‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 53 sur 139 · De grat. et lib. arbit., cap. iv, n. 9, t. X · texte numérisé non relu

De grat. et lib. arbit., cap. iv, n. 9, t. X

6. De nat. et grat., cap. xxvi, n. 29, t. X, Serm. xxn, Append., al. Lxxxviir, De temp. t. V.

table et invincible qu'il est nécessaire que tout le reste du genre humain suive dans tous ses actes !

8° Je viens à votre conclusion : a Je ne me calme sur cela, ditesvous, qu'en me souvenant que Dieu est l'être infiniment parfait, qu'un tel être ne peut rien faire que de parfaitement juste, et qu'ainsi, quand les hommes lui attribuent quelque conduite qui ne s'ajuste pas avec cette idée, c'est qu'ils ne connoissent sa conduite qu'en partie, c'est qu'ils ne la regardent que d'un côté, et qu'ils ne voient pas tout son plan, dont la vue parfaite dissiperoit toutes les contradictions.» Tenezvous en là, mon révérend père. Les esprits foibles et bornés des hommes ne sauroient embrasser toute l'étendue du plan de Dieu. Ils ne le voient que par petits morceaux détachés, sans en pouvoir comprendre tous les rapports. Ils n'en jugent que par une sagesse intéressée et rétrécie dans les bornes d'un amour-propre qui décide de tout par rapport à soi, et qui n'est capable de souffrir que ce qui le flatte. Les hommes malades de cet amour-propre ne savent ni approuver que ce qui leur convient, ni blâmer que ce qui choque leur délicatesse. Ils sont eux-mêmes leur propre règle et n'en peuvent supporter aucune autre. Le mot flatté ou piqué est la raison décisive de tout dans leur cœur.

Vous allez plus loin, Dieu merci; et vous ajoutez ces paroles qui m'édifient au delà de toute expression : a Je vous avoue que, de quelque manière que Dieu ait décidé de mon sort, je me sens par sa miséricorde dans la disposition de ne vouloir pour rien du monde me départir de son service et de son amour, quoique je ne sois guère content de ce service ni de cet amour. » La controverse que vous avez si bien soutenue contre le P. Malebranche vous engage à être dans ce sentiment. Mais je suis persuadé que l'esprit de grâce vous y engage bien plus fortement. A Dieu ne plaise qu'on affoiblisse jamais par aucune voie indirecte l'exercice de l'espérance, nécessaire en tout état de la plus haute perfection! Ce seroit une illusion que j'ai toujours eu l'intention de rejeter, et que je condamnerai toute ma vie avec le zèle le plus sincère. Vous connoissez à fond mes sentiments là-dessus, et je crois n'avoir pas besoin de vous en renouveler une explication. Il ne s'agit ici que de la nature de la charité, qui, loin d'exclure l'espérance, en commande les actes en toute occasion. Voici les réflexions que je fais conformément à vos paroles.

1° Si on demandoit à ceux qui paroissent penser autrement que vous s'ils voudroient se départir du service et de l'amour de Dieu, en cas qu'ils sussent, par une révélation certaine et extraordinaire, que Dieu, prévoyant qu'ils ne persévéreroient pas jusqu'à la fin, par leur pure faute, a décidé de leur sort et ne les a pas prédestinés, que répondroient-ils? Voudroient-ilsence cas se révolter contre Dieu, comme les démons, et dire : «Puisque nous n'aurons point son bonheur céleste, nous nous départons de son service et de son amour F » Pour moi je suis persuadé qu'ils auroient horreur de prendre un tel parti, et même de tenir un si monstrueux langage. Il est donc vrai que dans la fond de leur cœur ils pensent d'une manière confuse et enveloppée, comme vous pensez d'une façon piiu distincte et plus explicite.

2° Plus les âmes sont fidèles à Dieu , plus on voit que Dieu les éprouve , et qu'elles augmentent en humilité. Plus une âme est humble, moins elle est contente de Vamonr qu'elle a pour Dieu, et du service qu'elle lui rend. Plus une âme est éprouvée, plus elle est, pendant le trouble de la tentation, dans un obscurcissement où. elle ne trouve plus en elle ni vertu, ni amour, ni service de Dieu. En cet état, si elle ne tenoit à Vamour de Dieu et à son service qu'autant qu'elle compteroit sur sa prédestination , elle courroit grand risque de se départir du service et de Vamour de Dieu. Ce qui la soutient le plus dans l'extrémité de l'épreuve est de dire comme vous : « De quelque manière que Dieu ait décidé de mon sort.... je ne veux pour rien du monde me départir de son service et de son amour. » Voilà dans la pratique ce qui calme l'orage. Voilà ce qui n'introduit nullement le désespoir, mais qui, au contraire, en dissipe la tentation. Voilà ce qui nourrit une secrète et intime espérance, qui est alors toute concentrée au fond du cœur. Voilà le sentiment d'une âme prédestinée. C'est par là qu'on impose silence au tentateur. On ne s'écoute plus soi-même; on n'écoute plus que l'amour, et on aime de plus en plus. Voilà ce qui fait passer dutrouljle de l'épreuve à la paix la plus simple où une àme dit : Le hien-airné est à moi, et je suis à lui*; ce qui renferme sans doute la pleine confiance de l'épouse, et la plus haute espérance de le posséder à jamais. Alors une âme ne veut plus de Dieu que Dieu seul : de Deo Deum sperare, dit saint Augustin.

3° Cette paix, qui est un petit commencement de celle des saints de la Jérusalem d'en haut, ne s'acquiert point par des raisonnements philosophiques sur la prescience de Dieu, sur l'ordre de ses décrets, sur la nature de ses secours intérieurs, sur les divers systèmes des écoles touchant la grâce. Saint Paul nous apprend que, comme le monde n'a point connu Dieu dans sa sagesse par la sagesse qui est en eux, il a plu à Dieu de sauver les fidèles par la folie de la prédication^. Notre mal ne consiste que dans notre passion pour raisonner. C'est notre sagesse intempérante et éloignée de toute sobriété, laquelle nous travaille comme une fièvre ardente qui met en délire. C'est la vaine curiosité d'un esprit qui veut toujours tenter l'impossible, et qui ne peut ni sortir de son ignorance, ni la supporter humblement en paix. C'est ce mésaise et cette rêverie de malade que nous n'avons pas honte d'appeler une noble recherche de la vérité. VouloDs-nous comprendre les jugements incompréhensibles? espérons-nous de pénétrer les voies impénétrables? L'homme prétend, à force de raisonner, se guérir d'un mal qui est l'intempérie du raisonnement même : c'est en arrêtant notre raisonnement téméraire que nous guérirons notre raison. Dieu rCa-t-il pas convaincu de folie cette sagesse vaine et inquiète'? La sagesse qui n'est point folle est celle qui ne présume point d'être sage , et qui est contente de s'abandonner au conseii de Dieu sur toutes les vérités auxquelles elle ne peut atteindre. Oh 1 qu'il y a de consolation à savoir au'en ce genre on ne sait et on ne peut rien savoir I oh ! qu'on

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