‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 58 sur 64 · RÉCIT DE SA POMPEUSE ENTRÉE A CARENAC · texte numérisé non relu

RÉCIT DE SA POMPEUSE ENTRÉE A CARENAC

A la marquise de Laval.

22 mai 1681.

Oui, madame, n'en doutez pas, je suis un homme destiné à des entrées magnifiques. Vous savez celle qu'on m'a faite à Bellac dans votre gouvernement ; je vais vous raconter celle dont on m'a honoré en ce lieu. M. de Monf f il lac, pour la noblesse ; M. Bose, curé, pour le clergé; M. Rigaudie, prieui des moines, pour le corps monastique ; et les fermiers de céans, pour le tiers-état, viennent jusqu'à Sarlat me rendre leurs hommages. Je marche accompagné majestueusement de tou* ces députés ; j'arrive au port de Carenac, et j'aperçois le "lia ^ordé de tout le peuple en foule. Deux bateaux, pleins de i'éiite des bourgeois, s'avancent, et en même temps je découvre que, par un stratagème galant, les troupes de ce lieu les plus aguerries s'étaient cachées dans un coin de la belle ile que vous connaissez : de là elles vinrent en bon ordre de bataille me saluer, avec beaucoup de mousquetades. L'air est déjà tout obscurci par la fumée de tant de coups, et l'on n'entend plus que le bruit du salpêtre. Le fougueux coursier que je monte, animé d'une noble ardeur, veut se jeter dans l'eau ; mais moi, plus modéré, je mets pied à terre. Au bruit de la mousqueterie est ajouté celui des tambours. Je fasse

(i) Nous n'avons donné que quelques lettres de Fénelon. D'abord Tune de cellesà la marquise de Laval. Il y raconte comment il fut accueilli à Carenac» doyenné dont il avait le bénéfice. C'est une narration enjouée, et dans laquelle on peut trouver un peu de cette préciosité que M. Brunetière reproche à notre auteur.

FÉNELON

la belle rivière de Dordogne, presque toute couverte des bateaux qui accompagnent le mien. Au bord m'attendent gravement tous les vénérables moines en corps ; leur harangue est pleine d'éloges sublimes ; ma réponse a quelque chose de grand et de doux. Cette foule immense se fend pour m'ouvrir un chemin ; chacun a les yeux attentifs, pour lire dans les miens quelle sera sa destinée. Je monte ainsi jusqu'au château, d'une marche lente et mesurée, afin de me prêter pour un peu plus de temps à la curiosité publique. Cependant mille voix confuses font retentir des acclamations d'allégresse et l'on entend partout ces paroles : il sera les délices de ce peuple. Me voilà à la porte déjà arrivé, et les consuls commencent leur harangue par la bouche de l'orateur royal. A ce nom, vous ne manquez pas de vous représenter ce que l'éloquence a de plus vif et de plus pompeux. Qui pourrait dire quelles furent les grâces de son discours ? Il me compara au soleil : bientôt après je fus la lune ; tous les autres astres les plus radieux eurent ensuite l'honneur de me ressembler ; de là, nous vînmes aux éléments et aux météores et nous finîmes heureusement par le commencement du monde. Alors le soleil était déjà couché, et pour achever la comparaison de lui à moi, j'allai dans ma chambre pour me préparer à en faire de même.

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