POUR LE DIMANCHE DANS L'OCTAVE DE L'ASCENSION
(24 mai 186S)
Méditant unjour, au milieu -de ses religieux assemblés, le mystère de l'Ascension, qui, dans les intentions de notre Mère la sainte Église, doit encore nous occuper aujourd'hui, saint Bernard leur disait que Jésus-Christ a au Ciel et à son éternelle béatitude deux titres et deux droits : il a celui de la naissance, il a celui de la conquête. Le premier, il le doit à sa nature, le second, à sa mort. Les titres qu'il tient de 1 incommunicable suprématie de son être, il les garde pour lui-même ; mais ceux qui lui viennent de son sacrifice, il veut bien, dans sa miséricorde, nous les céder. Il reste le maître du Ciel, parce qu'il est Dieu ; mais il nous en fait les cohéritiers, en nous transportant ses droits, en nous appliquant les mérites de sa vie, de sa passion et de sa mort. Oui, M. F., grâce à X.-S. Jésus-Christ, le Ciel est pour le chrétien, pour nous tous, un bien de famille, un patrimoine, un héritage : c'est à nous sur la terre, théâtre d'épreuves, lieu d'exil, région étrangère, de prendre garde de déchoir de nos droits
par le péché; c'est à nous, en cette vie présente, où nous passons les jours de notre enfance et de notre minorité, de garder précieusement nos titres en restant unis par la grâce à notre divin Chef. Et quand viendra pour chacun de nous, un peu plus tôt, un peu plus tard, et cependant prochain pour tous, le jour de l'âge adulte, nous pouvons être sûrs que le Père qui est là-haut nous fera entrer en possession du dépôt qu'il nous tient en réserve. Ce sont les trésors de consolation renfermés dans l'espérance chrétienne, dans l'attente du Ciel, que je viens vous dévoiler aujourd'hui, après vous avoir montré par avance combien la vie, pour ceux qui n'ont pas cette espérance, est un insupportable fardeau.
La loi de la souffrance est écrite sur le berceau du monde : Dieu l'a promulguée le jour où le premier homme, prévaricateur, entraîna dans sa chute toute sa postérité. « Depuis soixante siècles, dit un penseur éloquent, de même qu'il tombe du Ciel une certaine quantité de pluie par année, de même il tombe du cœur de l'homme une certaine quantité de larmes ». Toute condition en cette vie est égale devant la douleur : elle visite les grands et les petits sans distinction. Le réduit du pauvre la connaît, elle n'est pas étrangère dans le palais du riche, elle est comme le premier et le dernier mot de notre histoire ici-bas ; elle nous reçoit aux portes mêmes de lavie,nousluipayons souventtributdans lecours du voyage, ellenous attend inévitablement au terme : « Homo natus de millier e brevi vivens tempore, repletur multis miser lis », s'est écrié le juste qui avait toutes les misères rassemblées sur la tête. Je vous prends à témoin, M. F., qui d'entre
nous n'a pas son fardeau, sa croix à porter ? qui d'entre nous n'a pas sa part au trésor commun d'infirmités qui pèsent sur la pauvre humanité ? Voyez, il y a de l'ombre sur tous les fronts, il y a des angoisses dans tous les cœurs. Quand ce n'est pas le présent qui nous trouble, c'est l'avenir qui nous tourmente ; celui qui ne souffre pas dans son corps, a l'âme déchirée sous l'étreinte des peines morales. Telle est l'étrange destinée de l'homme ici-bas ; il s'agite sur tous les sentiers de cette terre, pour y saisir le bonheur auquel il aspire, et il n'est pas un chemin dans la vie où il ne se trouve en face avec la douleur, qu'il veut éviter.
Or, M. F., l'homme qui souffre a le bras trop faible pour essuyer seul ses larmes ; livré, exclusivement à lui-même, il ne peut que déchirer son propre cœur de toute la force du désir qui le pousse au bien-être. Il faut donc qu'une main étrangère se présente pour sécher ses pleurs, et voilà pourquoi souvent, pour avoir quelque allégement, il s'adresse au monde. Mais vous, M. F., qui savez ce que c'est que le monde, dites-nous quelles consolations, de sa part, on peut attendre au milieu des souffrances ! N'est-il pas vrai que souvent le monde ne peut pas, ne veut pas nous consoler ? Tantôt c'est dureté et égoïsme : uniquement occupé de soi, on est indifférent aux misères des autres. Tantôt c'est délicatesse : on a le cœur bon, on n'aime pas à voir souffrir, et l'affliction est un spectacle, ou plutôt une sorte de lugubre fantôme, qu'on écarte avec soin de sa vue. Tantôt c'est esprit d'intérêt : on s'attendrit sur ceux qui souffrent, on les plaint, mais on aurait peur, en leur témoignant de la compassion, de s'exposer à être victime de sa sympathie en passant à la générosité. Tantôt c'est
malignité : on sait qu'un frère est dans la peine, l'orgueil se nourrit de ses humiliations, la joie s'alimente de ses larmes. Voilà le monde, M. F., il ne sert qu'à verser un poison de plus dans le calice de nos amertumes, et, si vous avez un reproche à m'adresser à l'égard de cette peinture, c'est, sans nul doute, d'avoir mis trop d'ombres dans le tableau et de l'avoir présenté sous des couleurs trop imparfaites et trop peu accusées.
L'homme sera-t-il plus heureux, M. F., d'épancher, ses angoisses dans le sein de l'amitié ? A Dieu ne plaise, M. F., que nous osions médire de l'amitié, devant vous que l'expérience a peut-être accoutumés à la bénir comme une des choses heureuses de ce bas monde, où il y en a si peu ! Mais nous ne devons pas oublier que nous sommes dans cette chaire pour parler le langage de la vérité plutôt que celui d'une trop fréquente illusion. N'a.vons-nous pas appris de la sagesse païenne, d'accord sur ce point avec nos saints Livres, que, si la prospérité attire une foule d'amis, l'adversité les écarte ? Et n'avons-nous pas vu le saint patriarche de l'Idumée, Job, accusé par ses amis d'être l'artisan de son infortune et accablé des reproches les plus déchirants par celle même qui devait essuyer ses pleurs ?
Ainsi, M. F., il faut bien le dire, pour les hommes que n'illuminent point les perspectives de la vie à venir, pour les hommes qui n'attendent rien par delà la tombe, pour les hommes « qui n'ont pas d'espérance, qui spem non habent », la vie, resserrée entre ces deux tristes frontières de la matière et du temps, n'est qu'une noire prison où ils se roulent convulsivement dans leur doute semblables à ces condamnés
à mort qui, la veille de leur exécution, frémissent de leur supplice et frappent de la tête les murs de leur cachot. Et il n'est malheureument pas rare de les voir, ces hommes fidèles à la logique de leur désespoir, abdiquer, par la plus insigne des lâchetés, le devoir de vivre et chercher un remède à leurs tortures dans un acte qui n'est, hélas ! pour eux que l'affreux prélude de tortures mille fois plus déchirantes encore.
Gardons-nous donc de penser, M. F., que Dieu nous ait laissés sans consolation, sans appui au sein des misères présentes. Ce serait nous tromper de la plus grave des erreurs, de l'erreur des ingrats. Suspendons un instant le cours de nos pleurs, prêtons l'oreille à la voix de l'espérance chrétienne. Elle a à nous dire une parole étonnante, mais qui porte avec elle sa vivante démonstration: c'est celle même que fit entendre autrefois Jésus-Christ sur la colline des Béatitudes : « Beati qui Jugent, bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ». C'est celle qu'il adressait à ses Apôtres avant de mourir, et qu'il semble nous dire à tous encore aujourd'hui, du haut du Ciel où nous le contemplons : « Vous êtes en ce moment dans la tristesse, mais un peu de temps encore et vous me verrez, et votre tristesse sera changée en joie ».
M. F., quand le paganisme voulait consoler les souffrances de ses sages, il leur disait que Dieu aimait à reposer sur eux ses regards: « Spectaculum dignum ad quod respiciat Deus », et il s'applaudissait, quand il les avait entendus, ces sages, le visage contracté et les muscles tendus s'écrier avec une résignation stoïque ou plutôt avec un courage de parade :
« Douleur, tu n'es pas un mal ! '» M. F., le chrétien qu'anime l'espérance chrétienne se dit bien aussi que Dieu est le témoin de ses souffrances, mais il sait, de plus, que, sous les yeux de ce bon Maître, il n'y a pas une douleur perdue, pas une plainte égarée, pas une larme inutile. Il sait qu'une heure de patience sera récompensée par des siècles de béatitude et qu'il n'y a nulle proportion imaginable entre les souffrances d'ici-bas et la gloire qui se lèvera sur lui. C'en est assez ; comme autrefois Notre-Seigneur, il s'écrie : « Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne ! » ; comme Jésus-Christ, son maître, il étend volontiers ses pieds et ses bras sur la Croix, et, à voir le calme et la sérénité qui se reflètent sur son front, on dirait vraiment qu'il a une large part à la paix sublime du divin Crucifié : «Ego speravi, et venit mihi gaudium ». C'est cette espérance qui soutenait les martyrs au milieu de leurs supplices : comme Etienne, le premier d'entre eux, ils voyaient les cieux entrouverts et la gloire qui est réservée à ceux qui passent par les flots de la tribulation, et ils trouvaient dans leurs tourments un sujet de joie et de triomphe : « Spe in angustiis beati ». Oh ! M. F., si dans toutes nos peines, dans nos délaissements, dans nos serrements de cœur, nous regardions le Ciel, si, écoutant la douce voix de l'espérance chrétienne, nous la méditions avec une foi ferme dans les promesses divines, elle serait plus que suffisante à nous consoler, comme autrefois David au sein de la plus grande détresse: « Hœc spes mea consolata est in humilitate mea ». L'espérance, elle a un baume pour toute blessure, un remède pour tout mal, une consolation pour toute douleur.
Est-ce la pauvreté qui vous visite ? votre cœur serait-il condamné à saigner non pus tant de ses propres privations que de se voir entouré d'innocentes créatures qui vous demandent du pain et à qui vous ne pouvez donner que des larmes ? est-ce la maladie qui vous étreint ? sont-ce les infirmités qui vous clouent languissants et désolés sur une couche de souffrances ? Dans une si grande douleur et une si profonde misère, tournez vos regards vers l'espérance chrétienne, et elle fera naître dans votre esprit la sérénité, dans votre cœur la résignation, qui faisaient dire par ce saint vieillard dont nous parlent les Lettres sacrées: « Pauperem vitam gerimus, sed milita bona habebimus » ; nous sommes pauvres, nous souffrons, mais ce n'est que pour un petit nombre de jours: le moment n'est pas loin où Dieu luimême nous inondera de joie, où nos haillons seront changés en vêtements d'honneur, et le dénuement de nos réduits en des demeures brillantes: « Ego speravi, et venit mih i gandin m . »
Et vous, M. F., ce n'est pas la douleur physique qui vous assiège, ce sont les peines morales qui vous brisent le cœur, c'est votre réputation qu'on a flétrie, c'est dans votre honneur qu'on vous calomnie, vous êtes victimes d'une indigne trahison, vous êtes payés d'ingratitude par ceux que vous avez comblés de vos bontés ; avec ce glaive dans l'âme, en vain votre tête serait-elle couronnée de fleurs, en vain le siècle vous appellerait-il ses heureux, vous n'en portez pas moins la couronne d'épines, et vous avez au fond du cœur un abîme sans fond de tristesse et d'amertume. Eh bien! vous aussi, comprenez que vous n'êtes pas faits pour cette vallée d'exil où vous voya-
gez pour un temps. Fils et héritiers du siècle à venir, candidats à l'éternité, comme vous appelle Tertullieu, laissez votre cœur prendre d'avance son élan vers le Ciel, où vous avez votre place; mesurez la main qui frappe ici-bas avec celle qui couronne là-haut ; mettez dans la balance, suivant le conseil de saint Jean Chrysostôme, tout le poids de vos peines et de vos chagrins, avec celui des promesses et de la gloire d'un Dieu : « Pone calamitatem, pone tribulationem, ego pono Deum », et j'ose vous assurer que vous ne pleurerez pas, comme autrefois la mère de Tobie, des « larmes sans remède » ; vous sentirez votre courage se ranimer, vous serez inondés de consolation : « Spe in an g us t Us beati » .
Et vous, M. F., ce sont les objets de votre tendresse que la mort vous a ravis : c'est un époux que vous pleurez, un père, une mère, un enfant tendrement aimés, un protecteur, un ami, le seul ami fidèle et sûr que vous ayez rencontré sur la terre. Il ne vous est pas défendu de leur payer le tribut de vos larmes ; mais gardez-vous de vous laisser abattre comme ceux qui n'espèrent pas. Celui que vous pleurez ne vous a pas quittés pour toujours : en fermant les yeux à la lumière d'ici-bas, il les a ouverts à la lumière d'en-haut ; en se séparant de vous, il est allé se joindre à Dieu. Convive d'une autre table, il se nourrit du pain des élus. Avant vous, ses vertus lui ont mérité la récompense, un jour vous irez le rejoindre, et la mort, qui vous a désunis sur cette terre de passage, vous rassemblera dans les demeures permanentes : « Spe in angustiis beati ».
Imaginez-vous, M. F., telle affliction qu'il vous
plaira, vous n'en nommerez pas une que la sainte espérance n'ait la vertu d'adoucir, et qui soit déshéritée de ses consolations. Nous tous donc, M. F., qui que nous soyons, souffrants d'hier, affligés d'aujourd'hui, à coup sûr martyrs de demain, quand nous sentons notre cœur défaillir, appuyons-le sur l'espérance; elle sera vraiment pour nous ce bois mystérieux dont nous parle la sainte Ecriture, qui nous rendra douces et bonnes les eaux acres et amères qu'il nous faut boire, comme autrefois les Israélites, en ce désert de la vie. Elle adoucira nos larmes, consolera nos épreuves, fécondera nos souffrances, et, après avoir parcouru cette vie qu'on compare si souvent à une mer pleine d'orages, appuyés sur cette ancre solide, un jour viendra où nous pourrons nous appliquer à nous-mêmes cette parole du Prophète royal : « Seigneur, j'ai espéré en vous, je ne serai pas confondu dans l'éternité ». Ainsi soit-il!