PREMIERE PARTIE
cable, ce que nous appelons l'âme de l'homme, et son libre arbitre. Ils sont donc réduits à dire que c'est dans ce mouvement où les atomes sont dans une espèce d'équilibre entre la ligne droite et la ligne un peu courbée, que consiste la volonté humaine.
Étrange philosophie ! Les atomes, s'ils ne vont qu'en ligne droite, sont inanimés, incapables de tout degré de connoissance et de volonté : mais les mêmes atomes, s'ils ajoutent à la ligne droite un peu de déclinaison, deviennent tout à coup animés, pensants et raisonnables; ils sont eux-mêmes des âmes intelligentes qui se connoissent, qui réfléchissent, qui délibèrent, et qui sont libres dans ce qu'elles font. Que diroit-on de la religion, si elle avoit besoin, pour être prouvée, de principes aussi puérils que ceux de la philosophie, qui ose la combattre sérieusement?
Mais remarquons à quel point ces philosophes s'imposent à euxmêmes. Qu'est-ce qu'ils peuvent trouver dans le cZiname/i qui explique avec quelque couleur la liberté de l'homme? Cette liberté n'est point imaginaire ; et il faudrait douter de tout ce qui nous est le plus intime et le plus certain, pour douter de notre libre arbitre. Je sens que je suis libre de demeurer assis, quand je me lève pour marcher; je le sens avec une si pleine certitude, qu'il n'est pas en mon pouvoir d'en douter jamais sérieusement, et que je me démentirois moi-même si j'osois dire le contraire. Peut- on pousser plus loin l'évidence de la preuve de la religion? Il faut douter de notre liberté même, pour pouvoir douter de la Divinité : d'où je conclus qu'on ne sauroit douter de la Divinité sérieusement; car personne ne peut entrer en un doute sérieux sur sa propre liberté. Si, au contraire, on avoue de bonne foi que les hommes sont véritablement libres, rien n'est plus facile que de montrer que la liberté de la volonté humaine ne peut consister en aucune combinaison des atomes.
S'il n'y a aucun premier moteur qui ait donné lieu à la matière des lois arbitraires pour son mouvement, il faut que le mouvement soit essentiel aux corps, et que toutes les lois du mouvement soient aussi nécessaires que les essences des natures le sont. Tous les mouvements des corps doivent donc, suivant ce système, se faire par des lois constantes, nécessaires et immuables. La ligne droite doit donc être essentielle à tous les atomes qui ne sont pas détournés par d'autres atomes.' La ligne droite doit être essentielle ou de bas en haut, ou de haut en bas, ou de droite à gauche, ou de gauche à droite, ou de quelque sens de diagonale qui soit précis et immuable. D'ailleurs il est évident que nul atome ne peut être détourné par un autre; 'car cet autre atome porte aussi dans son essence la même détermination invincible et éternelle à suivre la ligne directe dans le même sens. D'où il s'ensuit que tous les atomes, d'abord posés sur différentes lignes, doivent parcourir à rinfini ces mêmes lignes parallèles sans s'approcher jamais; et que ceux qui sont dans la même ligne doivent se suivre les uns les autres à l'infini, sans pouvoir s'attraper. Le clinamen, comme nous l'avons déjà dit, est manifestement impossible; mais supposant, contre la vérité évidente, qu'il soit possible, il faudrait alors dire que le cZi-
namm n'est pas moins nécessaire, immuable et essentiel aux atomes que la ligne droite. '
Dira-t-on qu'une loi essentielle et immuable du mouvement local des atomes explique la véritable liberté de l'bomme?Ne voit-on pas que le dmcmen ne peut pas mieux l'expliquer que la ligne directe même-? Le
tZ^'V ' 'T '"'n^' '''''^ '^^'^ nécessaire que la ligne perpendiculaire, par laqueUe une pierre tombe du haut d'une tour dans la rue. Cette pierre est-elle libre dans sa chute? La volonté de l'homme selon le principe du cUnamen, ne Test pas davantage. Est-ce ainsi quon explique la liberté? est-ce ainsi que l'homme ose démentir son propre cœur sur son libre arbitre , de peur de reconnaître son Dieu ^ D'un cote, dire que la liberté de l'homme est imaginaire, c'est étouffer la VOIX et le sentiment de toute la nature; c'est se démentir sans pudeurc est mer ce qu'on porte de plus certain au fond de soi-même ; c'est vouloir réduire un homme à croire qu'il ne peut jamais choisirentre les deux partis sur lesquels il délibère de bonne foi en toute occasion. Rien n'est plus glorieux à la religion que de voir qu'il faille tomber dans des exces SI monstrueux, dés qu'on veut révoquer en doute ce qu'elle enseigne. D un autre côté, avouer que l'homme est véritablement libre c est reconnaître en lui un principe qui ne peut jamais être expliqué sérieusement par des combinaisons d'atomes et par les lois du mouvement local, quon doit supposer toutes également nécessaires et essentielles à la matière, dès qu'on nie le premier moteur. Il faut donc sortir de toute enceinte de la matière, et chercher loin des atomes commues quelque principe incorporel, pour expliquer le libre arbitre des quon ladmet de bonne foi. Tout ce qui est matière et atomes ne se meut que par des lois nécessaires, immuables et invincibles. La liberté ne peut donc se trouver ni dans les corps ni dans aucun mouvement local; il faut donc la chercher dans quelque être incorporel. Cet être incorporel, qui doit se trouver en moi uni à mon corps quelle mam la attache et assujetti aux organes de cette machine corporeUe^ Uu est 1 ouvrier qm lie des natures si différentes? Ne faut-il pas une puissance supérieure aux corps et aux esprits, pour les tenir dans cette union avec un empire si absolu?
Deux atomes crochus, dit un épicurien, s'accrochent ensemble Tout cela est faux selon son système; car j'ai prouvé que ces deux atomes crochus ne s accrochent jamaLs, faute de se rencontrer. Mais enfin après avoir supposé que deux atomes crochus s'unissent en s'accrol cùant, il faudra que l'épicurien avoue que l'être pensant qui est hbre ûans ses opérations, et qui par conséquent n'est point un amas d'atomes toujours mus par des lois nécessaires, est incorporel, et qu'il n'a pu s accrocher par sa figure au corps qu'il anime. Ainsi l'épicurien, ae quelque coté qu'il se tourne , renverse de ses propres mains son sysleme. iiais gardons-nous bien de vouloir confondre les hommes qui se trompent, puisque nous sommes hommes comme eux, et aussi capiblés de nous tromper : plaignons-les; ne songeons qu'à les éclairer avec patience, qu'à les édifier, qu'à prier pour eux, et qu'à conclare tn laveur d'une vérité éyideote.