PRONONCÉ LE 24 FÉVRIER 189O, EN LA PRIMATIALE DE ROUEN
Messeigneurs (i), Messieurs,
C'est pour la troisième fois, en douze ans, que cette antique métropole vient d'abriter, sous la majesté de ses voûtes, les rites pompeux et saisissants du sacre d'un Evêque. J'évoque le passé : comment écarter le souvenir d-e ce jour à jamais mémorable où, l'âme profondément émue, les yeux pleins de larmes, je me prosternai sur le pavé de ce sanctuaire et reçus, des mains vénérables d'un Père tendrement aimé (2), avec l'onction sacrée, la plénitude du sacerdoce, ou plutôt le fardeau de l'épiscopat ? Comment résister au besoin de payer ici publiquement un nouveau tribut de regrets et à ce pieux archevêque de Cambrai (3), le premier consacré, notre frère aîné, tombé prématurément les armes à la main, victime des
(1) N.N. S-S. Thomas, archevêque de Rouen ; Gonindard, archevêque de Sébaste, coadjuteur de Rennes; Hugonin, évêque de Bayeux; Jourdan de la Passardière, évêque de Roséa. (N. de IÉdit.J.
(2) Le cardinal de .Bonnechose (N. de I'Édit.).
(3) Mgr Hasley (N. de I'Édit.).
ardeurs trop brûlantes de son zèle, de son amour des âmes, et au glorieux pontife consécrateur, à ce grand cardinal que je n'aurai pas la témérité de louer, trop certain que ma louange languirait, infirme et pâle, à côté de l'éclat de son nom et de ses œuvres.
Le cardinal de Bonnechose, vous le savez, cher seigneur et frère bien-aimé, aurait été heureux, avant de quitter cette terre, de vous prendre par la main et de vous faire asseoir sur un trône, au milieu des princes du peuple de Dieu; je ne suis pas indiscret en le proclamant tout haut : le fait est du domaine public et appartient à l'histoire. En prenant possession de la chaire de saint Victrice, cet illustre pontife-vous avait trouvé consacrant les prémices de votre sacerdoce à l'enseignement de la jeunesse et illustrant, à Yvetot, comme maître, une institution féconde en fruits de salut, que vous aviez déjà honorée comme élève. De son œil clairvoyant et de son cœur paternel, il vous suivit dans le ministère paroissial, depuis vos débuts à Saint-Godard, en qualité de vicaire, jusqu'à la cure de Notre-Dame du Havre, en passant par Gaillefontaine et Aumale, et, toujours et partout, il reconnut en vous, au milieu de son cher clergé, un de ses prêtres d'élite ; aussi s'était-il fait un devoir de vous désigner au chef de l'Etat comme capable de monter au sommet de la hiérarchie. A quoi bon rappeler les termes flatteurs dans lesquels il présentait vos titres ? Il me suffit de les résumer dans une magnifique parole du pape Innocent III: « Splendor vitœ splendorque scientiœ » ; il mettait en avant l'honneur de votre vie et l'éclat de votre science.
Pourquoi votre élévation à l'épiscopat, si bien -préparée, a-t-elle été différée jusqu'à ce jour? On a -dit que la Providence avait voulu vous donner le temps d'asseoir et de cimenter d'une manière durable les œuvres écloses, épanouies au souffle de votre zèle.
Ce qui est certain, c'est que l'honneur et la consolation de vous sacrer pontife ont été réservés au digne héritier du siège, des vertus et de la gloire du •Cardinal.
Permettez-moi de me retourner vers vous, Monseigneur; dès votre intronisation en ce beau diocèse de Rouen, juste appréciateur des mérites de votre curé de Notre-Dame du Havre, vous l'avez distingué comme un de vos coopérateurs les plus sa'ges et les plus expérimentés et vous l'avez honoré de votre .confiance. A qui donc pourrait-il échapper que vous avez voulu appeler à nouveau sur lui l'attention du pouvoir ?
Monseigneur, Dieu vous a mis au cœur deux flammes ardentes ; c'est cet amour des deux patries que nous dépeignait si éloquemment hier l'immortel Pontife de Rome : l'amour de l'Église et l'amour de la France.
En contribuant à la promotion de Mgr Duval, j'aime à le proclamer, au nom de ces pontifes vénérables qui vous font cortège et qui sont si justement soucieux de l'honneur du corps épiscopal, vous avez montré, ainsi qu'autrefois saint Grégoire de Nazianze, qui recommandait au clergé et au peuple Basile, son „ami, que vous saviez préférer l'intérêt public au bien particulier : «Hanc opérant suscipiebat ut publicœ utilitati serviret ». Vous avez rendu un précieux ser-
vice à la sainte Église de Dieu, dont l'auguste Chef bénissait ces jours derniers avec effusion son nouvel élu ; vous avez bien mérité de la France, qui, plus que jamais, en ces jours tourmentés, a besoin de compter sur ses évêques. Honneur à vous; respectueux et fraternel merci !
N. T. C. F., si j'ai pris la parole, c'est pour accéder au désir du frère vénéré et aimé qui vient de recevoir l'onction sacrée : impuissant à suivre les traditions oratoires créées par les prélats éminents que vous avez eu la joie d'entendre dans les sacres précédents, j'aurais, sans doute, fait acte de sagesse en gardant le silence pour écouter les maîtres de la parole qui sont ici ; vous me pardonnerez de n'avoir pas su résister aux sollicitations de l'affection, et vous me permettrez de vous dire, en quelques mots simples et sans art, ce qu'est un évêque, un évêque de France, en cette douloureuse fin de siècle. Puissé-je réussir à dissiper les nuages élevés par le préjugé ou la passion entre les peuples et les évêques ! Puissé-je réveiller l'idée surnaturelle de la mission de l'épiscopat, dans les âmes où elle serait endormie!
Entre tant de paroles d'or tombées des lèvres ou consignées dans les écrits de saint Jean-Chrysostôme> il en est une que vous avez entendu sans doute souvent citer : « Qu'on ne me parle ni des trônes ni des diadèmes de ce monde ; la grandeur du sacerdoce dépasse toutes les grandeurs de cette terre ». Si cette parole s'applique au simple prêtre, ne vous semble-t-
elle pas surtout désigner le prêtre par excellence, l'évêque ? Quand l'huile sainte a coulé sur son front, quand sa tête est ornée de ce diadème qui rappelle les rayons de feu qui scintillaient à la face de Moïse descendant du Sinaï, ne voit-on pas resplendir en lui l'éclat de cette chose auguste que les âges de foi désignaient par le nom de « seconde majesté »? La première, c'est l'auguste et admirable majesté de Dieu,
L'évêque est, en effet, comme l'a dit saint Ignace d'Antioche « la plus haute personnification de Jésus- Christ ». Chef du sanctuaire, gardien et docteur de la foi, législateur et juge, maître à l'égard de tous, disciple à l'égard d'un seul, il continue, à travers les siècles, la mission de l'Homme-Dieu, auquel il est comme identifié, puisqu'il est, après lui, mais avec lui, la source du sacerdoce et le canal de la grâce, qui crée les prêtres et perpétue le sacrifice. Oh! qu'il estbeau letriple rayon qui brille au front de l'évêque après sa consécration! Il est père, le père des âmes : l'anneau qui est mis à son doigt est tout à la fois l'emblème de son mariage spirituel avec l'Église que lui confie le Pontife suprême et le symbole dupaterneldévouement qu'il doit porter aux âmes : « Ecce mysterium dico, voici que je vous annonce un mystère », dont peuvent rireles impies, qui blasphèment ce qu'ils ignorent. Celui qui est au ciel et sur la terre la source de toute paternité: « ex quo omnis paternitas in cœlo et in terra nominatur » insuffle dans l'âme de ses pontifes un sentiment qui ne ressemble en rien aux sentiments passagers et éphémères du monde, qui s'en vont avec les années ; un sentiment que ne connaît même pas la paternité du sang la plus aimante: un
sentiment qui n'est rien moins que le dévouement protecteur qu'il met au cœur des anges qu'il nousdonne ici-bas pour gardiens et pour guides ; un sentiment qui est comme un écoulement de son propre cœur.
Le cœur de l'évêque, ce n'est pas celui d'un homme;, mais , comme saint Jean-Chrysostôme le disait de saint Paul, c'est le cœur même du Christ : « cor Pauli cor erat Christi », tellement uni aux âmesqu'il s'échappe, pour ainsi dire, à lui-même et ne vit qu'en elles, souffrant de toutes leurs souffrances, ému. de tous leurs dangers, croyant tomber quand elles tombent et se perdre quand elles périssent.
Malheur aux sectaires qui se donnent ici-bas la satanique mission d'arracher les âmes au Dieu qui les a conquises par son sang !
A l'exemple du Sauveur, jetant avec indignation l'anathème aux misérables qui osent scandaliser un des petits qui croient en lui, l'évêque n'est plus l'agneau tendre et doux que l'on connaissait, c'est un lion qui se jette, irrité, à la traverse, pour les arracher, ces chères âmes, des mains de leurs ennemis. Il se dépense sans réserve, il se dévoue sans calcul et sans mesure, et, fallût-il pour elles sacrifier sa vie. verser son sang, il est prêt : la croix qu'il porte sur la poitrine est une exhortation permanente à l'immolation.
Au premier rayon divin s'en ajoute un second : le père qui se dévoue est aussi le chef qui gouverne. Saint Paul l'a dit en termes formels : « L'Esprit Saint a établi les évêques pour régir l'Eglise de Dieu, Spi~ ritus Sanctus posuit Episcopos regere Ecclesiaui Dei». L'évêque reçoit, au jour de sa consécration.
le sceptre de l'autorité : c'est le bâton pastoral, c'est la crosse, qui, par sa forme, s}Tmbolise merveilleusement sa domination. Quel mot vient de s'échapper de mes lèvres ! Ah! qu'il n'offusque pas pourtant, qu'il n'effraye pas les princes et les puissants de ce monde : cette domination, l'évêque ne la reçoit que pour la mettre au service de ses frères. C'est la domination de ce Jésus que le Prophète nous dépeint comme « ne brisant pas le roseau à demi rompu, et n'éteignant pas la mèche qui fume encore », et qui est venu, en ce monde, non pour être servi, mais pour être le serviteur et le rédempteur de toutes les âmes.
Loin d'empiéter sur les droits de l'autorité civile, l'évêque prêche, au nom de Dieu, la soumission aux dépositaires de la puissance publique, quelles que soient les institutions de son pays. Fidèle à maintenir son ministère dans les sphères sereines et pacifiques qui lui sont assignées par sa conscience, il vit étranger aux passions politiques qui divisent ses concitoyens, et c'est ce qui donne à son autorité toute son influence, toute sa force. Il peut commander à tous sans faiblesse comme sans passion, sachant dire aux grands et aux puissants, quand il le faut: «Non licet, cela n'est pas permis ». Aveugles et mal inspirés seraient alors ceux qui seraient sourds à ses avertissements, et qui oseraient porter atteinte aux droits de Dieu: ils ne tarderaient pas à trouver en l'évêque l'austère fermeté du doux Jésus chassant les vendeurs du Temple.
Un troisième rayon brille au front des pontifes de Dieu : l'évêque est apôtre , gardien et défenseur de la vérité. Il en porte tout le poids, comme tout à l'heure le nouvel élu portait sur sa tête
et ses épaules le livre sacré des Évangiles. A lui de l'aimer, la vérité, dans son intégrité et de l'enseigner sans la moindre atténuation, sans le moindre sacrifice de doctrine: ni l'intérêt ni la peur ne sauraient l'amener à en déserter la défense. Contemplez-le remplissant sa mission ; il annonce la vérité, il prêche la parole de Dieu, et sa parole ne ressemble à aucune autre, pas même à celle de ses prêtres, eussent-ils une science plus profonde, des dons oratoires plus séduisants. Dans la parole de l'évêque,on sent plus le Dieu, parce qu'on sent plus le père. Une heure arrive où il faut que l'apôtre, le docteur se transforme en athlète. Le Dieu qui l'a choisi, le réclame comme le champion de sa cause, et la mitre qui est placée sur sa tête,, est justement appelée «le casque delà défense», destiné à le rendre terrible aux ennemis de la foi.
Qu'il est imposant, et, quoi qu'on en dise, qu'il est fort, l'évêque, quand, portant au front cette mitre, comme le soldat son casque, il se présente à ceux qui voudraient enchaîner sa parole et leur dit, ainsi qu'autrefois Tertullien aux persécuteurs: «Non terremus», nous ne sommes pas à craindre; mais, sachezle bien, nous ne craignons pas non plus: « non timemus». La cause que nous défendons, c'est la cause de la vérité, et la vérité demeure éternellement: «veritas Domini manet in œternum »; c'est la cause de l'Eglise, et l'Église, c'est le royaume qui n'aura pas de fin: « et regni ejus non erit finis» ; c'est la cause de Jésus-Christ, et Jésus-Christ, c'est le roi immortel des siècles: « Régi sœculorum immortali » ; c'est la cause de Dieu, et Dieu, c'est le souverain qui se rit au ciel de ceux qui travaillent à le détrôner: «Qui habitat in cœlis irridebit cos».
N'avons-nous pas maintenant le droit de le dire : quelle grandeur peut être comparée à celle de l'évêque ? Les autres grandeurs de ce monde se lèvent, brillent un instant et s'effacent comme un météore dans la nuit ; la sienne resplendit d'un éclat immortel. Les siècles s'écoulent, les révolutions passent, les persécutions prennent fin ; sa grandeur s'élève audessus des ruines avec la triple auréole du temps, du martyre, du triomphe. L'opinion, toujours mobile, court des gloires anciennes aux gloires nouvelles, elle oublie de vieux noms pour consacrer des noms nouveaux ; elle est à jamais fixée aux gloires épiscopales ; le respect, la soumission, la vénération religieuse sont à jamais acquis à ce grand nom : l'Évêque !
Si la grandeur incomparable de l'Évêque n'éclate pas à vos yeux, ne l'attribuez qu'à l'infirmité de ma parole. Mais à quoi bondes phrases? L'Evêque vous venez de le voir, revêtu de tous ses ornements et comme enveloppé de toute la splendeur de sa dignité. Avez-vous pu le contempler, assis au milieu de l'autel sur son trône, sans saisissement et sans émotion ? Il s'est levé et avancé vers vous dans toute la beauté d'une démarche royale ; il a parcouru vos rangs, répandant sur vous, de ses mains encore humides de l'onction sacramentelle, ses premières bénédictions ; et vos têtes s'inclinaient, et une larme d'attendrissement montait à votre paupière, vous rendiez hommage à la grandeur de l'Evêque, comme à l'image vivante de Jésus-Christ: «Omnes revereantur Episcopum ut Jesum Christiim ».
Mais, pour l'évêque comme pour Jésus-Christ, le Calvaire est à côté du Thabor : vainement, cher seigneur et vénéré frère, voudriez-vous vous attarder sur la montagne de la Transfiguration pour en savourer les joies, une voix vous crie, comme autrefois à Pierre avec l'accent du commandement : «Descendez à la hâte pour travailler, descende laborare» (i). Vous montez sur le trône épiscopal à une heure où au triple rayon de gloire qui brille à votre front, correspond une triple blessure faite à votre cœur.
Il est un âge dans la vie sur lequel les évêques, pères des âmes, aiment à concentrer, comme autrefois le Sauveur, leur tendresse et leurs sollicitudes: c'est l'enfance, ce précieux noviciat de l'existence, où les germes de foi et de vertu, déposés en l'âme comme en une terre vierge, se fécondent pour l'honneur des familles et la prospérité des peuples. Or, en France, je le dis en pleurant : « flens dico », s'est acclimaté un système nouveau d'éducation sans principes chrétiens, sans religion, sans Dieu; et, dans les écolesy où trop souvent la neutralité, prescrite en droit, devient en fait une neutralité menteuse, l'enfance perd, chaque jour, avec le souvenir de son Dieu, la foi de son baptême, l'honneur de la vie et l'espérance du salut.
Quelles meurtrissures pour l'évêque de Francey père des âmes !
La jeunesse lévitique, cette précieuse pépinière du
'i) S. Augustin.
clergé paroissial, ou, pour parler la langue de saint Augustin, les jeunes candidats au sacerdoce, germes naissants de sainteté appelés à produire des fruits en leur saison, « novella germina sanctitatis », les voici condamnés à échanger temporairement le service des autels pour le service des armes, et soustraits à la tendre vigilance de Pévêque pour être internés dans une caserne. Dieu sait quelle admiration, quel culte j'ai dans l'âme pour notre vaillante armée française : glorieux est le service des armes, mais ce service n'est pas fait pour l'élève du sanctuaire, pour le prêtre. Quelle violation des lois de l'Église ! Quelle atteinte portée aux droits de l'évêque, dont on affaiblit ou décime les pieuses phalanges! Quelle sanglante épreuve pour les chefs des diocèses !
Est-ce tout? Il y a des hommes qui ont formé le complot de réduire l'Eglise à un servage inglorieux et déshonorant. De cette immortelle épouse de l'Homme-Dieu, comme l'écrivait, il y a quarante ans, un grand évêque justement appelé PAthanase français, de cette auguste mère de tous les chrétiens, ils veulent, suivant le mot énergique de saint Anselme, faire une servante, « ancillam », une servante dans la maison de l'Etat. Obligation lui est faite, en la personne de ses prêtres, de ses évêques, déparier ou de se taire, suivant les ordres des maîtres de la maison. Qu'elle consente à se plier à leurs caprices, on la payera comme une servante; malheur à elle, si elle prétend garder intact le dépôt de la parole apostolique qui lui a été confié : on ne la payera plus. Quel oubli, quelle méconnaissance, quel mépris des droits imprescriptibles de la vérité !
Aussi tous les é vêques de France peuvent-ils s'écrier chaque jour, avec saint Paul : « Tristitia mihi magna est et continuus dolov cordi meo ; nous sommes en proie à une grande tristesse, notre cœur est constamment brisé parla douleur ». Mais la résignation et le silence ne suffisent point. Nous avons reçu non d'icibas mais d'en-haut, non de l'homme mais de Dieu, une consigne, et cette consigne divine vient de nous être rappelée par notre général en chef, l'Evêque des évêques, le Pontife romain : elle consiste à résister à toute législation qui empiéterait sur la religion et lui porterait préjudice. Vous me saurez gré de vous en redire le texte : « Resistcre, si quando officiât religioni discipliuœ reipublicœ , munus est Ecclesiœ assignatum a Deo » .
A cette consigne n'ont cassé d'obéir, depuis l'origine du christianisme, les éveques selon le cœur de Dieu, et glorieuses sont les traditions de magnanimité et de courage que nous ont léguées nos saints devanciers.
Qu'il est fortifiant pour le cœur d'entendre Basile de Césarée dire à un proconsul du César de son temps : « En toute chose, o préfet, on nous trouve modérés et pacifiques ; mais, quand la cause de Dieu est en jeu et son drapeau engagé, nous nous levons alors, et, comptant tout le reste pour rien, nous ne voyons plus que Dieu, sa cause, son drapeau »!
En face des usurpations sacrilèges du pouvoir, Ambroise ne craint pas de dire à Théodose avec une noble fierté : « Sachez-le, ô prince, vous êtes audedans de l'Eglise, mais vous n'êtes pas au-dessus d'elle».
Un jour vient où le grand évêque d'Hippone,
Augustin, trouve dans la protection oppressive de la puissance séculière un danger pour la liberté de l'Église, et on l'entend s'écrier : « A Dieu ne plaise que l'Église soit jamais assez abattue pour avoir besoin de vous à un tel prix ! »
Saint Hilaire de Poitiers adressait aux évêques, ses contemporains, une recommandation merveilleusement appropriée à notre temps : « Soyez doux, soyez humbles, à l'exemple de Jésus-Christ, votre maître ; mais que votre humilité soit toujours accompagnée d'une fermeté indomptable, que les assauts des puissants de ce monde ne vous fassent pas peur, ne cédez jamais aux caprices de la malveillance ».
Un moment, en plein moyen âge, les évêques de France ont la faiblesse de s'incliner devant les tyranniques exigences des princes ; mais saint Grégoire VII est là, leur adressant cette adjuration dans une lettre mémorable que je pourrais vous citer tout entière, tant j'aime à la méditer ; je me contente de vous en offrir quelques mots : « Vénérables Frères, veillez au salut de votre patrie, rien de plus juste; mais, en même temps, veillez à votre honneur épiscopal, et prouvez toujours par votre attitude que vous avez l'âme aussi libre que la parole ». Ces conseils portent leurs fruits et on voit bientôt surgir l'intrépide Yves de Chartres, ce vaillant champion de la liberté religieuse. C'est lui qui aimait à bénir Dieu d'avoir armé ses évêques d'une force que la pauvreté retrempe,, que l'exil ne saurait briser, que nulle personne ne saurait enchaîner : « In egestate fortior, in exilio non f rang itiir , carcere non alligatur ». Il avait raison : l'exil ne brise pas la force de Pévêque, témoin son illustre contemporain, que la Normandie peut se
glorifier d'avoir donné au grand siège de Cantorbéry, saint Anselme, le savant abbé du Bec, qui écrivait au perfide Guillaume le Roux : « J'aime mieux mourir, et, tant que je vivrai, languir dans l'exil plutôt que de violer l'honneur de l'Église à cause de moi, plutôt que de laisser entamer ses droits par une lâche capitulation de conscience ». Témoin cet autre archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket, dont je ne puis prononcer le nom sans émotion dans cette ville de Rouen, qu'il visita dans son exil, et où il trouva une si cordiale hospitalité. Entendons-le dire au pape Alexandre III : « Loin de nous la pensée de faire à notre conscience une incurable plaie, en vendant, par un criminel trafic, la liberté de l'Église!... Brave qui voudra la sentence du souverain Juge, absolve qui voudra le pécheur endurci; jamais je n'absoudrai celui qui ne se repent pas d'avoir dépouillé l'Église. Je suis prêt à mourir pour elle ». Ce pécheur endurci, c'était le roi d'Angleterre, Henri II, et, quelques mois après cette énergique affirmation, l'héroïque Pontife tombait sous le fer de quatre assassins, qui croyaient faire plaisir au despote.
O glorieux martyr, je vous salue : vous succombez, et lÉglise vous inscrit au catalogue de ses saints; la vieille métropole de Rouen érige un autel en votre honneur. Pour moi, toujours j'aurai Dieu à bénir d'avoir reçu, sur cette montagne voisine (i) que vous appeliez le cher mont de Rouen, avec ma première éducation cléricale une admiration profonde pour votre vaillante intrépidité, admiration qui ne fait que
(i) Le Mont-aux-Malad^s, où est situé le Petit-Séminaire de Rouen (N. de I'Édit.).
grandir avec le temps et que je garderai jusqu'à mon dernier souffle. Dans votre lutte, comme au berceau des âges chrétiens, c'est le persécuteur qui a été vaincu, et c'est la victime qui a triomphé : en sauvant la liberté de l'Église, vous avez sauvé « les libertés du monde entier ». C'est ce qu'a dit, N. T. C. F., dans une heure de loyauté, un historien peu suspect, puisqu'il appartient à l'école de la libre-pensée.
Au lendemain des désastres de l'invasion et de la mutilation de la patrie, le patriotisme le plus pur inspira la pensée de couvrir d'un voile de deuil la statue de Strasbourg; ne vous semble-t-il pas qu'à l'heure présente, la liberté de l'Eglise, semblable à une grande image digne de notre vénération, est enveloppée comme d'un nuage par la douleur des évêques et des vrais enfants de l'Eglise ? Aussi, comme jadis le doux et ferme Fénelon, au sacre de l'Électeur de Cologne, je sens le besoin de m'écrier : « O Dieu, conservez à votre Église des Ambroises, des Augustins, des pasteurs qui honorent leur ministère par leur courage apostolique » !
Ces Pontifes, l'Église de France a l'honneur de les posséder dans son glorieux corps épiscopal, et pourtant, depuis quelques années, malgré la vaillance des évêques, le danger que courent les jeunes âmes s'accentue; la liberté de la parole évangélique est comprimée graduellement, et le deuil de la religion grandit. Serait-ce, ô mon Dieu, qu'il entre dans les desseins de votre Providence que la liberté de votre Église ne soit sauvée que par le sang?
Ah! si votre miséricorde se contentait du sang le moins digne, ce sang, je suis heureux de vous l'offrir, en cette cathédrale de Rouen, où vous m'avez élevé
à l'honneur de votre sacerdoce ; où, pendant les plus belles années de ma vie, vous m'avez ménagé, dans le ministère des âmes, les meilleures joies surnaturelles que puisse goûter un prêtre ici-bas; où, enfin, sans aucun mérite de ma part, vous m'avez fait asseoir au glorieux rang de vos Pontifes. Oui, mon sang est à vous, Seigneur, mais peut-être ne l'exigez-vous pas, peut-être permettez-vous à nos cœurs de « se reposer dans l'espérance », en ce jour où vous venez de sacrer, par l'onction sainte, un nouveau défenseur de votre cause.
C'est dans ce sentiment d'espérance que je sens le besoin de me tourner vers vous, vénéré frère : voici l'heure de la séparation, l'Église de Soissons vous réclame. Permettez-moi d'emprunter les belles paroles de l'invitatoire de la solennité de la Présentation de Jésus-Christ au temple de Jérusalem : « Eccc venit ad templum sanctiim snuni dominator Dominas ». Encore quelques jours, et vous dirigerez vos pas vers cette cathédrale dont vous êtes le maître, et dont le Pontife suprême vous a donné la pleine possession. Sous le patronage des saints martyrs Gervais et Protais, vous y déploierez une infatigable ardeur pour tous les bons combats, et, saintement passionné pour l'Eglise, le Saint-Siège et les âmes, vous aimerez à vous montrer, suivant la recommandation de Grégoire VII, un preux chevalier du Christ : « strenuus miles Christi » ; vous n'aurez qu'à continuer le sillon qu'a creusé le prélat dont la science et les vertus réjouissent le beau siège de Cambrai (1).
« Gaude et lœtare, Sion, occurrens Dco tno ». O
(1) Mgr Thibaudier (N. de I'Édit.).
Eglise de Soissons, réjouissez-vous, tressaillez d'allégresse, en venant à la rencontre de votre Dieu : votre Dieu, oui, il le représente, il en est la personnification vivante, ce Pontife qui vous arrive. Vous l'aurez à peine entrevu que déjà vous lui aurez donné votre confiance et votre affection. Puisse Notre-Dame de Liesse verser dans son âme épiscopale un torrent de joies et de consolations, qui soit la continuation delà douce pluie de grâces que, comme curé, il n'a cessé de recevoir du Ciel par l'entremise de Notre-Dame du Havre. Ainsi soit-il.