PREMIÈRE PARTIE
Tout porte donc la marque divine dans l'univers : les deux, la terre, les plantes, les animaux, et les hommes plus que tout le reste. Tout nous montre un dessein suivi, un enchaînement de causes subalternes conduites avec ordre par une cause supérieure.
Il n'est point question de critiquer ce grand ouvrage. Les défauts qu'on y trouve viennent de la volonté libre et déréglée de l'homme, qui les produit par son dérèglement; ou de celle de Dieu, toujours sainte et toujours juste, qui veut tantôt punir les hommes infidèles, et tantôt exercer par les méctiants:les bons qu'il veut perfectionner. Souvent même ce qui paroît défaut à notre esprit borné , dans un endroit séparé de l'ouvrage, est un ornement par rapport au dessein général que nous ne sommes pas capables de regarder avec des vues assez étendues et assez simples pour connoître la perfection du tout. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'on blàme témérairement certains morceaux des ouvrages des hommes, faute d'avoir assez pénétré toute l'étendue de leurs desseins? C'est ce qu'on éprouve tous les jours pour les ouvrages des peintres et des architectes.
Si des caractères d'écriture étoient d'une grandeur immense, chaque caractère regardé de près occuperoit toute la vue d'un homme; il ne pourroit en apercevoir qu'un seul à la fois, et il nepourroitlire, c'està-dire asembler les lettres, et découvrir le sens de tous ces caractères rassemblés. Il en est de même des grands traits que la Providence forme dans la conduite du monde entier pendant la longue suite des siècles. Il n'y a que le tout qui soit intelligible, et le tout est trop vaste pour être vu de près. Chaque événement est comme un caractère particulier, qui est trop grand pour la petitesse de nos organes, et qui ne signifie rien s'il est séparé des autres. Quand nous verrons en Dieu à la fin des siècles, dans son vrai point de vue, le total des événements du genre humain, depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'univers, et leurs proportions par rapport aux desseins de Dieu, nous nous écrierons : a Seigneur, il n'y a que vous de juste et de sage! »
On nejuge des ouvrages des hommes qu'en examinant le total : chaque partie ne doit point avoir toute perfection, mais seulement celle qui lui convient dans l'ordre et dans la proportion des différentes parties qui composent le tout. Dans un corps humain, il ne faut pas que tous les membres soient des yeux; U faut aussi des pieds et d^s mains. Dans l'univers, il faut un soleil pour le jour; mais il faut aussi une lune pour la nuit'. C'est ainsi qu'il faut juger de chaque partie par rapport au tout : toute autre vue est courte et trompeuse. Mais qu'est-ce que les foibles desseins des hommes, si on les compare avec celui de la création et du gouvernement de l'univers ? « Autant que le ciel est élevé audessus de la terre, autant, dit Dieu dans les Écritures, mes voies et mes pensées sont-elles élevées au-dessus des vôtres 2. » Que l'homme admire donc ce qu'il entend, et qu'il se taise sur ce qu'il n'entend pas. Mais, après tout, les vrais défauts même de cet ouvrage ne sont que
1. « Nec tibi occurr' \ierfecta universitas, nisi ubi majora sic praesto sun m Ut minora non desini • S. Aug-, de Lib. arb., lib. III, cap. vm. n. 25 : t. I.