EN FAVEUR DE L'ŒUVRE DE LA SAINTE-ENFANCE
(4 janvier 1864)
Monseigneur (i), Mes Frères,
Parmi tant de récits touchants consignés au saint Évangile, il en est un qu'on ne peut parcourir sans ressentir la plus douce émotion: c'est celui dans lequel l'écrivain sacré nous retrace la tendresse paternelle de Notre-Seigneur pour les enfants. Le divin Maître traversait un jour les rues de Jérusalem : sur son passage, de nombreuses mères venaient avec une sollicitude empressée lui présenter leurs petits enfants. Par un zèle indiscret, par un respect mal entendu, ses disciples cherchaient à les écarter par de rudes admonestations. C'est alors que Notre-Seigneur, dans sa douceur admirable, laissa tomber de ses lèvres divines ces touchantes paroles: « Laissez, laissez venir à moi les petits enfants ; ne les éloignez pas », et il leur imposait les mains, il les entourait de ses caresses, il les couvrait de ses baisers, il les comblait de ses bénédictions. Et tel a été, M. F., le désir
(1) Mgr de Bonnechose, archevêque de Rouen.
du Sauveur de nous faire partager sa tendresse de choix, sa prédilection marquée pour l'enfance que, parmi toutes les promesses et toutes les garanties de récompense qu'il a données à ceux qui font du bien en son nom, il a voulu ranger d'une manière toute spéciale le dévouement consacré à cet âge : « Quiconque aura reçu un de ces petits en mon nom, m'aura reçu moi-même. Qui sus^eperit unum parvuluni talem in nomine meo me suscipit. » Bien agréable donc au cœur de Jésus-Christ est cette Œuvre de la Sainte- Enfance dont je viens vous entretenir quelques instants. Pas n'est besoin, M. F., que j'essaye de vous offrir un plaidoyer méthodique en faveur de cette Œuvre : l'appel incomparablement éloquent que vous adressait naguère, ici-même, notre éminent et bien-aimé Pontife, retentit encore au fond de vos âmes et y entretient un zèle, une ardeur qui ne saurait se ralentir. Oui, j'aime à le dire, votre sympathique et généreux concours est assuré à cette Œuvre et il m'est facile de me consoler de l'impuissance et de l'infirmité de ma parole, en venant plaider une cause gagnée d'avance.
Il existe, M. F., séparé de nous par de vastes terres sans civilisation et par plusieurs océans, un immense empire qui a bravé jusqu'ici tous les efforts de l'apostolat catholique et qui semble dormir, dans la nuit des temps, comme frappé d'une incurable immobilité. En vain la divine Providence y envoie-t-elle sans cesse des missionnaires pour y répandre la semence de l'Évangile : elle y est aussitôt étouffée dans les barbares persécutions ; autant de générations d'apôtres, autant de générations de martyrs. Cet empire, vous l'avez nommé, M. F., c'est l'Empire Chinois. Or, c'est
une coutume barbare, c'est une pratique dénaturée de cet étrange peuple d'abandonner, et par là de livrer à la mort, les enfants dont la naissance surcharge la pauvreté des familles ou dont le caprice veut se débarrasser. Ici on les expose au courant des fleuves ; là, on les jette sur la place publique en pâture aux animaux immondes ; d'autres fois, faut-il le dire ? ce sont les mères elles-mêmes qui les étouffent de leurs propres mains sans se laisser émouvoir à leurs cris. Et ne croyez pas, M. F., qu'il y ait dans ce récit la moindre exagération, la plus légère hyperbole : il y a, à la vérité, dans des actes de ce genre, un tel oubli des sentiments naturels qu'on y répugne à croire et qu'on se sent spontanément porté à s'inscrire en faux contre l'attestation d'une telle atrocité. Mais ce sont des faits authentiques, indubitables, établis non seulement par nos missionnaires, mais encore par tous les voyageurs croyants ou incroyants, et d'ailleurs il suffit d'être tant soit peu initié à la connaissance de l'histoire pour savoir qu'avant le Christianisme, au sein même des républiques antiques les plus célèbres, on retrouve plus ou moins cette pratique abominable
M. F., il faut rendre cette justice à l'Église que partout où il y a eu une misère à soulager, une plaie à guérir, jamais son dévouement n'a fait défaut. Comme le Sauveur, son adorable Chef, elle ne peut passer à côté d'une souffrance et la regarder d'un œil sec et indifférent ; sa charité ne connaît ni les espaces ni les temps, elle ne fait aucune distinction de contrées et de peuples ; sous tous les climats, sous tous les cieux, sur tout être qui souffre, partout rayonne, partout s'exerce sa compatissante et secou-
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS 2g
rable influence ; comme le soleil, partout elle verse, dans la vérité et la grâce, sa lumière et sa chaleur. C'est bien vous dire, M. F., que les cris des pauvres petites victimes de la barbarie chinoise ont traversé les espaces et sont venus émouvoir sa tendresse. Nous lisons au livre des Actes qu'un jour l'apôtre saint Paul vit debout et suppliant devant lui un homme de Macédoine qui lui criait avec un accent pénétrant : « Viens et sauve-nous ! Transiens in Macedoniam, adjiiva nos ». L'Église, elle, aussi, comme saint Paul, a des visions auxquelles elle ne sait pas résister. Elle a devant elle les figures suppliantes des petits enfants infidèles qui l'implorent et qui lui crient avec un accent qui l'entraîne : « Venez, venez et sauvez-nous! Transiens in Macedoniam, adjuva nos ». Ils peuvent maintenant se consoler, ces enfants infortunés : l'Église, que Jésus-Christ, le Sauveur des hommes, le Sauveur de tous, leur a donnée pour mère, a entendu leur voix plaintive et surtout la prière des anges que le Père du Ciel a commis à leur garde, et c'est pour l'exaucer qu'elle députe vers eux des hommes apostoliques qui partagent sa tendre commisération. Qu'ils ne pleurent donc plus, qu'ils ne pleurent plus, les petits enfants de la Chine, si leurs pères les méconnaissent, si leurs mères les abandonnent, si, par une cruauté qui ne se peut dire, ils veulent leur donner la mort après avoir contribué à leur donner la vie ! Voici que courent vers eux de nouveaux pères, de nouvelles mères : ce sont les missionnaires, ce sont les Sœurs de Charité qui, comme des anges de salut, dont parle quelque part le prophète Isaïe, volent au secours de leur malheur et de leur détresse : «. Angeli veloces ad gentem convulsam et dilaceratam ».
Il est consolant, en effet, de le constater, M. F., avec quelques oboles, avec l'aumône de la Sainte- Enfance , l'homme apostolique, la fille de saint Vincent de Paul, qui sont en Chine, parviennent souvent à dérober un bon nombre d'enfants à la mort. Tantôt ils les reçoivent des mains de leurs parents, tantôt ils les recueillent sur les places publiques ou dans les eaux où on les a abandonnés, et s'efforcent de ranimer en eux le flambeau de la vie près de s'éteindre.
Mais là ne se borne pas le but de V Œuvre de la Sainte-Enfance . Il y en a un autre qui doit nous toucher bien davantage, nous, chrétiens, qui avons le bonheur de jouir du don inestimable de la foi : ce n'est point seulement pour sauver la vie du corps que le missionnaire abandonne ses parents, ses amis, son pays, et, sans craindre l'océan et ses orages, la barbarie et ses persécutions, vole aux extrémités du monde, jusqu'au fond des contrées les plus inaccessibles et les plus inhospitalières ; ce sont les âmes, les âmes qu'il veut éclairer, sanctifier, sauver. C'est surtout à procurer la grâce du baptême aux enfants qu'il recueille avec les aumônes de l'Œuvre, que tendent les efforts de l'apôtre mandataire de la Sainte- Enfance. Vous le savez, en effet, M. F., l'image de Dieu est bien dans l'âme de ces enfants comme dans la nôtre, mais elle y est défigurée par la hideuse tache du péché d'origine ; le sang de Jésus-Christ a bien coulé pour eux comme pour nous, mais il faut que le mystérieux canal du sacrement le fasse arriver jusqu'à eux ; le Ciel leur a été conquis aussi bien qu'à nous par le sanglant martyre du Calvaire, mais il faut que les fruits de cette divine immolation leur soient appliqués par la grâce qui répare et qui sauve.
Oh ! M. F., faites appel à votre foi, elle vous dira le prix du bienfait qu'apporte le missionnaire à ces petits enfants, en les baptisant au berceau d'une vie qui ne semble commencer que pour s'éteindre : sitôt que l'eau régénératrice a coulé sur leurs fronts, eux, les ennemis de Dieu, voilà que le Père céleste les marque de son sceau et les adopte pour ses enfants ; eux, les esclaves du démon, voilà que Jésus-Christ les reconnaît pour ses frères ; eux, les déshérités de la foi, voilà qu'ils deviennent les temples de l'Esprit- Saint, les héritiers de l'éternelle béatitude. Elle peut donc se briser maintenant, cette frêle enveloppe de leurs corps, déjà si prématurément meurtrie ; suivant le gracieux langage de saint Grégoire de Nazianze, « leurs yeux peuvent se fermer à la lumière d'icibas, ils restent ouverts aux éblouissantes clartés d'enhaut » ; ils peuvent quitter sans regret le banquet de la vie, ils vont être convives d'une autre table, ils sont convoqués au festin des élus. Grâce à l'onde purifiante qui a coulé sur leurs jeunes fronts, ce sont autant d'anges pour le Ciel, ce sont autant d'âmes qui vont grossir la troupe de ces saints Innocents auxquels l'Eglise nous appelle encore en ce jour à rendre nos hommages. Vous connaissez, M. F., le ravissant tableau que nous offre notre sainte liturgie : elle nous montre ces innocentes victimes de la barbarie d'Hérode, ces « fleurs des martyrs », comme elle les nomme, «jouant au ciel près du trône de l'Agneau avec leurs palmes et leurs couronnes : cuni palma et coronis luditis ». Eh bien ! M. F., les petits enfants infidèles, les jeunes victimes de la barbarie chinoise, baptisés par les missionnaires que soutient Y Œuvre de la Sainte-Enfance , deviennent,
eux aussi, d'heureux ravisseurs de l'éternelle patrie : la couronne ceint leur front avant le combat, la palme vient d'elle-même se poser dans leurs faibles mains, avant qu'ils puissent faire un effort pour la cueillir ; il me semble les voir monter en foule au Ciel, ainsi que les saints Innocents, emportés comme une moisson de roses, au souffle de l'ouragan : « Ceu turbo nascentes rosas » .
Mais, s'il est un grand nombre de ces enfants moissonnés par la mort au début de la vie, immédiatement après le baptême, ou avant que la vie morale s'éveille en eux, un certain nombre d'entre eux survivent. Comme bien vous le pensez, M. F., V Œuvre de la Sainte- Enfance ne les abandonne pas : les élever dans la connaissance et l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les initier à la pratique des vertus évangéliques, leur procurer, en un mot, dans de pieux asiles où on les recueille, le bienfait d'une éducation chrétienne, tel est le troisième but qu'elle se propose. Vous connaissez sans doute, M. F., ce mot d'un profond penseur : « J'ai toujours cru, dit Leibnitz, que, s'il y avait un moyen de réformer le genre humain, ce serait par l'éducation ».Ne pourrait-il pas se faire, M. F., que ce peuple qui a résisté à tous les efforts du prosélytisme catholique, répondant par des supplices au dévouement des apôtres qui vont lui porter la bonne nouvelle, cédât insensiblement à l'action latente d'une éducation franchement chrétienne, communiquée à plusieurs de ses enfants? Oui nous dit que Dieu ne prépare pas, dans une de ces innocentes et aimables créatures que VŒ livre de la Sainte-Enfance arrache à la mort et forme à la pratique des mâles vertus chrétiennes, un
apôtre dont la mission sera enfin acceptée par la société chinoise ? Un seul homme, oui, un seul homme suffit entre les mains de la divine Providence pour convertir un peuple et civiliser une nation. Qui nous empêche d'espérer que les germes précieux de foi et de zèle déposés parle Christianisme dans l'âme des enfants chinois iront grandissant, se développant avec eux ? Qui nous empêche d'espérer que, par une sorte de sainte contagion, le prosélytisme de la vérité finira par se faire jour malgré les entraves nombreuses qui s'opposent à son action, que la grâce de Jésus-Christ touchera les cœurs, et qu'alors, oui alors, sonnera, pour le vaste Empire Chinois, l'heure de la vraie civilisation et du salut ? C'est ce magnifique et consolant résultat que se propose et que prépare Y Œuvre de la Sainte- Enfance .
Quelle belle œuvre, M. F., quelle œuvre admirable ! Toutefois gardez-vous de croire qu'elle soit le privilège exclusif du missionnaire et de l'apôtre : ce qui fait la beauté de son économie, c'est qu'elle a pour coopérateurs de jeunes enfants auxquels nous pouvons nous joindre nous-mêmes. Par la prière et par l'aumône, ils ont leur part, nous avons la nôtre dans les œuvres de salut qui s'opèrent. Du moment, en effet, que l'on s'est associé à Y Œuvre de la Sainte- Enfance , du moment que l'on s'est enrôlé dans cette sainte milice de la charité catholique, on peut se dire, avec non moins de vérité que de bonheur, que l'on a droit à tous les fruits, à tous les mérites, à toutes les gloires de l'Œuvre. C'est ainsi, M. F., que, sans rien changer à votre existence, sans renoncer aux douceurs de l'air natal nia la paix du foyer, sans exposer votre vie en courant les hasards
de la terre et des flots, au sein de la patrie et de la famille, vous pouvez entrer, en quelque sorte, dans les fonctions les plus sublimes du ministère, et, suivant le mot de saint Paul, vous devenez les collaborateurs de l'Evangile : « Collaborantes fidei Evangelii ». Oui, M. F., vous tous, mais vous spécialement, jeunes enfants, je le répète, et vous comprendrez ma pensée, si paradoxale soit-elle en apparence, vous pouvez regarder les œuvres de salut opérées par les missionnaires, apôtres de la Sainte-Enfance, comme vos œuvres à vous, comme vos œuvres personnelles. Il n'est pas un de leurs travaux où vous n'ayez votre part, pas un de leurs succès qui ne vous appartienne en quelque manière, pas une conquête à laquelle vous ne concouriez, pas une merveille de grâce ou de salut dont vous ne puissiez vous attribuer quelque mérite. Grâce à l'obole de votre aumône, qui, ajoutée à d'autres oboles, forme un trésor, — comme la goutte ajoutée à d'autres gouttes forme un fleuve qui va grossir l'océan — , et permet à l'Église de venir en aide au zèle de ses apôtres ; grâce aux prières par lesquelles vous appelez sur leurs travaux les bénédictions célestes, en eux et avec eux vous volez à la délivrance des petits enfants infidèles, vous les arrachez à la mort, vous les baptisez, vous les élevez, vous les sauvez, en attendant que vous sauviez un jour peut-être leur pays tout entier. « Celui qui reçoit le prophète, dit Notre-Seigneur, a sa part dans la récompense du prophète ». De même celui qui vient à l'aide de l'apôtre a sa part dans les travaux de l'apôtre...
Ne vous semble-t-il pas maintenant, M. F., qu'il y a, dans le dévouement à cette Œuvre, comme un
doux et précieux présage de prédestination ? En contribuant à sauver les âmes des petits enfants infidèles, vous vous créez des amis dans le Ciel, vous gagnez des protecteurs auprès de Dieu. Leur état de bonheur ne saurait les rendre indifférents à vos peines et à vos épreuves, à vos luttes et à vos dangers : la gloire n'est pas le règne de l'ingratitude, le Ciel est le séjour de la vraie reconnaissance. Vous n'avez donc pas à craindre que ces nouveaux anges du Ciel ne ressemblent à cet officier du Pharaon, dont il est parlé dans nos saints Livres, qui oublia dans la prospérité le prophète qui l'avait consolé dans l'infortune : du haut du Ciel, où vous avez concouru à les introduire, ils ne cesseront de s'intéresser à vous. Devenus, par votre secours, les vainqueurs de l'éternité, ils vous tendront la main, à vous les soldats du temps ; entrés en possession de la félicité de la patrie, ils vous couvriront de leur égide, vous les voyageurs de l'exil ; durant tout le cours de votre existence, ils seront vos protecteurs, et, quand viendra pour vous le moment de quitter la terre, ils viendront, à votre lit d'agonie, vous adoucir les rigueurs du dernier passage et soutenir votre âme, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à la place qu'ils vous auront préparée à leurs côtés dans le Ciel.
Encore une fois, M. F., quelle belle œuvre que cette Œuvre de la Sainte- Enfance ! Qui pourrait, parmi nous, la voir en indifférent et lui rester étranger ? Que les esprits légers, si bon leur semble, consentent à s'avilir jusqu'à aller applaudir une misérable et indigne parodie de cette merveilleuse création toute de charité et de dévouement ; pour vous, nous le savons, M. F., vous serez heureux de continuer à la
soutenir de vos prières et de vos aumônes. Ouvrez donc largement tout à l'heure le trésor de votre charité et de vos largesses ; augmentez généreusement le budget des héroïques sauveurs des petits enfants infidèles ; grossissez la liste civile des apôtres et des martyrs ; donnez, donnez encore, avec cette libéralité que vous inspire votre foi ; prenez, prenez encore dans cette sainte Œuvre, par une riche offrande, des actions nombreuses : les intérêts et les dividendes vous seront exactement servis par Dieu lui-même, sur la terre d'abord, pour le bonheur de vos familles, mais surtout, mais infailliblement pour votre éternelle félicité. Ainsi soit-il !
PRONE