‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 59 sur 64 · PLAN DE CONDUITE · texte numérisé non relu

PLAN DE CONDUITE

POUR LE DUC DE BOURGOGNE (1) Au duc de Bourgogne.

17 novembre 1708.

Monseigneur, j'espère que vous ne jugerez point de moi par l'empressement où vous m'avez vu sur la fin de cette campagne. Vous pourrez vous souvenir que j'ai passé plus

(i) Le duc de Bourgogne prit part à la peu glorieuse campagne de 1708; la voix pub ique, à la suite de tant de revers, faisait entendre des plaintes et des reproches don une part s'adressait au prince. Fénelon lui écrivit plusieurs lettres pour lui faire connaître ce qu'on disait de lui, et lui dicter la conduite à tenir pour reconquérir l'estime publique. Quand le prince dut revenir à la cour, Fénelon lui écrivit la lettre ci-dessus pour lu indiquer comment il devrait sp conduire avec le Roi.

LETTRES

de dix ans dans une retenue à votre égard qui m'aurait attiré votre oubli pour le reste de ma vie, si vous étiez capable d'oublier les gens qui ont eu l'honneur d'être attachés à votre personne. La vivacité avec laquelle j'ai rompu enfin un si long silence ne vient que de la douleur que j'ai ressentie sur tous les discours publics. Oserais-je, monseigneur, vous proposer la manière dont il me semble que vous devriez parler au Roi, pour son intérêt, pour celui de l'État et pour le vôtre ?

Vous pourriez commencer par une confession humble et ingénieuse de certaines choses, qui sont peut-être un peu snr votre compte. Vous n'avez peut-être pas assez examiné le détail par vous-même : vous n'êtes peut-être pas monté assez souvent à cheval pour visiter les postes importants; vous n'avez peut-être pas marché assez avant pour voir parfaitement les fourrages. C'est ce que j'entends dire à des officiers expérimentés et pleins de zèle pour vous. Vous avez trop demeuré renfermé dans un camp, badinant avec le duc de Berri d'une manière peu convenable à votre âge, et au sérieux de la plus grande affaire de notre siècle dont vous étiez chargé. Vous vous êtes peut-être laissé trop aller à une je ne sais quelle complaisance pour M. de Vendôme, qui aurait eu honte de ne pas vous suivre et qui aurait été au désespoir de courir après vous. Vous n'avez point assez entretenu les meilleurs officiers généraux en particulier, de peur que M. de Vendôme n'en prît ombrage. Vous avez peut-être été irrésolu, et même, si vous me pardonnez ce mot, un peu faible, pour ménager un homme en qui le roi vous avait recommandé d'avoir confiance ; vous avez cédé à sa véhémence et à sa roideur ; vous avez craint un éclat qui aurait déplu au roi. Vous n'avez pas osé plusieurs fois suivre les conseils des principaux officiers de l'armée, pour ne contredire pas ouvertement l'homme en qui le roi se confiait. Vous avez même pris sur votre réputation pour conserver la paix. Ce qui en résulte est que votre patience est regardée comme une irrésolution, et que tout le public murmure de ce que vous avez manqué d'autorité et de vigueur.

Après avoir avoué au Roi avec naïveté toutes les choses dans lesquelles vous croirez de bonne foi avoir manqué, vous serez en plein droit de lui développer la vérité tout entière.

FÉNELON -

Vous pourrez lui représenter tout ce que les plus sages officiers de l'armée lui diront, s'il les interroge : savoir, que l'homme qui vous était donné pour vous instruire et pour vous soulager ne vous apprenait rien, et ne faisait que vous embarrasser ; qu'en un irfot, celui qui devait soutenir la gloire des armes de Sa Majesté, et vous procurer beaucoup de réputation a gâté les affaires et vous a attiré le déchaînement du public. C'est là que vous placerez un portrait au naturel des défauts de M. de Vendôme : paresseux, inappliqué, présomptueux et opiniâtre ; il ne va rien voir ; il n'écoute rien, il décide et hasarde tout : nulle prévoyance, nul avisement, nulle disposition, nulle ressource, dans les occasions, qu'un courage impétueux, nul égard pour ménager les gens de mérite, et une inaction perpétuelle de corps et d'esprit.

Après ce portrait, vous pourriez revenir à ce qui peut avoir manqué de votre côté, avec si peu de secours et tant d'embarras.

Demandez avec les plus vives insistances à avoir votre revanche la campagne prochaine, et à réparer votre réputation attaquée. Vous ne sauriez montrer trop de vivacité sur cet article ; il vous siéra bien d'être très vif là-dessus, et cette grande sensibilité fera une partie de votre justification sur la mollesse dont on vous accuse. Demandez sous vous un général qui vous instruise et qui vous soulage, sans vouloir vous décider comme un enfant. Demandez un général qui décide tranquillement avec vous, qui écoute les meilleurs officiers, et qui n'ait point de peine de vous les voir écouter ; qui vous mène partout où il faut aller, et qui vous fasse remarquer tout ce qui mérite attention. Demandez un général qui vous occupe tellement de toute l'étendue de la guerre, que vous ne soyez point tenté de tomber dans l'inaction et l'amusement ! Jamais personne n'eut besoin de tant de force et de vigueur, que vous en aurez besoin dans cette occasion. Une conversation forte, vive, noble et pressante, quoique soumise et respectueuse, vous fera un honneur infini dans l'esprit du Roi et de toute l'Europe. Au contraire, si vous parlez d'un ton timide et inefficace, le monde entier, qui attend ce moment décisif, conclura qu'il n'y a plus rien à espérer de vous, et qu'après avoir été faible à l'armée, aux dépens de votre réputation, vous ne songez même pas à vous =— 186 — =

LETTRES

relever a la cour. On vous verra vous renfermer dans votre cabinet et dans la société d'un certain nombre de femmes flatteuses.

Le public vous aime encore assez pour désirer un coup qui vous relève ; mais si ce coup manque, vous tomberez bien bas. La chose est dans vos mains. Pardon, Monseigneur, j'écris en fou ; mais ma folie vient d'un excès de zèle. Dans le besoin le plus pressant, je ne puis que prier, et c'est ce que je fais sans cesse.

Page 1