qui s'appelle le drapeau de la France ?
Vraiment digne de nos respects est le corps du soldat immolé pour son pays. Sans doute, cette immolation n'est pas sans vertu expiatrice ; mais vous êtes trop éclairés pour croire qu'elle puisse suffire à laver les offenses envers la Majesté divine. Il faut y joindre le sang du Rédempteur, versé une fois au
Calvaire pour le salut du monde, et coulant mystérieusement chaque jour sur la pierre de nos autels. Voilà pourquoi, par une pensée de foi chrétienne que nous ne saurions trop louer, le Comité départemental de la Croix-Rouge a désiré que le saint-sacrifice de la Messe fût offert aujourd'hui à l'intention des soldats tombés victimes de leur courage, dans nos armées de terre et de mer.
Mais qu'est-ce que la Croix rouge, me demanderez-vous peut-être ? Je crois devoir répendre à vos vœux, en venant vous dire brièvement son origine, ses services rendus, ce qu'elle attend de vous.
Un de nos poètes classiques les plus aimés, le doux Virgile, a qualifié la lutte des hommes s'égorgeant entre eux par ces mots, qui retentissent encore dans nos souvenirs comme un coup de tocsin :
Bella horrida bella.
La guerre, l'horrible guerre, toujours et partout, si pleine de glorieux exploits puisse-t-elle être, a été regardée comme un fléau, et vous ne serez pas surpris d'entendre votre Evêque, ministre de paix, demander ici même à son Dieu que la guerre soit éloignée, évitée, supprimée même, s'il était possible. Mais, en attendant que ce but puisse se réaliser, si tant est qu'il se réalise jamais, reportons nos souvenirs à trente ou trente-cinq ans en arrière, rappelons-nous les guerres brillantes de Crimée et d'Italie, où, à la vue de l'héroïsme des armées françaises, nos rivaux
furent forcés de saluer nos soldats comme les premiers soldats du monde. C'est après ces guerres que la pensée du sang répandu et des victimes immolées pour acheter nos victoires vint obséder l'âme compatissante et inspirer' la plume et la parole d'un certain nombre de publicistes ou d'orateurs. Touchés, émus, attendris par le sort lamentable des blessés, ils invoquèrent en leur faveur l'ancien adage.: « Res sacra miser », et démontrèrent que le soldat blessé a droit au respect, comme un objet sacré.
Sous le souffle de l'opinion, mise en émoi, une conférence internationale s'ouvrit à Genève, et, après de longues délibérations, animées par la commisération ou la charité, tous les délégués signèrent une convention le 22 août 1864.
Plusieurs d'entre vous connaissent les principaux articles de cette convention : ils concernent la neutralisation des ambulances, des hôpitaux militaires et de tout leur personnel ; mais il fallait à la Société projetée et en formation un signe protecteur : la croix rouge fut choisie.
Empressée fut la France — ce pays des nobles élans, ce foyer permanent des sentiments généreux, — à donner son adhésion officielle ; dès le 22 septembre de la même année, elle entrait publiquement dans la croisade internationale. Mais, me permettrezvous, mes bien chers Frères, de le confesser ici, dût notre patriotisme avoir à souffrir d'un aveu franc et loyal? nous avons, nous Français, les défauts de nos qualités. Nous applaudissons au bien, nous l'admirons, nous nous enflammons, comme le chaume au contact de l'incendie ; mais, trop souvent, nos admirations et nos applaudissements sont éphémères, notre élan
s'arrête, notre feu s'amortit, et nous remettons au lendemain notre concours efficace aux œuvres qui se fondent en vue des éventualités de l'avenir.
Et, puisque nous sommes en famille, tous ici français, liés par un commun amour de notre cher pays, ayons le courage de nous dire la vérité jusqu'au bout.
Quand éclata la guerre de 1870, la Croix-Rouge en France avait en caisse un peu moins de six mille francs, produit de l'offrande spontanée de quelques nobles cœurs, et, en Allemagne, chez ce peuple que quelquefois, non sans un sourire moqueur, nous appelons le peuple au pas lent et lourd, la même institution, bien que née plus tard, s'était développée sur tous les points du territoire, dans les cités comme dans les villages ; et la vérité nous force à dire qu'à l'ouverture des hostilités, l'Allemagne avait deux mille comités, un trésor de 70 millions, de nombreuses ambulances, organisées avec tout leur personnel d'aumôniers, de médecins, d'infirmiers, de brancardiers et le matériel le plus perfectionné.
Hâtons-nous de le proclamer pourtant, dans cette guerre malheureuse, qui nous rappelle les noms de Reichsoffen, de Gravelotte, de Patay, de Loigny, ces « défaites triomphantes à l'envi des victoires >, pour parler le langage de Bossuet, dans cette guerre malheureuse, les soldats pacifiques de la Croix-Rouge rivalisèrent d'ardeur et d'entrain patriotique avec notre courageuse armée.
Vous les montrerai je s'organisant à la hâte, sous la noble impulsion de leur dévoué Président? vous redirai-je leurs prodiges d'abnégation et de dévouement, alors qu'avec le brassard blanc et la croix rouge, ils suivaient les troupes dans leurs mouvements stratégiques et réalisaient en tout leur noble devise ; « Inter arma caritas » ?
Passons rapidement en revue ces nobles phalanges de la paix et de la charité : saluons ensemble ces savants et dévoués médecins, qui rirent si bravement leur devoir; saluons ces dignes aumôniers, queje m'abstiens de louer, de peur que ma parole ne ressemble à un plaidoyer pro domo, mais dont les exploits ont été racontés par un général aussi habile à manier la plume que l'épée, dans un livre que tout le monde a lu : L'héroïsme en soutane] saluons ces brancardiers improvisés, ces humbles Frères des Écoles chrétiennes, témoignant aux blessés sur les champs de bataille le même amour qu'ils montrent dans leurs classes aux enfants du peuple, et ajoutant ainsi par leur patriotisme un nouveau fleuron à la couronne de leur Institut déjà si glorieux; saluons ces dignes filles de saint Vincent de Paul, ces infirmières à la cornette si populaire, ces bonnes Sœurs de charité, fortes comme de vieux soldats et tendres comme de jeunes mères, ces anges de dévouement, empressées, aussi bien pendant la guerre que pendant la paix, à courir au chevet de la douleur, dont elles excellent à calmer les crucifiantes étreintes.
Tous étaient là, jour et nuit, au milieu des troupes, en province comme à Paris pendant le siège, recueillant et soignant les blessés avec un cœur inaltérablement dévoué, sauvant la vie de leurs frères, et trop
souvent tombant victimes de leur charité patriotique.
La guerre terminée, on les vit partir pour l'Allemagne, afin d'y chercher nos prisonniers dans les hôpitaux, où les retenaient leurs blessures, et, avant de les ramener, élever des tombes à ceux que la mort avait privés du bonheur de revoir le ciel delapatrie. L'action de la Croix-Rouge ne s'est pas arrêtée avec la conclusion de la paix : nous avons vu cette Société exercer plus récemment son bienfaisant rayonnement dans l'Extrême-Orient, en Tunisie, à Madagascar, au Sénégal, mais son zèle s'est surtout concentré dans l'organisation delà Société sur des bases plus larges et en rapport avec les besoins de l'avenir.
Lés armes vont sans cesse se perfectionnant, l'art militaire invente chaque jour des procédés nouveaux de destruction. Ne faut-il pas, en même temps, améliorer les savantes industries de la charité, par la préparation de secours plus variés et de pansements plus délicats ? ne faut-il pas recruter un personnel plus exercé de chirurgiens, d'infirmiers, de brancardiers ? ne faut-il pas former un approvisionnement plus riche d'instruments de thérapeutique, et, comme l'a dit un illustre Prélat, « des arsenaux remplis de toutes les armes de la bienfaisance » ? Ceux d'entre vous, N. T. C. F., qui ont visité, l'an dernier, l'Exposition, n'ont-ils pas donné une part de leur admiration aux merveilleux travaux de la Croix-Rouge ?
Mais le but visé est encore loin d'être atteint, et j'ai pour devoir de vous dire, en terminant, ce que
la Croix-Rouge attend; j'ai besoin de me faire l'interprète de notre double Comité d'hommes dévoués et de dames charitables, animés, les uns et les autres, du plus pur amour de leur pays.
A la veille d'une bataille, Agricola, comme nous le rapporte Tacite, disait à ses soldats pour exciter leur courage : « Majores cogitate, pensez à vos ancêtres ». pour moi, à l'encontre du général romain, en face des luttes gigantesques et formidables de l'avenir où tout Français valide sera soldat, et où toutes les familles auront leurs malades et leurs blessés, je sens me monter aux lèvres cette adjuration : « Filios cogitate, pensez à vos enfants ». Oui, pensez à vos enfants, qui seront appelés sous les armes, pères et mères qui êtes ici, recueillant ma parole avec une émotion qui augmente la mienne ; pensez à vos enfants, et vous ne reculerez devant aucun sacrifice, et vous voudrez être inscrits sur les cadres de la Croix-Rouge, avec la promesse d'une cotisation annuelle, et vous ferez une active propagande en faveur de l'Œuvre, et vous recruterez des adhérents partout, dans nos campagnes aussi bien que dans nos villes. « Ne faut-il pas que le budget delà charité soit permanent comme le budget de la guerre » (i) ?
Il est un mot dans nos saints Livres que j'aime souvent à citer et qui est à votre honneur, Mesdames : « Ubi déficit mulier, ingemiscit egens ; là où n'est pas la femme, il ne reste aux malheureux qu'à pleurer ».
Que les femmes donc, qui joignent à la délicatesse du tact l'aimable puissance d'un irrésistible
(1) Maxime du Camp, La Croix-Rouge.
ascendant, se fassent gloire de frapper à toutes les portes, l'aumônière à la main et cette prière aux lèvres : « Pour les pauvres blessés, s'il vous plaît», et je leur promets que leur trésor ira grossissant chaque jour, et que l'heure viendra où les ressources de la Croix rouge de France égaleront, pour ne pas dire dépasseront, celles de la Croix rouge d'Allemagne : c'est le vœu de mon cœur d'Évêque et de Français.
O France, ô mon pays bien-aimé, qu'il me soit permis, avant de descendre de cette chaire, d'emprunter le cri suppliant du Prophète, que tout à l'heure nos artistes musiciens vont faire retentir sous ces voûtes dans d'émouvants accents : « Reviens vers
le Seigneur, reviens vers le Seigneur Dieu » Que
ta grande charité envers les pauvres blessés couvre la multitude de tes outrages envers la souveraine Majesté ; que les vertus des anciens jours de ton histoire s'épanouissent à nouveau dans le cœur de tes chers fils, et tu reprendras ton rang d'honneur et ta marche glorieuse à la tête des nations. Redeviens, ô ma patrie, le soldat de Dieu, la France de Dieu, et le Dieu des armées redeviendra le Dieu de la France.
Pages.
Lettre de S. G. Mgr. de Cabrières, évêoue de
Montpellier v
Avant-propos „ ix
Lettres pastorales :
Lettre pour la prise de possession du siège de Carcas-
sonne (2 juillet 1881) I
L'enseignement sans Dieu et le devoir des parents
chrétiens (2 février 1882) 16
Les livres dangereux et l'enfance chrétienne (22 janvier 1883) 32
La loi du dimanche (19 février 1884) 53
Le mariage chrétien et la loi sur le divorce (2 février
Les indulgences et le jubilé (16 février 1886) 105
La papauté (18 janvier 1887) 125
La Providence et ses détracteurs (25 janvier 1888). . . 150
Sur le courage chrétien (22 février 1889) 176
Sur les principaux devoirs des chrétiens (31 janvier
Sur la douleur (27 janvier 1891) 218
Le Pape et les ouvriers (16 février 1892) 243
Nos plaies sociales et leurs remèdes (29 février 1894). 266
Pages.
La Propagation de la Foi (i i février 1895) 284
Les associations religieuses (5 février 1896). . . 304
En faveur des chrétiens d'Arménie (17 février 1896). . 329
Sur l'unité de l'Église (2 février 1897) 336
Discours et allocutions de circonstance :
Discours pour une prise d'habit, prononcé le 25 novembre 1862, dans la chapelle des Dames de l'Assomption, à Paris 355
La mission du prêtre. — Allocution pour la prise de possession de la paroisse de Caudebec-lès-Elbeuf, prononcée le 10 août 1868 376
Allocution pour le mariage de M. le comte de la Barre de Nanteuil, avec Mllc Marie Quesnel Pouyer- Quertier, prononcée le 1 1 décembre 1871 dans l'église Saint-Romain de Rouen 386
Allocution pour la pose de la première pierre de l'asile des Petites-Sœurs des pauvres de Carcassonne, prononcée le 21 novembre 1883 394
Allocution pour la rentrée solennelle des Facultés de l'Institut catholique de Toulouse , prononcée le 1 1 décembre 1883 401
Allocution pour la bénédiction solennelle de l'école libre des Frères des Ecoles chrétiennes de Limoux, prononcée le 9 novembre 1884 409
Allocution aux élèves des Frères des Écoles chrétiennes de Carcassonne, prononcée le 7 décembre 1885, en la fête de saint Nicolas. . . 417
Allocution à l'occasion de la translation des restes mortels de NX. SS. de la Porte et de Saint-Rome Gualy dans le sanctuaire de la cathédrale de Carcassonne, prononcée le 14 décembre 1885 424
Nouvelle allocution aux élèves des Frères des Écoles chrétiennes de Carcassonne, prononcée le 6 décembre 1886, en la fête de saint Nicolas 431
Pages.
Allocution pour la clôture de l'année jubilaire de Léon XIII, prononcée le 31 décembre 1888 dans l'église cathédrale de Carcassonne 440
Allocution pour la bénédiction abbatiale du P. Jean, vicaire-général de la congrégation de Senanque et premier abbé de N.-D. de Fontfroide, prononcée le 2 février 1889 dans la basilique de Saint-Just, à Narbonne 449
Allocution pour une cérémonie de vêture, prononcée le 15 janvier 1890, dans la chapelle du monastère de Prouille 455
Qu'est-ce qu'un évêque? — Discours pour le sacre de Mgr. Duval, évêque de Soissons, prononcé le 24 février 1890 en la primatiale de Rouen 465
La Croix-Rouge de France. — Allocution prononcée le 2 avril 1890 au service funèbre célébré en la cathédrale de Carcassonne, à l'intention des soldats morts pour la patrie 482