SUR LA BARQUE DE PIERRE POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
(23 juin 1868)
Dans la page évangélique dont vous venez, M. F., d'entendre la lecture, il y a tout à la fois une réalité et une figure, un miracle et une prophétie, le récit circonstancié d'un fait prodigieux, émané de la puissance de N.-S. Jésus-Christ, et la description anticipée d'un événement à venir plus prodigieux encore. La barque de Pierre voguant sur le lac de Génézareth et du haut de laquelle Jésus enseigne la foule, c'est l'Église dans son pèlerinage à travers le monde, l'Église, colonne et fondement de la vérité, où Jésus- Christ doit vivre et enseigner jusqu'à la fin des temps. La pêche miraculeuse nous indique sa mission et l'exercice de son apostolat; le choix et la vocation des bateliers, en nous montrant les prémices de sa hiérarchie, nous révèlent la primauté de Pierre et de ses successeurs : « Totius hujus facti ordo, quidin Ecclesia geratur ostendit ». C'est cette pensée du Vénérable Bède que nous allons développer aujourd'hui, M. F., en suivant pas à pas le texte sacré, et le commentant brièvement, sous la conduite des Pères et des interprètes les plus autorisés.
Notre-Seigneur était un jour au bord du lac de Génézareth et il avait à ses côtés une foule immense qui le pressait de toutes parts pour entendre la parole de Dieu. Or il aperçut deux barques arrêtées au rivage ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaientleursfîlets; il monta dans l'une de ces barques, qui appartenait à Simon, et le pria de s'éloigner quelque peu du bord, et, s'étant assis, il instruisait la foule.
Vaste et étendu, M. F., est le lac au bord duquel passe le Sauveur ; aussi n'est-il pas surprenant que, dans un autre endroit de l'Évangile, il porte le nom de mer de Galilée. Or, la mer, vous le savez, M. F., nous est toujours offerte dans les Lettres sacrées comme une vive image du monde, qu'elle représente si bien par l'amertume de ses ondes, le mouvement de ses vagues, l'inconstance des vents qui l'agitent et la violence des tempêtes qui la bouleversent. La foule assemblée sur le rivage autour de l'Homme-Dieu, c'est l'humanité égarée au milieu des mobilités de la terre, livrée à l'agitation des flots des passions, dans les ténèbres de l'erreur, et affamée du besoin de la vérité ; elle court avec ardeur vers l'envoyé de Dieu, vers le Maître qui puisse lui offrir la lumière qu'elle cherche. Il y a deux barques le long de la rive : l'une, dit saint Ambroise, celle de Zébédée, c'est la Synagogue, dont le rôle est fini; l'autre, celle de Pierre, c'est l'Église naissante, dont la mission commence: « Navis Simonis estEcclesia primitive, ». Le Sauveur fait choix de cette dernière barque, et, faites-y bien attention, M. F., ce n'est point au hasard et sans dessein : il veut nous apprendre que c'est là, et là seulement, que se disent les paroles qui
portent la lumière et enfantent la foi. C'est, en effet, à l'Église, M. F., que fait allusion l'Esprit-Saint en disant, par la bouche de Salomon: « Elle est devenue semblable à la barque d'un marchand qui apporte de loin son pain ». Ce pain, c'est le pain de la vérité, descendu du Ciel, aliment nécessaire de l'intelligence, et ce pain mystérieux, elle veut le distribuer à travers les âges à toutes les générations : « Facta est quasi navis institoris de longe portans panem suum ». C'est sur cette nacelle toute symbolique, dont Simon-Pierre est le chef, que monte Notre-Seigneur ; il la fait quelque peu écarter du rivage, pour nous apprendre que l'Église doit s'éloigner des intérêts du temps et des maximes terrestres, puis il instruit la foule restée sur le bord du lac. Tel est, en effet, M. F., le ministère permanent que Jésus-Christ, même, après avoir quitté la terre par son Ascension, a continué jusqu'à ce jour et continuera jusqu'à la fin des siècles parla voix de Pierre et de l'Église. La parole qui enseigne a beau être articulée par l'homme, elle n'est pas autre que celle que le Verbe Éternel dit à Dieu dans les hauteurs des cieux, c'est la parole même de Jésus-Christ. Il est donc vrai de le dire, M. F., grâce à l'Église, enseignant toujours la doctrine de Jésus-Christ, la vérité appartient maintenant à quiconque sait venir apprendre et s'instruire à son école, depuis l'humble villageois jusqu'aux esprits les plus éclairés, depuis l'enfant, dont la raison ne fait que d'éclore, jusqu'au savant, dont la pensée habite les hautes régions de l'intelligence. Avec Jésus-Christ enseignant dans l'Église, nous trouvons la lumière, et loin de Jésus-Christ, hors de son Église, ténèbres épaisses ou lueurs sombres qui éclairent trop peu
pour marquer le chemin. Avec Jésus-Christ enseignant dans l'Eglise, nous trouvons la paix, la sécurité de l'intelligence ; notre certitude est infaillible comme lui. Nous ne nous agitons plus, parce que nous n'avons plus rien à chercher, et nous ne cher" chons plus, parce que nous avons trouvé tout en lui; loin de Jésus-Christ, au contraire, hors de son Église» nous ne trouvons qu'opinions qui se combattent, systèmes qui se détruisent à mesure qu'ils s'élèvent, doutes sans fin qui épuisent la raison. Tels sont les biens, M. F., que nous apporte Jésus-Christ enseignant dans l'Eglise. Qu'ils sont à plaindre, M. F., ces hommes malheureux qui, infatués d'eux-mêmes et confiants en leur propre lumière, prétendent se passer de Jésus-Christ et de son Église ! Ils ont beau se fatiguer à poursuivre la vérité : voyageurs égarés, les uns s'épuisent à courir de précipices en précipices, toujours cherchant pour ne trouver jamais ; les autres désespèrent de la vérité et d eux-mêmes, s'asseyent à la borne du chemin, et là s'endorment dans le doute et l'indifférence, attendant le réveil de la mort et de l'éternité. Pour nous, M. F., restons toujours dociles à ses enseignements, soyons les vrais disciples du divin Maître, et, marchant toujours à la vraie lumière, nous n'avons pas à craindre de nous
égarer.
Quand Notre-Seigneur eut cessé de parler, il die à Simon : «^Avancez en pleine eau, et là jetez vos filets pour pêcher ». Simon lui répondit: « Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. » « Et ils prirent une si grande quantité de poissons que le filet se rompait. Et ils firent signe à leurs compagnons qui
étaient dans l'autre barque de venir les aider, et ils vinrent, et les deux barques furent remplies à tel point qu'elles étaient près de couler à fond ».
Vous connaissez, M. F., la mission que le Sauveur confia à Pierre et aux autres apôtres avant de monter au Ciel: « Allez dans le monde entier prêcher l'Evangile à toute créature ». Or cette mission se trouve ici admirablement figurée : ce n'est point seulement sur les bords de la Galilée que doit être annoncée la parole de la vérité, Pierre reçoit ordre de cingler vers la haute mer. Il faut qu'il visite tous les rivages, il doit aller porter la lumière aux peuples de la gentilité. Le nouvel empire qu'il a pour mandat de former et dont il est constitué le souverain par le divin Maître, ne peut avoir d'autres limites que les limites mêmes du monde ; l'Église de Jésus-Christ, c'est l'Église catholique. Voilà ce que lui annonce Notre-Seigneur, en lui commandant d'avancer en pleine eau, et là de jeter ses filets pour pêcher.
Ai-je besoin de vous le dire, M. F. ? les filets représentent la prédication qui est un tissu de mots divers liés entre eux comme les mailles d'un même filet, la prédication dont la doctrine attire les esprits en les éclairant et enlace les coeurs en les échauffant. Ce n'est point, en effet, par violence et par contrainte que les âmes doivent être conquises ; elles sont libres de fermer les yeux à la lumière et de repousser la parole de Jésus-Christ ; et, si elles se soumettent aux enseignements de l'Église, c'est par un mouvement tout spontané de leur volonté. Ne vont au Sauveur que celles qui viennent elles-mêmes se précipiter dans le filet.
Pierre et ses compagnons ont travaillé toute la nuit
sans rien prendre. Dans la nuit séculaire qui précéda l'avènement du Sauveur, stériles ont été les efforts des prophètes et des docteurs pour attirer les hommes : « La loi ancienne, dit saint Paul, n'a rien conduit à la perfection ». Et voici qu'elle est abolie comme impuissante et inutile. Le soleil de la résurrection de Jésus-Christ s'est levé sur le monde, Jésus commande, et, reconnaissant sa divinité, Pierre se garde bien de refuser le travail. Sur la parole du Maître, il jette, lui et ses frères, sur toutes les plages, sur tous les points de l'Océan du monde, le filet de l'Évangile, cet ample et doux réseau tout formé de lumière et de charité, qui ne blesse point ceux qu'il prend, et qui, de l'abîme où ils étaient ensevelis, les fait monter vers le Ciel.
Or, M. F., contemplez le prodige: prêchée par Pierre et les Apôtres, la parole évangélique court et s'étend de toutes parts avec la rapidité de la flamme : malgré les difficultés qu'elle rencontre dans la nature corrompue de l'homme, dans les préjugés des peuples, dans la politique des intérêts, la vérité se propage en tous lieux et est partout acceptée. Comme le dit saint Paul, « les cœurs les plus durs ne pouvaient résister à la sagesse et à la vertu de l'Esprit-Saint, qui parlait par la bouche des envoyés de Jésus- Christ. » La S}^nagogue frémit, tremblante, éperdue, se débat quelque temps et s'écroule ; les peuples gentils tombent aux pieds du Dieu crucifié ; Rome elle-même, la cité reine et maîtresse du monde, se trouve prise dans le vaste filet jeté par le pêcheur de Génézareth, et à qui demande où sont les chrétiens, ces fruits de l'Église, on peut répondre qu'ils sont partout, qu'ils remplissent les villes, les campa-
gnes et les provinces : « In omnem terrant exivit sonus eorum » .
Mais, dilatés outre mesure par l'abondance des poissons, les filets sont sur le point de se rompre. Quand on parcourt les annales de l'Eglise, on voit qu'il y a des jours où elle est comme réduite à déplorer sa fécondité. Elle a la douleur de voir ses propres enfants déchirer son sein maternel : ce sont les hérétiques qui altèrent sa doctrine, ce sont les tributaires du schisme qui divisent son unité, ce sont les mauvais chrétiens qui la déshonorent de leurs scandales. Pour elle s'accomplit cet oracle d'Isaïe : « Vous avez multiplié mon peuple, vous n'avez pas augmenté ma joie ». Ne craignons pas pourtant que la barque de l'Église vienne à sombrer: Pierre est un pilote expérimenté, qui ne doit pas connaître le naufrage. Il fait signe à ses compagnons restés sur l'autre barque et les appelle au secours. Vous vous demandez peutêtre, M. F., comment la barque de Zébédée a pu, sans travail, avoir part à la pêche et se remplir de poissons jusqu'aux bords? Gardez-vous de penser que les Églises hors de l'unité catholique participent aux mêmes grâces et attendent les mêmes récompenses. Car les deux barques de la mer de Galilée respectent le même signe, obéissent au même chef, travaillent à une même œuvre. « La barque qui a pris le large, dit un savant interprète, c'est l'Église d'Occident ; la barque restée au rivage, c'est l'Église d'Orient ». Ah ! puissions-nous un jour voir cette Église d'Orient recueillir dans ses basiliques désertes la pêche miraculeuse que les travaux de l'Église d'Occident auront seuls procurée. Ces deux barques qui se réunissent en une seule nous font connaître
qu'il n'y a plus deux peuples, mais un seul peuple : « Qui fecit utraque nnum » ; qu'il n'y a qu'une seule Eglise, l'Église catholique romaine, et que quiconque est hors de son sein ne peut échapper au naufrage.
Quand Simon-Pierre eut vu le prodige de la pêche, il dit à Jésus, en se jetant à ses pieds : « Seigneur, éloignez-vous de moi, parce queje suis un pécheur ». La stupeur, en effet, l'avait saisi, et tous ceux qui étaient avec lui, ainsi que Jacques et Jean, fils de Zébédée. Alors Jésus dit à Simon : « Ne craignez point : désormais vous serez pêcheur d'hommes, et, ayant ramené leurs barques à terre, ils abandonnèrent tout pour le suivre ».
C'est parce que Pierre, au lieu de s'attribuer ce miracle, s'en effraye humblement, confesse sa misère et commence à reconnaître la divinité de son Maître dans l'œuvre de sa puissance, que Jésus- Christ le choisit pour être le pilote de la barque spirituelle de son Eglise, en dirigeant, sous ses ordres, la pêche mystérieuse des âmes : « Ex Iioc jam homines eris capieus, désormais tu seras pêcheur d'hommes », ou, comme traduit saint Ambroise, désormais tu vivifieras les hommes. Les autres Apôtres sont bien, il est vrai, pénétrés, au fond de l'âme, des mêmes sentiments que Pierre; comme Pierre, ils laissent tout pour suivre Jésus. Mais c'est à Pierre que Jésus s'adresse : « Ex hoc jam liomines eris capiens ». Comprenons bien, M. F., toute la pensée de Notre-Seigneur : il y a dans cette scène comme le prélude de cette circonstance mémorable et solennelle dans laquelle, Jésus demandant à ses disciples ce qu'ils disaient de lui, Simon-Pierre répondit, pendant que tous les autres Apôtres gardaient le silence : « Vous êtes le Christ,
le Fils du Dieu vivant ». Et Jésus lui répliqua : « Tu es heureux, Simon, fils de Jean, car ce n'est pas la chair et le sang, mais c'est mon Père céleste qui t'a fait cette révélation ; or, moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'Enfer ne prévaudront point contre elle ». Notre-Seigneur veut établir parmi les hommes l'unité religieuse, et, comme il est le centre de cette unité durant sa vie mortelle, il veut la perpétuer dans un successeur visible, auquel il transmet ses pouvoirs. Comme il est la pierre essentielle : « Petra autem erat Christus », le fondement unique, en dehors duquel on ne peut rien bâtir, il étend à Pierre la vertu de cette solidité divine, et partage avec lui la puissance de porter l'Eglise. Pierre devient ainsi comme une extension de Jésus-Christ lui-même, et reçoit, en même temps que la charge de gouverner la société des âmes, les dons nécessaires à ce divin gouvernement. C'est le Sauveur qui l'investit lui-même de la primauté et l'institue chef du Collège apostolique. « C'est Jésus-Christ qui le choisit, dit saint Léon, pour le mettre à la tête de tous les élus, de tous les apôtres et de tous les pasteurs. Il faut que tous soient régis immédiatement par Pierre, comme ils sont régis souverainement par le Christ. Il donne à Pierre une participation à ses propres pouvoirs, et, s'il a bien voulu que tous les autres princes de son Eglise eussent des privilèges communs avec lui, tout ce qu'il ne leur a pas refusé, c'est toujours par lui qu'il le leur a donné : Niinqiiam nisi per ipsum dédit, qitidquid aliis nonnegavit ». Qu'elle est admirable, M. F., cette hiérarchie de l'Église, dont nous voyons ici les prémices en la personne de
Pierre et des Apôtres! Au sommet s'élève le Pontife suprême, évêque de Rome et du monde, le Vicaire de Jésus-Christ, à qui appartient non seulement une primauté d'honneur qu'il tient de la dignité de son siège, mais encore une primauté de juridiction qu'il peut exercer dans tout l'univers catholique ; Immédiatement au-dessous de ce siège élevé paraissent les patriarches, les archevêques, les évêques, successeurs des Apôtres, frères, collègues du Souverain-Pontife dansl'épiscopat, comme lui législateurs, comme lui juges de la foi, mais dans un rang inférieur, parce que leur autorité ne s'exerce que sur une portion du troupeau, et qu'ils n'ont de part aux promesses de Jésus-Christ que dans leur union avec le chef de l'Eglise ; dans un rang plus inférieur sont les ministres revêtus du sacerdoce, avec une juridiction ordinaire ou déléguée, et qui sont aussi du nombre de ceux à qui Jésus-Christ a dit : « Oui vous écoute m'écoute », quand ils tiennent leur institution des évêques, comme les évêques la tiennent du Pape, comme le Pape la tient de Jésus-Christ. C'est à vous, M. F., de rester unis dans la soumission aux pasteurs légitimes, qui ont pour mission de vous diriger dans les voies du salut.
M. F., quand on sort de la basilique de Saint- Pierre de Rome, on voit en face de soi, sous la voûte du vestibule, dans une mosaïque dessinée par un artiste chrétien, la barque de Pierre voguer sur une mer orageuse, et l'histoire nous apprend que le pieux et savant cardinal Baronius ne passait jamais devant cette image vénérable sans s'agenouiller pour remercier Notre-Seigneur de la fondation de son Eglise et
des bienfaits qu'elle répand dans le monde, malgré les tempêtes dont elle est assaillie. Vous aussi, M. F., vous venez de voir passer sous vos yeux, dans le tableau évangélique de la barque de Pierre et de la pêche miraculeuse, cette même image de l'Eglise. Pourriez-vous ne pas remercier le Sauveur d'avoir bien voulu vous prendre dans les filets de la barque divine ? pourriez-vous cesser un instant d'accepter, avec ses enseignements, l'obligation d'obéir à ses préceptes, de vous soumettre à son divin gouvernenement ? Oh! non, M. F., vous voudrez toujours appartenir, par la grâce, par les liens de la charité, à l'Église de Jésus-Christ, qui est ici-bas l'Église militante, et vous pourrez espérer d'être introduits un jour au sein de l'Église qui triomphe dans les Cieux. Ainsi soit-il.
PRONE
SUR LA PERSÉVÉRANCE DANS LA PRIÈRE POUR LE XXe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE (i)
Parmi les précieux enseignements qui découlent de la méditation du récit évangélique que vous venez d'entendre, il en est un, M. F., qui nous est indiqué par saint Augustin et que j'ai dessein d'approfondir avec vous : c'est la puissance d'une prière persévérante. Le texte sacré nous montre un père que la maladie mortelle de son enfant a mis aux abois et qui, dans sa détresse, vient implorer la commisération de N. -S. Jésus-Christ. A la vérité, cet officier de Capharnaum, par l'imperfection de sa foi trop languissante et trop faible, s'attire du divin Maître un reproche bien mérité : « Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez point ». Mais, au lieu de se laisser rebuter par la sévérité apparente du Sauveur, au lieu de se retirer abattu et tout découragé, pour aller pleurer sur la perte de son
(i) Ce prône avait déjà été prêché à Saint-Patrice par M. l'abbé Billard le 26 octobre 1862. Celui-ci venait de le retoucher pour Notre-Dame, quand il fut nommé (26 juillet 186S) à la succursale de Caudebec-lès-Elbeuf, ce qui l'empêcha de le donner à nouveau. Nous avons cru cependant devoir accorder la préférence à la deuxième rédaction.
cher malade ces « larmes sans remède », dont parlent les Saints Livres, il sent sa confiance s'affermir en la puissante bonté qu'il réclame, redouble ses instances et accentue plus vivement ses sollicitations, si bien que, grâce à son importunité, grâce à sa persévérance, il mérite d'entendre tomber des lèvres de Jésus-Christ la parole de consolation : « Allez, votre fils est plein de vie ; vade, filius tuus vivit ». N'en soyons pas surpris, M. F., vous dirai-je avec saint Augustin : celui qui persévère à demander à Dieu une grâce est toujours exaucé, sinon dans le sens de sa demande, au moins de la manière qui lui est le plus utile, sinon suivant ses pensées, suivant ses désirs, suivant sa volonté, au moins suivant ses intérêts les plus chers : « Non ad voluntatem sed ad salutem ». Consacrons quelques instants, M. F., au simple développement de cette pensée.
Que Dieu ne sache pas, M. F., résister à la prière persévérante, c'est un secret qu'il a pris soin luimême de nous dévoiler. « Sachez, dit l'Esprit-Saint au livre de Judith, que le Seigneur exaucera toujours vos demandes, si vous persévérez à le prier ». Et cette vérité consolante, Notre-Seigneur, qui nous la montre aujourd'hui en action, semble prendre à tâche de nous la rappeler à chaque page de son Évangile sous les figures et les exemples les plus énergiques. Qui d'entre vous, M. F., ne connaît la parabole de cet homme qui, au milieu de la nuit, va trouver son ami plongé dans le sommeil pour lui demander trois pains. C'est en vain qu'on le méconnaît, qu'on le repousse, qu'on le rebute, qu'on le renvoie : il persiste à demeurer à la porte, il persiste
à frapper, et sa persévérance obtient ce qui d'abord avait été refusé à ses premières sollicitations. Qui d'entre vous ne se souvient de cette autre allégorie, consignée au livre inspiré, d'une pauvre veuve qui sollicite un juge impitoyable ? « Etre pauvre et être veuve, a dit spirituellement un vieil interprète, ce sont là pour plaider deux qualités bien mauvaises >. N'importe! elle plaide sa cause, elle demande justice, et le juge ne l'écoute pas ; elle s'obstine à le suivre, il s'acharne à la repousser ; mais il a beau faire, elle ne s'éloignera pas, elle pleure, elle crie à sa porte et si bien et si fort que cet homme, qui n'a pourtant pour Dieu et pour les hommes ni respect ni crainte, cède à son importunité et lui accorde la satisfaction qu'elle réclame. Qui d'entre vous n'a présente à la pensée cette femme de Chanaan qui, du fond d'un pays idolâtre, vient trouver le Sauveur et le conjure de guérir sa fille ? Jésus-Christ ne lui répond pas un mot, elle continue de prier ; Jésus-Christ la rebute, elle prie encore ; Jésus-Christ, qui veut l'éprouver et nous donner une leçon, l'humilie, la désespère en quelque sorte, elle prie toujours, et sa prière persévérante obtient enfin un admirable triomphe ; la créature l'emporte, et le Créateur s'avoue vaincu. « Qu'il vous soit fait, dit le Sauveur, comme vous voulez ; fiât tibi sicnt vis ».
« Comment voulez-vous, après cela, M. F., vous dirai-je avec saint Pierre Chrysologue, comment voulez-vous que Dieu vous refuse, quand il vous montre lui-même la manière de lui arracher de vive force ce qu'il vous aurait refusé une première fois ? » Ne vous lassez donc point, ô âme chrétienne, qui avez commencé à lutter dans la prière avec votre Dieu : il
aime que vous lui fassiez violence, et il se plaît à être désarmé, vaincu par vous. Oui, M. F., la volonté qui mène toutes choses a une faiblesse : elle ne sait pas résister aux suppliants, et l'homme, cette créature si frêle, si infirme, cet être si chétif, a une puissance souveraine, la prière. Par ses instances, par ses persévérantes sollicitations il est si fort qu'on peut dire qu'il surmonte l'invincible, enchaîne leTout-Puissant, et le contraint de lui faire miséricorde. Et ne dites pas, M. F., qu'il y a dans mes paroles l'exagération d'une âme entraînée hors des sages limites : elles ne sont qu'une pâle expression de la doctrine des Pères de l'Eglise : « Oratio vincit invincibileni, ligat omnipotentem », tel est le langage de saint Bernard. « Oratio misericordiam extorquet », ce sont les termes de Tertullien. Aussi un grand évêque de notre temps n'a pas craint de dire qu'il y a un mystère qui l'étonné plus que le mystère de l'auguste Trinité, plus que la présence de l'Homme-Dieu au tabernacle, c'est le mystère de la toute-puissance d'une âme qui persévère à prier. Elle ne peut rien, cette âme, par elle-même : tous les besoins de sa nature, toutes les nécessités de sa triste existence, tous les mécomptes de la vie la réduisent à une indigence profonde, à des misères extrêmes, à une détresse inouïe ; mais, si elle se décide à prier, si elle prie bien, si elle persiste dans sa prière, elle trouve en sa détresse le principe de son salut, sa misère fait sa force, sa faiblesse devient une puissance ; elle peut tout, oui, tout ; c'est comme un assaut mystérieux qu'elle livre au Ciel, et, dans cet assaut, elle est victorieuse ; c'est comme un grand débat qui s'élève entre elle et son Dieu et, dans ce débat, c'est elle qui l'emporte : « Obediente Deo voci hominis ».
Telle est, M. F., notre puissance devant Dieu, si nous persévérons à le prier. Pourquoi donc faut-il que nous entendions chaque j our un certain nombre d'âmes se répandre en plaintes contre la divine Providence et s'écrier parfois avec amertume : Dieu a promis d'écouter mes prières, et pourtant j'ai prié, je prie depuis longtemps et je n'ai pas été exaucée ! Ames tièdes et pusillanimes, M. F., qui, au lieu de suivre la recommandation du Prophète leur criant: « Attendez, attendez encore; expecta, reexpecta », se fatiguent et perdent courage au moment même que Dieu a fixé pour condescendre à leurs désirs. Ames imprudentes et ennemies d'elles-mêmes, qui, prenant vis-à-vis de Dieu des airs d'autorité pour ne pas dire d'arrogance, semblent vouloir lui fixer les heures et lui délimiter les instants ; comme si lui, le Maître souverain, n'était pas libre d'éprouver notre fidélité et notre constance ! comme si le mendiant qui se présente à la porte du riche, pouvait impunément, et sans se rendre indigne de tout secours, affecter l'impatiente exigence d'un maître qui dicte un commandement ! Ames aveugles ou « à courte vue », comme les appelle Bossuet, qui ne peuvent comprendre que, dans les desseins providentiels, le délai, la lenteur, le silence est souvent un témoignage d'amour et comme un art, une industrie de miséricorde. Le Père qui est au Ciel aime à conserver ses enfants près de lui ; « il ne diffère ses dons, dit saint Augustin, que pour les faire estimer davantage ; on obtient avec plus de joie ce que l'on a longtemps désiré : Diu desiderata dulcius obtinentur ». Et d'ailleurs, M. F., il peut se faire, suivant le beau mot de saint Thomas d'Aquin, que le délai
même de Dieu soit un secours, et qu'il nous écoute davantage en nous refusant. Nous connaissons si mal nos vrais intérêts que nous pouvons demander des choses préjudiciables à notre salut et même à notre bonheur temporel. Comment donc pourrionsnous nous plaindre que Dieu, qui nous aime, semble ne pas nous entendre ? Il agit comme un père qui ne veut pas donner un instrument dangereux à son fils, malgré ses larmes et ses sanglots. Quand un malade dévoré par une fièvre violente demande un verre d'eau fraîche pour apaiser la soif qui le brûle, le médecin sage et dévoué exauce son désir en refusant, et ce refus est un acte de bonté. Ainsi, M. F., le Seigneur, qui est le père des hommes et le médecin de la pauvre humanité, écoute nos prières alors même qu'il paraît les rejeter : il nous refuse dans son amour ce qu'il ne nous accorderait que dans sa colère : « Multa negat propitiits qnœ concederet iratus ». Il nous a promis de nous exaucer, mais toujours pour nos vrais intérêts, de la manière qu'il sait nous être plus avantageuse, et non pas selon nos pensées et nos désirs : « Non ad voluntatem, sed ad salutem ».
C'est ainsi qu'il exauça saint Paul, qui lui demandait à plusieurs reprises d'être délivré d'une humiliante et importune tentation. Si le grand Apôtre eût obtenu ce qu'il demandait, peut-être la vanité l'eût perdu. Aussi Dieu voulut-il le laisser sous le coup de l'épreuve intérieure ; la tentation fut pour lui le théâtre de glorieux triomphes, l'occasion d'un grand mérite et un moyen puissant de perfectionner sa vertu : « Non exandivit Devis ad voluntatem ut exaudiret ad salutem ».
C'est ainsi qu'il exauça Monique lui demandant avec larmes de ne pas permettre le départ de son fils pour l'Italie: la miséricordieuse Providence permit qu'Augustin trompât sa mère et se dérobât à son affection, lui ménageant la rencontre d'Ambroise; et, quelque temps après, le fils converti écrivait au livre de ses Confessions : « O mon Dieu, dans la profondeur de vos conseils, vous n'avez tenu aucun compte de la demande de ma mère, pour mieux exaucer sa prière véritable, le désir de ma conversion : « Non exandivit Deus ad voluntatem, ut exaudiret ad salutem ».
Mais pourquoi chercher si loin des exemples ? Transportez-vous, M. F., par la pensée au jardin de Gethsémani, contemplez le Fils de Dieu, votre adorable Sauveur, dans les convulsions de l'agonie, la face collée contre terre, tout baigné de sueur et de sang. Écoutez : il prie. 11 demande, il demande encore à son Père d'éloigner de lui le calice d'amertume. Ah ! sa prière, à lui, pourrait-elle ne pas être efficace ? Et pourtant, vous le savez, Jésus n'obtint pas ce qu'il sollicitait. Comment donc le grand Apôtre a-t-il pu dire qu'il fut exaucé ? M. F., écoutez la solution du mystère. Dieu donne à son divin Fils mieux que ce divin Fils ne lui demandait dans sa volonté humaine : Jésus demandait que le calice passât loin de lui, et Dieu lui accorda de le boire, ce calice, avec générosité jusqu'à la lie. Dieu lui accorda ce qui était au fond le seul et vrai désir de son Cœur divin, le salut et le rachat du monde et sa plus grande gloire à luimême, en subissant toutes les avanies de la passion, en épuisant la coupe des souffrances, en mourant sur la croix : « Non exaudivit Deus ad voluntatem , ut exaudiret ad salutem. »
C'est ainsi, M. F., que, de tout temps, le Seigneur exauce les prières de ses enfants, non pas toujours comme il leur plaît, mais comme il leur est utile : par où peut-il mieux nous montrer qu'il est notre Père que par ce discernement industrieux de nos biens et de nos maux que l'ignorance ou la passion nous déguisent ? Si, moins zélé pour notre vrai bonheur, le Seigneur se rendait aveuglément à toutes nos demandes, un jour, devenus plus clairvoyants, nous aurions à lui reprocher sa trop facile indulgence. Un jour, en effet, M. F., à la lumière de l'éternité nous verrons que ce que nous désirions avec tant d'ardeur, et, que dans sa bonté, notre Dieu nous a refusé, nous eût été extrêmement nuisible, et que ce que nous cherchions tant à éviter, était essentiel à notre salut. Oh ! alors, oui alors, nous louerons, nous bénirons, nous exalterons la miséricorde du Seigneur, qui ne nous a pas exaucés selon nos désirs, afin de nous exaucer selon nos intérêts : « Non ad voluntatem, sed ad salutem », qui nous a refusé peut-être les biens du temps, pour nous donner ceux de l'éternité. Ainsi soit-il !