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Oeuvres choisies

Il n'en est pas de la commémoraison de nos mystères religieux comme de l'anniversaire des événements purement humains, si mémorables soient-ils. Que toute une cité, que tout un peuple même cherche à immortaliser dans une solennité périodique la mémoire d'un fait glorieux de son histoire, l'enthousiasme qui accueille et célèbre la fête au jour de son institution ne tardera pas à décroître, et quelques générations se seront à peu près écoulées que déjà il aura fait place à l'indifférence, pour ne pas dire à l'oubli. Seul le Christianisme a le privilège de renouer

(1) Mgr de Bonnechose, archevêque de Rouen.

avec succès le présent au passé et de rendre immortels comme lui les souvenirs qu'il consacre. Aussi, M. F., pendant que toute œuvre sortie de la main de l'homme porte l'empreinte de sa faiblesse et de son instabilité, pendant que l'action du temps efface et détruit une foule de monuments profanes qu'on croirait impérissables, en bénissantle plus humble édifice, notre divine Religion lui imprime un sceau mystérieux de perpétuité: par les fêtes qu'elle établit et que le cercle de l'année ramène successivement sous nos yeux, elle rapproche les distances des lieux et l'intervalle des temps. La solennité que nous célébrons en ce jour nous en offre une preuve éclatante. Plusieurs siècles ont passé sur cette basilique, chefd'œuvre de la patience et de la foi de nos aïeux, et, chaque année, depuis sa fondation, les échos de ses voûtes retentissent des hymnes joyeuses et triomphantes qui signalèrent son inauguration première. Toutefois, remarquez-le, M. F., ce n'est pas à cette magnificence d'architecture qui fait la gloire de notre cité, ce n'est pas à la hauteur de ses tours, qui fuient vers les cieux, à la richesse de ses portiques, où chaque pierre est un ornement, au prolongement de ses nefs, qui se développent autour du sanctuaire en couronne imposante, à la masse gigantesque de ses majestueux piliers, à l'élégance de ses ogives, à la profondeur de ses voûtes, ce n'est pas, en un mot, à cet ensemble admirable d'harmonie et de grandeur que nous poursuivons de nos imitations impuissantes, que cette splendide Cathédrale doit les honneurs que nous lui rendons en ce jour. La plus pauvre église de la plus obscure bourgade, l'humble sanctuaire du dernier de nos villages célèbre avec un même éclat

l'anniversaire de sa dédicace. Ce qui rend cette basilique, ce qui rend tous les temples chrétiens grands et vénérables entre tous, l'Esprit-Saint nous l'apprend, c'est parce que Dieu lui-même les a choisis pour y fixer sa demeure : « Il n'y a ici rien de moins que la maison de Dieu et la porte du Ciel; non est hic aliud nisi domus Dei et porta cœli.» Pour entrer dans l'esprit de cette fête, arrêtons-nous quelques instants, M. F., à considérer tout à la fois la grandeur du temple catholique et son influence merveilleuse au sein de la société. Sa grandeur, il la tire de la présence du Dieu dont il est la demeure : Jésus-Christ y réside substantiellement et en personne ; sa bienfaisante influence, il l'exerce par les sources de sanctification qu'il tient toujours ouvertes.

Monseigneur, pour ne pas rester au-dessous de ce magnifique sujet, il me faudrait votre incomparable parole, et je ne puis en être qu'un écho bien affaibli. Je me console pourtant de mon impuissance: si mes lèvres ne répondent pas à mon âme, ces pierres parleront mieux que moi et sauront achever ce que j'aimerais à redire dans un langage digne de vous.

Ave Maria.

Le temple catholique est la maison de Dieu; Jésus- Christ l'habite corporellement et en personne, et c'est ce qui fait sa grandeur et sa dignité sans rivale. A la vérité, M. F., Dieu est partout, il s'est bâti luimême un temple magnifique, et ce temple c'est cet univers visible, c'est cet ensemble de la création où resplendissent, dans de merveilleux reflets, dans d'admirables empreintes, sa grandeur et sa puissance souveraines. Ce temple, il a pour voûte le firmament

des cieux, le soleil en est le flambeau, la vaste étendue de l'horizon en décrit l'enceinte ; les plaines, lesforêts, les montagnes en forment les solides colonnes et les majestueuses assises. Dans ce temple, tout, de l'étoile au brin d'herbe, tout rappelle Dieu à qui veut le voir; tout y raconte Dieu à qui veut l'entendre. Mais, vivant, depuis sa chute, sous l'empire des sens, l'homme a la vue trop faible pour traverser ces espaces immenses. Pour atteindre Dieu, il a besoin de le trouver près de soi ; il faut que Dieu s'abaisse et descende jusqu'à lui. Dieu lui-même aspire à combler la distance infinie qui le sépare de l'homme. « Il y a, dit un savant Docteur, je ne sais quelle inclination de ce grand Être pour nous qui l'attire, qui l'entraîne vers nous; on dirait que son bonheur est de se mettre en société dès cette vie avec sa créature intelligente ». Qui d'entre vous, M. F., n'a présentes à l'esprit les conversations mystérieuses du Créateur avec l'homme au jardin des délices ? Qui d'entre vous, repassant dans ses souvenirs les lamentables circonstances de la prévarication originelle, ne se rappelle avec émotion la « richesse de bonté » (je me sers des expressions de l'Apôtre) avec laquelle le Seigneur, accordant à l'homme son pardon, lui promit de partager un jour son exil et de se mêler à sa vie en prenant les livrées mêmes de sa nature ? Qui d'entre vous ne connaît les visites et les apparitions dont il aimait à favoriser les saints de l'antique alliance ? 11 semble que sa tendresse, impatiente de se communiquer à l'humanité, ne se résigne point à la lenteur des temps. Il se choisit un peuple, et au milieu de ce peuple il veut avoir sa -demeure et dresser sa tente. Il se fait construire au

désert un pavillon mobile comme les tentes d'Israël. Mais aussitôt que le peuple Juif, repliant la toile du voyageur, a commencé à s'asseoir dans une demeure fixe et permanente, le Seigneur ne se contente plus du tabernacle portatif. Il lui faut une habitation tout autre qu'un pavillon flottant, il lui faut une habitation en harmonie avec sa majesté souveraine, il lui faut un temple, et c'est Jérusalem qui aura l'honneur de le posséder. Le Roi-Prophète enfaitlespréparatifs,Salomon en est l'architecte, le peuple entier concourt avec enthousiasme à cette glorieuse entreprise; les pompeuses cérémonies de la dédicace en sont à peine achevées que, remplissant de sa gloire l'enceinte sacrée, la divine majesté fait entendre ces solennelles paroles: « Cette demeure est la mienne, c'est là que je veux habiter et, si quelqu'un m'adresse en ce lieu sa prière, elle montera jusqu'à moi ». Oui pourrait s'étonner après cela, M. F., que le peuple Juif se préférât à tous les peuples du monde ? Les témoignages éclatants que Dieu lui donnait de sa présence ne lui en conféraient-ils pas absolument et sans conteste le privilège et le droit ? Que les autres nations, que les Grecs et les Romains, ces grands peuples de nos souvenirs, se vantent des lumières de leur génie, des découvertes de leurs sciences classiques, des progrès de leur civilisation, de l'étendue de leurs conquêtes, son orgueil àlui, c'est de pouvoir se dire, comme il le disait trop souvent avec une fastueuse présomption : « Le temple de Dieu, le temple de Dieu est au milieu de nous ! Temphim Domini, templum Domini est. » Sa gloire nationale, c'est de pouvoir répondre à qui lui demande son nom: « Je suis Israël, le peuple qui approche de Dieu ; Filiis

Israël, populo appropinquanti sibi » ; son bonheury c'est de pouvoir chanter dans son temple qu'il n'y a point de nation privilégiée à laquelle Dieu se communique avec tant d'amour et tant de familiarité ; « Non est alia natiotam grandis ». Laissez-nous maintenant vous le demander, M. F., qu'était-ce que le temple de la Synagogue auprès de nos temples catholiques ? La gloire du Très Haut se manifestait, à la vérité, dans son enceinte ; mais c'était à des époques éloignées, à de rares intervalles, sous des symboles et des figures. Il renfermait, il est vrai, les tables de la Loi, la manne du désert, la verge miraculeuse d'Aaron ; mais ce n'étaient là que des souvenirs des prodiges de sa main jtoute-puissante. Mais notre Église, notre temple à nous, peuple catholique, il a d'autres privilèges et d'autres grandeurs: il est, à la lettre et dans la rigueur du mot, « la maison de Dieu, domus Dei », car il possède substantiellement et en personne son Fils éternel ; Jésus-Christ l'habite dans toute la réalité de sa double nature; c'est là que, toujours vivant, toujours présent, il réalise d'une manière merveilleuse le plus beau de ses noms après le nom de Jésus, le nom d'Emmanuel ou « Dieu avec nous » sous lequel l'ont indiqué les divers oracles : « Emmanuel, quod est interpretatum Nobiscum Deus. »

Vous le savez tous, en effet, M. F., quand fut arrivée la plénitude des temps annoncée dans les saintes Lettres, le Fils éternel de Dieu se rendit présent aux hommes, faisant dire de lui cette parole étonnante pour les anges eux-mêmes: « Et Verbum caro factum est, et le Verbe s'est fait chair ». « Il ne s'unit point, en effet, dit le grand Apôtre, aux esprits

bienheureux, non angelos apprehendit ». Mais, franchissant tous les degrés de la hiérarchie céleste, il vint prendre notre condition et épouser notre nature. « Elle fuyait, dit éloquemment quelque part le Docteur à la bouche d'or, à cause de l'intervalle immense qui la séparait de son Dieu ». Mais il abaissa les Cieux, et, descendant, il atteignit cette fugitive nature et, comme parle Bossuet, il « la saisit au corps et en l'âme, sed semen Abrahœ apprehendit ». Il apparut visiblement au monde, il conversa avec les hommes, comme l'un d'entre eux : « In terris visas est et cum hominibus conversatus est » ; et, ainsi que l'apôtre saint Jean, la génération qui vécut avec lui put s'écrier : « Nos yeux l'ont vu, nos oreilles l'ont » entendu, nos mains ont touché le Verbe de vie. » Mais cette apparition visible d'un Dieu parmi les hommes devra avoir un terme. Sa mission achevée, le sacrifice de la Rédemption une fois accompli sur la montagne du Calvaire, l'Homme-Dieu devra remonter au Ciel jouir des gloires de son immolation. Ne craignez pas, toutefois, M. F., de le voir quitter la terre et laisser l'humanité inconsolable dans le regret de son absence. C'est lui-même qui a dit que « ses délices sont d'être avec les enfants des hommes, deliciœ mece esse cum filiis hominum » ; et il tient à prouver par les effets la vérité de sa parole. Sans doute il retournera prendre sa place sur son trône « à la droite de son Père » ; il remontera aux Cieux compléter la béatitude des anges qui l'attendent. Mais son amour saura bien faire des heureux au Ciel, sans faire des « orphelins » sur la terre. Dans les trésors infinis de sa toute-puissante bonté, il trouve le secret de rester avec nous, ainsi qu'il nous l'a

promis, et c'est par sa présence réelle dans nos temples qu'il acquitte son engagement. C'est par sa présence eucharistique dans nos églises qu'il sera vraiment « avec nous jusqu'à la consommation des temps ». C'est par sa résidence sacramentelle dans nos tabernacles que, suivant l'enseignement des Pères et des Docteurs, il maintient, complète et perpétue son Incarnation ici-bas au sein de l'humanité. Par l'Incarnation il était apparu au monde, il s'était montré sous une forme sensible. Mais une seule génération avait eu le privilège exclusif de le posséder, un seul peuple avait pu jouir du bonheur de le voir, un seul lieu de la terre avait été témoin de son passage. Par sa présence eucharistique dans nos temples, il devient le trésor universel de l'humanité, il se donne, il se communique à toutes les contrées comme à tous les siècles; sa vie devient le bien propre et le bien commun de tous les âges et de toutes les générations. Quelquefois peut-être, M. F., en méditant les mystères de la vie du Sauveur, dans les élans de votre piété, vous vous êtes pris à regretter de n'avoir pas appartenu au siècle qui le vit naître, au pays qui le donna au monde, à la contrée qui fut témoin de ses œuvres ; vous vous êtes pris à regretter de n'avoir pas vécu dans les temps évangéliques, de n'avoir pas* pu, comme les Juifs, comme les saintes femmes, comme les apôtres, approcher de Jésus, recevoir ses divins enseignements, lui donner l'hospitalité, être spectateurs de ses miracles, le contempler en un mot passant partout « en faisant le bien ». Mais, en vérité, M. F., qu'avez-vous à envier à la contrée qui reçut l'empreinte de ses pas, à la génération contemporaine de son avènement, aux peuples

évangélisés de ses lèvres, et même aux apôtres nourris de ses confidences ? N'êtes-vous pas, vous aussi, pour ainsi parler, les contemporains de Notre-Seigneur Jésus-Christ ? Partout où il y a un temple avec son tabernacle et dans ce tabernacle une hostie consacrée, la foi vous montre tout ce qui fit la gloire de la Judée et le bonheur des apôtres. Bien profond, M. F., est l'attendrissement, bien vive est l'émotion du voyageur chrétien qui, parcourant l'antique Orient, suit avec foi les traces qu'a laissées sur la terre le Dieu fait homme. Ici, se dit-il, à lui-même, dans une grotte servant d'étable, naquit sur la paille, au milieu du silence d'une nuit, Jésus, le Sauveur du monde. Là, au sein d'une humble bourgade, le Fils du Très Haut ensevelit trente années de sa vie dans l'obscure maison d'un artisan vivant de ses mains. Sur les flancs de ces collines, au bord de ces lacs, au milieu de ces plaines, il laissa tomber de ses lèvres divines des enseignements qu'on n'avait jamais encore entendus. Au sommet de cette montagne, il mourut sur une croix, en pardonnant à ses bourreaux et en bénissant le monde. Or, M. F., sachons-le bien, le spectacle que contemple par le souvenir le voyageur chrétien, le chrétien en jouit par la foi dans son temple ; les mystères de la vie du Sauveur se renouvellent tous les jours dans nos églises. Chaque temple catholique est un autre Bethléem : c'est là qu'entre les mains et à la parole de son prêtre, le Fils de Dieu vient prendre une nouvelle naissance, enveloppé des voiles du sacrement comme de langes, et placé dans le tabernacle comme dans une nouvelle crèche. Chaque temple catholique est un autre Nazareth : c'est là que, comme autrefois dans l'atelier du charpentier Joseph,

il cache sa gloire, ensevelit sa majesté dans des ombres mystérieuses. Chaque temple catholique est une nouvelle Judée : c'est là qu'il reproduit tous les miracles d'amour qu'il semait sur ses pas, dans sa carrière évangélique. Chaque temple catholique est un nouveau calvaire : c'est là qu'il reproduit, sans effusion de sang, le mystère de son immolation au Golgotha \ la foi le découvre sur Tautel comme un Agneau qui porte les marques de la mort : « Agnum tanquam occisum ». Et ainsi, M. F., chose admirable, le chrétien retrouve dans son temple tout ce qu'il a lu dans l'Evangile, ou plutôt, ainsi qu'on l'a dit, le temple n'est pour lui que l'Évangile vivant et en action. Que l'homme ne se plaigne donc pas d'être délaissé sur la terre, il a à ses côtés, dans son temple, au fond du tabernacle, un consolateur dont le cœur est toujours ouvert pour recevoir les épanchements du cœur, dont la main est toujours levée pour bénir, et ce consolateur, c'est le Sauveur Jésus, l'éternel ami des âmes, le « pontife qui sait compatir à nos infirmités » ; c'est notre Dieu, qui consent à se faire ici-bas, dans cette vallée de larmes, le compagnon de notre exil. Auprès de lui, plus de souffrances, plus d'angoisses, plus d'abattement. Si pénibles soient les douleurs qui nous étreignent, si vives soient les tortures qui nous déchirent, si poignants soient les mécomptes qui nous accablent, nous n'avons qu'à prendre le chemin du temple : le Sauveur notre Dieu y est dans son tabernacle nous attendant, que dis-je ? nous appelant d'un cœur qui révèle sa tendresse ; quelle que soit la nature de nos peines, il veut en être le consolateur ; quelle que soit la diversité de nos maux, il veut en être le remède : « Venite ad nie omnes qui laboratis et onerati estis, et ego reficiam vos ».

Qu'elle est donc sublime, M. F., la grandeur de nos temples et quel caractère auguste de dignité leur imprime la présence permanente de Jésus-Christ ! C'est au service de cette présence adorable que, sous le souffle de leur foi, sous l'inspiration de leur amour, les chrétiens ont convoqué tous les arts, épuisé les inventions de leur génie ; c'est en vue de la présence de cet Hôte divin qui réside dans nos temples que les Pontifes en sanctifient les murailles et les consacrent par de solennelles bénédictions; c'est à cause de la présence de cet adorable Maître que, dès le seuil du temple, on se sent saisi malgré soi d'une impression religieuse, d'une vénération émue, à laquelle ne peuvent échapper même les âmes les plus étrangères à notre foi. Quelle différence entre nos églises et les temples de nos frères séparés! Ils ont, eux aussi, de magnifiques monuments, ils ont des basiliques superbes, qu'ils ont prises au catholicisme; mais l'autel est détruit, le Dieu du tabernacle n'y vient plus, et on éprouve dans leur enceinte je ne sais quoi de froid et de glacé qui saisit, je ne sais quel vide qui fait mal à l'âme. Si grandiose soit l'architecture de ces édifices religieux, ils sont sans vie, sans dignité, sans grandeur, ou plutôt ils n'ont qu'une grandeur fugitive ou une dignité d'emprunt. L'édifice n'est consacré que par la présence de ceux qui le fréquentent ; quand il est vide, il n'a aucun caractère religieux. « La beauté des temples catholiques a toujours élevé ma pensée vers Dieu, a dit un célèbre protestant, mais la nudité des nôtres m'a toujours déplu : il me semblait souvent qu'il nous manquait quelque chose et que nous étions étrangers au milieu

des chrétiens. » Ah ! M. F., c'est que notre Église à nous qui croyons à la charité de Jésus-Christ, est la maison de Dieu résidant au milieu de nous : « Non est hic aliud nisi domus Dei ». Ce temple qui est le nôtre, c'est la tente qu'il a dressée ici-bas, afin de vivre au milieu de nous et pour nous. Nous n'avons pas besoin, comme Marie-Madeleine inquiète au jardin de la résurrection, de chercher notre Dieu et de demander où nous pourrions le trouver : il est là dans le temple, tout près de nous, aussi réellement présent qu'il l'était dans la Judée il y a dix-huit siècles et qu'il l'est depuis dix-huit siècles dans les cieux. Il est là, glorieux et transfiguré, présent à notre foi qui l'adore, à notre cœur qui se verse devant lui, à notre âme qui lui parle, à notre conscience qui l'entend, à nos yeux qui lui donnent des larmes, à tout notre être qui veut s'unir à lui : « Non est hic aliud nisi domus Dei ». Oh ! que les saints ont bien fait de dire, M. F., que, pour le chrétien qui a une véritable foi, le temple catholique est un Ciel anticipé ! Le temple, comme le Ciel, c'est la maison de Dieu : dans le temple, comme dans le Ciel, on possède Dieu. Le Dieu qui se communique aux anges dans le Ciel se donne aux âmes dans le temple. Il y a cependant cette différence, c'est que, dans le temple, on possède Dieu sans le voir : il est caché sous les voiles du sacrement ; au Ciel, on le voit en le possédant : il se révèle à ses élus face à face dans la splendeur d'une éternelle clarté. Dans le temple, Dieu s'abaisse jusqu'à nous; au Ciel, il nous élève jusqu'à lui. O Église sainte, maison de mon Dieu, Ciel anticipé, salut : votre nom est vraiment, comme celui de la cité mystique des âmes, un nom incommunicable,

qui défie toute rivalité : « Nomen civitatis Dominus ibidem ». Je reconnais votre grandeur : à votre frontispice, sur chacune de vos pierres je vois écrits les trois caractères insignes dont il est parlé dans l'Apocalypse : le nom de Dieu, le nom nouveau, le nom de la céleste Jérusalem: le nom de Dieu créateur et père des âmes ; le nom. nouveau, c'est-à-dire le nom de Jésus, leur sauveur, leur rédempteur ; et enfin le nom de la Jérusalem céleste, la réalisation de toute espérance et la consommation de tout amour : « Scribam super eam nomen Dei^ nomen civitatis Dei, et nomen novum». Mais ne nous contentons pas, M. F., de considérer la grandeur du temple, examinons son influence sur les âmes.

C'est dans le temple, M. F., que le Sauveur Jésus perpétue les biens que son Incarnation a apportés au monde ; c'est là qu'il renouvelle sans cesse pour le salut de nos âmes les bienfaits qu'il opéra jadis en venant sur la terre.

Par l'effet de sa déchéance en Adam, le genre humain, suivant l'expression de saint Augustin, était comme « un grand malade gisant sur la terre » ; il portait dans son esprit l'ignorance et l'erreur, dans son cœur les fragilités de la concupiscence, triste fruit du péché. « Heureusement, continue le même docteur, un médecin puissant est descendu du Ciel pour le guérir» : c'est le Verbe éternel de Dieu, qui a apparu au monde, ainsi que nous le dépeint l'aigle des Évangélistes, « plein de grâce et de vérité, plénum gratiœ et veritatis» : plein de vérité pour éclairer les

intelligences obscurcies, plein de grâce pour fortifier les cœurs dans leur faiblesse. Eh bien ! M. F., ces deux biens que le Sauveur a apportés aumonde par son Incarnation, il les répand à flots dans son temple par deux sources toujours ouvertes ; et, par une merveilleuse harmonie, comme l'Incarnation est le Verbe éternel caché sous une forme visible, de même la vérité et la grâce s'incarnent, pour ainsi parler, dans son temple sous une forme sensible : dans la parole et dans les sacrements.

Sur le point de quitter la terre et la société spirituelle qu'il était venu fonder, au solennel moment où ses disciples l'environnaient, attendant avec anxiété ses dernières recommandations, le Sauveur leur dit de sa voix souveraine : « Allez ! enseignez toutes les nations; voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des temps » . Depuis cette mission auguste et sacrée, que nul homme ne put jamais donner, la parole de Dieu est vivante sur la terre et toute créature peut l'entendre : elle se transmet de génération en génération, par un enseignement toujours sûr de lui-même, par l'enseignement dont l'Église est gardienne, et elle fait luire le flambeau de la vérité aux peuples de tous les âges et de tous les lieux par un apostolat qui ne saurait défaillir. Or, M. F., qui ne le sait ? cette parole qui n'égare pas, cette parole lumineuse, qui chasse devant elle les ténèbres accumulées dans l'intelligence par le péché, cette parole sainte et pure, qui ne mêle aucune erreur à ses enseignements, cette parole qui éclaire l'homme dans le chemin de la vie et le guide vers sa noble fin, c'est dans le temple, du haut de la chaire de nos églises qu'elle se fait entendre. Il y a bien des chaires dans

le monde, M. F. : il n'est pas de science, pas de système, pas d'opinion politique, pas de doctrine quelconque qui ne cherche à se dresser une tribune ; mais, après tout, M. F., la parole qui s'y fait entendre, si éloquente soit-elle, n'est qu'une parole humaine, elle a nécessairement ses heures de déclin, et trop souvent elle devient la servante de l'erreur et la propagatrice du mensonge, après avoir été l'organe de la vérité. Que d'âmes, M. F., trompées, de nos jours plus encore peut-être que jamais, par les abus de la parole humaine ! Le chrétien, lui, s'il le veut, n'a point à craindre de se laisser égarer, comme tant d'âmes, par le séduisant mirage d'une brillante erreur, par les tâtonnement et les sophismes d'une science qui s'abuse : il a à ses côtés, près de lui, dans son temple, une école où Dieu lui-même veut bien se faire son maître, une chaire, une tribune, où le Sauveur son Dieu veut bien lui dispenser la vérité par l'intermédiaire de son ministre, qu'il a investi de ce mandat : « Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie; qui vous écoute, m'écoute ». Il a près de lui l'organe du Verbe incréé, de Celui qui est la vérité par essence et à qui il a été dit : « A qui irions-nous ? vous avez les paroles de la vie éternelle ». Permettez, M. F., que je vous interroge : Pourquoi êtes-vous là, autour de cette chaire, m'écoutant malgré l'infirmité de mon langage, avec un recueillement unanime et un respect qui m'émeut? Ah ! je le sais, c'est que, dans la personne du prêtre, vous reconnaissez non pas un homme qui vient vous parler en son nom, vous exposer ses opinions, ses préjugés, ses conceptions personnelles; dans la personne du prêtre, vous parlant du haut de la chaire sacrée, vous reconnaissez l'or-

gane et, comme l'a dit l'Apôtre, le coopérateur, l'auxiliaire de Jésus-Christ : « Dei adjutores samus ». Le prêtre ici est un écho qui ne fait que répéter les accents d'une voix souveraine, c'est un ambassadeur qui vient vous transmettre les instructions qu'il a reçues de Jésus-Christ, son prince : « Pro Christo legatione fungimur ». Et, si vous lui demandez ses lettres de créance, il vous répondra que vous n'avez qu'à réfléchir pour voir qu'avec lui et comme lui parle l'Église, la colonne et le fondement de la vérité . Oui, M. F., le prêtre qui a reçu mission légitime de monter dans la chaire sacrée peut dire avec raison à son auditoire, à l'exemple de son divin Maître : « La doctrine que je vous enseigne n'est pas ma doctrine, mais la doctrine du Père qui m'a envoyé » ; ma voix n'est que la parole du Verbe éternel, incarné une fois dans les flancs très purs de Marie, s'incarnant mystiquement chaque jour sur l'autel entre mes mains; c'est cette parole que les apôtres ont entendue, que leurs successeurs nous ont transmise et qui, d'âge en âge, sans subir les vicissitudes d'ici-bas et les défaillances de l'humanité, domine le monde pour l'éclairer et le sanctifier. Quelle belle et grande chose que cette chaire de nos églises où se communique aux âmes l'enseignement de la vérité ! Ce qu'on y enseigne, c'est tout ce que Jésus-Christ notre Dieu a bien voulu venir révéler à la terre, c'est l'Évangile tout entier. C'est cet ensemble merveilleux de vérités qui servent à expliquer toutes les difficultés. C'est cette doctrine par excellence, la science des sciences, la science de la vérité qui relie si merveilleusement l'homme à Dieu, la terre au Ciel, le temps à l'éternité. Et ce qu'il y a d'admirable, M. F., c'est que cet

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enseignement appartient à tous sans distinction et n'est le privilège exceptionnel de qui que ce soit. Nul n'est délaissé, la vérité ne fait pas d'acception de personne, c'est comme un large fleuve qui coule dans nos temples, du haut de nos chaires, et tous peuvent venir s'abreuver à ses courants. Autrefois, M. F., quand un sage, comme Platon, par exemple, croyait avoir entrevu la vérité, quand un rayon de la lumière infinie était venu illuminer son front et son intelligence, il faisait choix de quelques adeptes, et à ces disciples privilégiés il communiquait ses secrets avec défense de les divulguer, et vous connaissez, peutêtre, M. F., le mot d'un de nos plus célèbres sophistes : « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir sur le monde». Depuis que le Verbe incarné, la vérité par essence, est descendu des cieux, elle n'est plus le patrimoine exclusif de quelques hommes de choix, elle appartient à tous. Grecs et barbares, Juifs et Gentils, doctes et illettrés, esprits vulgaires, intelligences d'élite, la vérité donne à tous dans nos temples un commun rendez-vous; pour être éclairé par elle, il suffit d'avoir des oreilles pour entendre, un cœur docile pour croire et pour aimer, en sorte que souvent, M. F., grâce à cette parole qui tombe du haut de la chaire, grâce à cet enseignement qui se dispense dans nos églises, tel jeune enfant à peine éveillé à la vie de l'intelligence, tel villageois qui ne connaît que le chemin de l'église et de sa chaumière, pourrait confondre et dérouter la science, je ne dis pas de tel docteur des écoles antiques, mais de tel et tel savant de nos modernes académies.

Mais le temple n'est pas seulement une maison de vérité, il est encore une maison de grâce : «plénum

gratiœ et veritatis ». Vous savez tous, M. F., que ce n'est pas par le seul fait de l'Incarnation et de la mort de Jésus-Christ qu'est pleinement consommée l'œuvre de notre réconciliation avec Dieu. Elle est bien consommée, comme on dit dans les écoles de la théologie, en principe et en puissance ; mais il reste toujours l'application à chacun des fruits de la divine Rédemption. Dieu ne veut pas nous sauver sans nous. C'est par la grâce que s'opère cette œuvre de notre justification ; mais cette grâce, que notre divin Chef nous a conquise par son sang, nous avons besoin de nous en approprier les trésors. Or, M. F., Notre-Seigneur a établi lui-même des canaux mystérieux qui la font jaillir, cette grâce, jusque dans l'âme de chacun de nous: ce sont les sacrements, cette voie royale qui fait descendre en nous la fécondité céleste, cette eau vive qui fait fleurir des vertus jusque dans la fange de la corruption. Eh bien, M. F., c'est le temple catholique qui est le réservoir de ces sources précieuses où l'humanité doit venir se désaltérer. N'est-ce pas dans le temple que sont ces fonts sacrés où vous fûtes présentés dès votre entrée dans la vie ? L'homme apparaît au monde ennemi de Dieu, esclave du démon ; rejeton infortuné d'un père coupable, il reçoit, avec l'existence, le désolant héritage de sa faute et de sa disgrâce ; mais, sitôt qu'en ce lieu béni l'eau purifiante du baptême a coulé sur son front, les chaînes honteuses de son esclavage sont brisées, la hideuse tache de son origine est effacée, et une création nouvelle d'innocence et de justice se fait en lui. C'est donc ici, M. F., dans le temple, qu'au berceau même de la vie le Père céleste nous marque de son sceau et nous adopte pour ses

enfants; c'est ici, dans ce temple, que Jésus nous reconnaît comme ses frères et que nous devenons les temples vivants du Saint-Esprit ; c'est ici, dans ce temple, que PÉglise, comme une tendre mère, nous recueille entre ses bras et nous admet au partage des biens spirituels et divins qui forment son glorieux patrimoine ; c'est ici, dans ce temple, que nous devenons les héritiers présomptifs du Ciel, et qu'en cette qualité nous acquérons le droit d'aller un jour nous asseoir, comme princes du sang, sur un trône de gloire, dans le royaume éternel de Dieu, au milieu de la cour brillante des anges et des saints. Mais peut-être avez-vous eu le malheur de ternir dans les souillures du péché la robe d'innocence qui vous fut donnée au baptême? Peut-être, victimes volontaires de vos fragilités, entraînés par le vent des passions, êtes-vous allés vous briser contre les écueils dont vos pas sont semés ? Peut-être avez-vous perdu l'amitié de votre Dieu, et, avec elle, la paix et le repos ? Oh ! du moins ne perdez pas l'espérance ; dans les angoisses de votre conscience inquiète, dans les déchirements de vos remords, venez dans le saint temple : vous y trouverez un tribunal réconciliateur, un trône de miséricorde où il vous suffira de faire, dans la componction du cœur, l'aveu de vos fautes, et vous entendrez une parole consolatrice, la parole qui réhabilita la femme pécheresse et qui verse tant de calme dans les cœurs les plus troublés: «Vos péchés vous sont remis, allez en paix ». C'est alors que, sans sortir du temple, vous pourrez vous présenter à la table des anges, et y recevoir dans votre âme non plus seulement la grâce, non plus seulement, pour ainsi parler, quelques gouttes de la vie divine,

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mais en substance et en réalité, mais tout entier, mais sans division ni partage, l'Auteur même de la grâce, et, avec lui, le bonheur, autant qu'il est possible de le goûter ici-bas. C'est encore ici que nos pontifes mettent le sceau de l'Esprit-Saint au front du chrétien, et l'onction éternelle du sacerdoce sur les lévites. C'est ici, aux pieds de l'autel, que les jeunes époux viennent recueillir la bénédiction qui doit sauvegarder leur alliance, et la rendre sainte et heureuse. Et, quand arrive pour l'homme le moment de quitter la terre, quand ses forces défaillantes ne lui permettent plus de venir dans la maison de Dieu, c'est le prêtre qui s'y rend pour lui : ily vient prendre et l'huile mystérieuse qui doit fortifier son âme dans les luttes suprêmes, et le Viatique adorable qui doit le soutenir dans le grand voyage de l'éternité.

Voilà, M. F., les biens que les âmes peuvent recueillir dans le temple catholique. Est-il quelqu'un qui, repassant sincèrement dans sa mémoire les jours écoulés de sa vie, ne soit contraint d'avouer que ses plus doux, ses plus précieux, ses plus consolants souvenirs se rattachent à cette maison de grâce ? C'étaient ces moments-là, à jamais dignes d'envie, où il sentait au fond de son âme comme un vivant goût de la félicité d'en-haut ; la grâce qu'il avait reçue dans les sacrements, la faisant vivre d'une vie vraiment supérieure à la nature, c'était l'ébauche, c'était le germe de la vie bienheureuse des élus ; la « vie éternelle », comme la nomment nos saints Livres, semblait vraiment commencer pour lui sur la terre, en attendant qu'elle se continue et se consomme dans les Cieux,

Un jour, M. F., un poète, qui porte au front la •double couronne du génie et de la souffrance, enveloppé d'un manteau qui couvrait son visage, s'égara, au coucher du soleil, sous les arceaux d'un cloître déjà sombre et ténébreux. « Que cherchez-vous » ? demanda un moine à ce mystérieux voyageur, en le rencontrant. — « La paix », répondit Dante, car, vous l'avez deviné, c'était lui. La paix, voilà ce que cherche l'homme, M. F., sur les rivages si troublés, si agités de ce bas monde. Or la paix, M. F., voilà le bien inappréciable, parce qu'il comprend tous ceux que le Sauveur est venu apporter au monde par son Incarnation. « Paix sur la terre aux âmes de bonne volonté », chantaient les anges au-dessus du berceau .de Jésus naissant. « Paix sur la terre aux âmes de bonne volonté », chantent encore tout bas les anges autour de cet autre berceau que Notre-Seigneur s'est fait à lui-même dans nos temples. Venons tous la chercher dans cette enceinte sacrée: elle ne nous sera pas refusée, cette paix qui est le besoin de nos jours ; c'est la grâce qui la fera couler dans nos cœurs lassés de tant de jouissances vaines et de plaisirs attristants ; c'est la vérité qui la fera arriver à notre intelligence fatiguée de tant de doutes, de ténèbres et d'incertitude; c'est Jésus-Christ lui-même, le Dieu du temple, F « auteur de la paix », qui la fera couler largement dans tout notre être, en attendant qu'il nous inonde de ses torrents dans un autre temple, dans un autre sanctuaire, dans le sanctuaire du Ciel, dans le temple de l'éternité. Ainsi soit-il !

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