I. Vie du P. Balthazar d'Alnn.r:;z, chap. xni
les plus directs; Il faut perdre réellement la haine du péché, l'amour de Dieu, les vertus distinctes de son état dans le cas du précepte. Il faut perdre réellement la certitude momentanée nécessaire pour la droiture de la conscience, et le désir même intéressé de l'effet des promesses en nous. Il faut aimer notre abjection, en sorte que nous aimions véritablement notre péché même, parce qu'il nous rend abjects et contraires à Dieu. Enfin il faut, pour être entièrement pur, se dépouiller de ses vertus, et en faire à Dieu un sacrifice désintéressé par des actions volontaires qui violent sa loi écrite , et qui soient incompatibles avec ces vertus.
Parler ainsi, c'est faire un péché de l'amour intéressé, contre la décision formelle du saint concile de Trente. En même temps c'est dépouiller les âmes de la robe d'innocence et éteindre toute grâce en elles, sous prétexte de les en désapproprier. C'est autoriser le mystère d'iniquité et renouveler l'impiété des faux gnostiques, qui vouloient se purifier par la pratique de l'impureté même, comme nous l'apprenons de saint Clément d'Alexandrie.
Art. XVII. — Trai. — Il y a un très-petit nombre d'âmes qui soient dans ces dernières épreuves, où elles achèvent de se purifier de tout intérêt propre. Le reste des âmes, sans passer par ces épreuves, ne laisse pas de parvenir à divers degrés de sainteté très-réelle et trèsagréable à Dieu. Autrement on réduiroit l'amour intéressé à un culte judaïque, ou insuffisant pour la vie éternelle, contre la décision du saint concile de Trente. Le directeur ne doit pas se rendre facile pour supposer que les tentations où il voit une âme sont des tentations extraordinaires. On ne sauroit trop se défier de l'imagination échauffée et qui exagère tout ce que l'on ressent ou qu'on croit ressentir. Il faut se défier d'un orgueil subtU. et presque imperceptible qui tend toujours à se flatter d'être une âme extraordinairement conduite. Enfin il faut se défier de l'illusion qui se glisse, et qui fait qu'après avoir commencé par l'esprit avec une ferveur sincère, on finit par la chair. Il est donc capital de supposer d'abord que les tentations d'une âme ne sont que des tentations communes, dont le remède est la mortification intérieure et extérieure, avec tous les actes de crainte et toutes les pratiques de l'amour intéressé. Il faut même être ferme pour n'admettre rien au delà, sans une entière conviction que ces remèdes sont absolument inutiles, et que le seul exercice simple et paisible du pur amour apaise mieux la tentation : c'est en cette occasion que l'illusion et le danger des égarements est extrême. Si un directeur sans expérience ou trop crédule suppose qu'une tentation commune est une tentation extraordinaire pour la purification de l'amour, il perd une âme, il la rempht d'elle-même, et il la jette dans une indolence incurable sur le vice, où elle ne peut manquer de tomber. Quitter les motifs intéressés quand on en a encore besoin, c'est ôter à un enfant le lait de sa nour rice et le faire mourir cruellement en le sevrant mal à propos. Sou^ vent les âmes qui sont encore très-imparfaites et toutes pleines d'eDesmêmes s'imaginent, sur des lectures indiscrètes et disproportionnées à leurs besoins, qu'elles sont dans les plus rigoureuses épreuves du
pur amour, pendant qu'elles ne sont que dans des tentations tres-naturelles qu'elles s'attirent elles-mêmes par une vie lâche, dissipée et sensuelle. Les épreuves dont nous parlons ici ne regardent que des âmes déjà consommées dans les autres mortifications extérieures et intérieures, qui ne sont point réglées par les lectures prématurées, mais par la seule expérience de la conduite de Dieu sur elles, qui ne respirent que candeur et docilité, qui sont toujours toutes prêtes à croire qu'elles se trompent et qu'elles doivent rentrer dans la voie commune. Ces âicés '^9 sont mises en paix au milieu de leurs tentations par aucun duo remèdes ordinaires qui sont les motifs d'un amour intéressé, du moins pendant qu'elles sont dans la grâce du pur amour. 11 n'y a que la fidèle coopération à la grâce de ce pur amour qui calme leurs tentations, et c'est par là qu'on peut distinguer leurs épreuves des épreuves communes. Les âmes qui ne sont pas dans cet état tomberont infailliblement dans des excès horribles, si on veut, contre leur besoin, les tenir dans les actes simples du pur amour; et celles qui ont le véritable attrait du pur amour ne seront jamais mises en paix par les pratiques ordinaires de l'amour intéressé. Qui est-ce qui a résisté à Dieu, et qui a eu la paix? Mais, pour faire un discernement des âmes si délicat et si important, il faut éprouver les esprits, pour savoir s'ils viennent de Dieu; et il n'y a que l'esprit de Dieu qui sonde les profondeurs de Dieu.
Parler ainsi , c'est parler avec toute la précaution nécessaire sur une matière où la précaution ne sauroit être trop grande, et c'est en même temps admettre toutes les maximes des saints.
Faux. — L'exercice simple, paisible et uniforme du pur amour, est le seul remède qu'il faut employer contre toutes les tentations de tous les différents états. On peut supposer que toutes les épreuves tendent à la même fin, et ont besoin du même remède. Toutes les pratiques de l'amour intéressé et tous les actes excités par ce motif ne font que remplir l'homme d'amour-propre, qu'irriter la jalousie de Dieu et que fortifier la tentation.
Parler ainsi, c'est confondre tout ce que les saints ont si soigneusement séparé; c'est aimer la séduction et courir après elle; c'est pousser les âmes dans le précipice, en leur ôtant toutes les ressources de leur grâce présente.
Art. XVIIL— Vrai. — La volonté de Dieu est toujours notre unique règle, et l'amour se réduit tout entier à une volonté qui ne veut plus que ce que Dieu veut et lui fait vouloir. Mais il y a plusieurs sortes de volontés de Dieu. Il y a la volonté positive et écrite , qui commande le bien et qui défend le mai. Celle-là est la seule règle invariable de nos volontés et de toutes nos actions volontaires. II y a une volonté de Dieu, qui se montre à nous par l'inspiration ou attrait de la grâce qui €st dans tous les justes. Celte volonté de Dieu doit être toujours supposée entièrement conforme à la volonté écrite, et il n'est pas permis de croire qu'elle puisse exiger de nous autre chose que l'accomplissement fidèle des préceptes et des conseils renfermés dans la loi. La troisième volonté de Dieu est une volonté de simple permission. C'est celle qui souffrt»
le péché sans l'approuver. La même volonté qui le permet le condamne : elle ne le permet pas en le voulant positivement, mais seulement en le laissant faire, et en ne l'empêchant point. Cette volonté de permission n'est jamais notre règle. Il serait impie de vouloir notre péché, sous prétexte que Dieu le veut permissirement. 1° Il est faux que Dieu le veuille; il est vrai seulement qu'il n'a pas une volonté positive de l'empêcher. T Dans le temps même qu'il n'a pas la volonté positive de l'empêcher, il a la volonté actuelle et positive de le condamner et de le punir, comme essentiellement contraire à sa sainteté immuable, à laquelle il doit tout. 3° On ne doit jamais supposer la permission de Dieu pour le péché qu'après qu'on l'a malheureusement consommé, et qu'on ne peut plus empêcher que ce qui est fait ne soit fait. Alors il faut se conformer tout ensemble aux deux volontés de Dieu. Suivant l'une, il faut condamner et punir ce qu'il condamne et veut punir; suivant l'autre, il faut vouloir la confusion et l'abjection, qui n'est pas le péché, mais au contraire qui est la pénitence et le remède du péché même; parce que cette confusion salutaire, et cette abjection qui a toute l'amertume d'une médecine, est un bien réel que Dieu a voulu positivement tirer du péché , quoiqu'il n'ait jamais voulu positivement le péché même. C'est aimer le remède qu'on tire du poison, sans aimer le poison.
Parler ainsi , c'est parler comme tous les saints, et dans toute l'exactitude du dogme catholique.
Faux. — Il faut se conformer à toutes les volontés de Dieu, et à ses permissions comme à ses autres volontés. Il faut donc permettre en nous le péché, quand nous croyons que Dieu le va permettre. Il faut aimer notre péché, quoique contraire à Dieu, à cause de son abjection qui purifie notre amour, et qui nous ôte toute prétention et tout mérite pour la récompense. Enfin, l'attrait ou inspiration de la grâce, exige des âmes, pour les rendre plus désintéressées sur la récompense éternelle, qu'elles violent la loi écrite.
Parler ainsi, c'est enseigner l'apostasie et mettre l'abomination de la désolation dans le lieu le plus saint ; ce n'est pas la voix de l'agneau, mais celle du dragon.
Art. XIX. — yrai. — L'oraison vocale sans la mentale, c'est-à-dire sans l'attention de l'esprit et l'affection du cœur, est un culte superstitieux qui n'honore Dieu que des lèvres, pendant que le cœur est loin de lui. L'oraison vocale n'est bonne et méritoire qu'autant qu'elle est dirigée et animée par celle du cœur. Il vaudroit mieux réciter peu de paroles avec beaucoup de recueillement et d'amour, que de longues prières avec peu ou point de recueillement, quand elles ne sont point de précepte. Prier sans attention et sans amour, c'est prier comme les païens, qui s'imaginoient d'être exaucés à cause de la multitude de leurs paroles. On ne prie qu'autant qu'on désire, et on ne désire qu'autant qu'on aime au moins d'un amour intéressé. Il faut néanmoins respecter et conseiller l'oraison vocale, parce qu'elle est propre à réveiller les pensées et les affections qu'elle exprime, qu'elle a été enseignée par le Fils de Dieu aux apôtres mêmes, et qu'elle a été pratiquée par toute l'Église dans tous les siècles. Il y auroit de l'impiété à mépriser
ce sacrifice de louanges , ce fruit des lèvres qui confessent le nom du Seigneur, L'oraison vocale peut bien gêner pour un temps les âmes contemplatives qui sont encore dans les commencements imparfaits de leur contemplation, parce que leur contemplation est plus sensible et affectueuse que pure et tranquille. Elle peut encore être à charge aux âmes qui sont dans les dernières épreuves , parce que tout les trouble en cet état. Mais il ne faut jamais leur donner pour règle d'abandonner sans permission de l'Église, et sans une véritable impuissance reconnue par les supérieurs, aucune prière vocale qui soit d'obligation. L'oraison vocale, prise avec simplicité et sans scrupule lorsqu'elle est de précepte, peut bien gêner une âme par rapport aux choses que nous venons de marquer; mais elle n'est jamais contraire à la plus haute contemplation. L'expérience fait même voir que les âmes les plus éminentes, au milieu de leurs plus sublimes communications, font avec Dieu des colloques familiers, et qu'elles lisent ou récitent à haute voix et dans une espèce de transport certaines paroles enflammées des apôtres et des prophètes.
Parler ainsi, c'est expliquer la saine doctrine dans les termes les plus corrects.
Faux.— L'oraison vocale n'est qu'une pratique grossière et imparfaite des commençants. Elle est entièrement inutile aux âmes contemplatives. Elles sont dispensées, par l'éminence de leur état, de la récitation des prières vocales qui leur sont commandées par l'Église, parce que leur contemplation contient éminemment tout ce que les différentes parties de l'office divin renferment de plus édifiant.
Parler ainsi, c'est mépriser la lecture des livres sacrés, :'est oublier que Jésus-Christ nous a enseigné une oraison vocale qui contient la perfection de la contemplation la plus haute, c'est ignorer que la pure contemplation n'est jamais perpétuelle en cette vie, et que dans ses intervalles on peut et on doit réciter fidèlement l'office qui est de précepte, et qui par lui-même est si propre à nourrir dans les âmes l'esprit de contemplation.
Art. XX. — Vrai.— La. lecture ne doit se faire ni par curiosité, ni par le désir déjuger de son état ou de se décider soi-même sur ses lectures, ni par un certain goût de ce qu'on appelle esprit et des choses élevées. Il ne faut lire les livres les plus saints, et même l'Écriture, qu'avec dépendance des pasteurs ou des directeurs qui tiennent leurs places. C'est à eux à juger si chaque fidèle est assez préparé, si son cœur est assez purifié et assez docile pour chaque lecture différente. Ils doivent discerner l'aliment proportionné à chacun de nous. Rien ne cause tant d'illusion dans la vie intérieure que le choix indiscret des livres. Tl vaut mieux lire peu et faire de longues interruptions de recueillement, pour laisser l'amour imprimer en nous plus profondément les vérités chrétiennes. Quand le recueillement nous fait tomber le livre des mains, il n'y a qu'à le laisser tomber sans scrupule. On le reprendra assez dans la suite, et il reviendra à son tour pour renouveler le recueillement. L'amour, quand il enseigne par son onction, surpasse tous les raisonnements que nous pourrions faire sur les livres. La plus puissante
de toutes les persuasions est celle de l'amour. Il faut néanmoins reprendre le livre qui est au dehors, quand le livre intérieur cesse d'être ouvert. Autrement l'esprit vide tomberoit dans une oraison vague et imaginaire, qui seroit une réelle et pernicieuse oisiveté. On négligeroit la propre instruction sur les vérités nécessaires; on abandonneroit la parole de Dieu; on ne poseroit jamais les fondements solides de la connoissance exacte de la loi de Dieu, et des mystères révélés.
Parler ainsi, c'est parler suivant la tradition et l'expérience des saintes âmes.
Fatuc. — La lecture, même des livres les plus saints, est inutile à ceux que Dieu enseigne entièrement et immédiatement par lui-même. Il n'est pas nécessaire que ces personnes aient posé le fondement de l'instruction commune; elles n'ont qu'à attendre toute lumière de vérité de leur oraison. Pour les lectures, quand on est porté à en faire, on peut choisir, sans consulter ses supérieurs, les livres qui traitent des états les plus avancés. On peut lire les livres qui sont ou censurés ou suspects aux pasteur^.
Parler ainsi, c'est anéantir l'instruction chrétienne, qui est l'aliment de la foi; c'est substituer à la pure parole de Dieu une inspiration intérieure qui est fanatique. D'un autre côté, c'est permettre aux âmes de s'empoisonner elles-mêmes par des lectures contagieuses, ou du moins disproportionnées à leurs vrais besoins, c'est leur enseigner la dissimulation et la désobéissance.
Art. XXI. — Vrai. — Il faut distinguer la méditation de la contemplation. La méditation consiste dans des actes discursifs qui sont faciles à distinguer les uns des autres , parce qu'ils sont excités par une espèce de secousse marquée, parce qu'ils sont variés par la diversité des objets auxquels ils s'appliquent, parce qu'ils tirent une conviction sur une vérité de la conviction d'une autre vérité déjà connue, parce qu'ils tirent une affection de plusieurs motifs méthodiquement rassemblés; enfin, parce qu'ils sont faits et réitérés avec une réflexion qui laisse après elle des traces distinctes dans le cerveau. Cette composition d'actes discursifs et réfléchis est propre à l'exercice de l'amour intéressé, parce que cet amour imparfait, qui ne chasse point la crainte, a besoin de deux choses : l'une est de rappeler souvent tous les motifs intéressés de crainte et d'espérance; l'autre est de s'assurer de son opération par des actes bien marqués et bien réfléchis. Ainsi la méditation discursive est l'exercice convenable à cet amour mélangé d'intérêt. L'amour craintif et intéressé ne pourroit jamais se contenter de faire dans l'oraison des actes simples, sans aucune variété de motifs intéressés. Il ne pourroit jamais se contenter de faire des actes dont il ne se rendroit à lui-même, par réflexion, aucun témoignage. Au contraire, la contemplation est, selon les théologiens les plus célèbres, et selon les saints contemplatifs les plus expérimentés, l'exercice de l'amour parfait. EUe consiste dans des actes si simples, si directs, si paisibles, si uniformes, quils n'ont rien de marqué par où l'âme puisse les distinguer. C'est l'oraison parfaite de laquelle parloit saint Antoine, et qui n'est pas aperçue par le solitaire même qui la fait. Là conlem-
plation est également autorisée par les anciens Pères, par les docteurs de l'école, et par les saints mystiques. Elle est nommée un regard simple et amoureux, pour la distinguer de la méditation, qui est pleine d'actes méthodiques et discursifs. Quand l'habitude de la foi est grande, quand elle est perfectionnée par le pur amour, l'âme, qui n'aime plus Dieu que pour lui seul, n'a plus besoin de chercher ni de rassembler des motifs intéressés sur chaque vertu pour son propre intérêi. Le raisonnement, au lieu de l'aider, l'embarrasse et la fatigue. Elle ne veut qu'aimer ; elle trouve le motif de toutes les vertus dans l'amour. Il n'y a plus pour elle qu'un seul nécessaire. C'est dans cette pure contemplation qu'on peut dire ce que dit saint François de Sales * : Il faut que Vamour soit bien puissant, puisqu'il se soutient lui seul, sans être appuyé d'aucun plaisir ni d'aucune prétention.
La méditation affective et discursive, quoique moins parfaite que la pure et directe contemplation, est néanmoins un exercice très-agréable à Dieu et très-nécessaire à la plupart des bonnes âmes.
Elle a fait dans tous les temps un grand nombre de saints. Il y auroit une témérité scandaleuse à en détourner les âmes, sous prétexte de les introduire dans la contemplation. Il y a même souvent, dans la méditation la plus discursive, et encore plus dans l'oraison affectueuse, certains actes paisibles et directs qui sont un mélange de contemplation imparfaite.
Parler ainsi, c'est parler suivant l'esprit de la tradition, et suivant les maximes des saints les plus éloignés de toute nouveauté et de toute illusion.
Faux. — La méditation n'est qu'une étude sèche et stérile : ses actes discursifs et réfléchis ne sont qu'un travail vain et qui fatigue l'âme sans la nourrir : ses motifs intéressés ne produisent qu'un exercice d'amour-propre. Jamais on n'avance par cette voie. Il faut se hâtë^r d'en dégoûter les bonnes âmes, pour les faire passer dans la contemplation, où les actes ne sont plus de saison.
Parler ainsi, c'est dégoûter les âmes du don de Dieu; c'est tourner en mépris les fondements de la vie intérieure, c'est vouloir ôter ce que Dieu donne, et vouloir que l'on compte témérairement sur ce qu'il ne lui plaît pas de donner, c'est arracher l'enfant de la mamelle avant qu'il puisse digérer l'aliment solide.
Art. XXII. — Vrai. — Une âme peut quitter la méditation discursive et entrer dans la contemplation, lorsqu'elle a les trois marques suivantes : 1° qu'elle ne tire plus de la méditation la nourriture intérieure qu'elle en tiroit auparavant, et qu'au contraire elle n'y fait plus que se distraire, se dessécher et languir contre son attrait; 2° qu'elle ne trouve de facilité, d'occupation et de nourriture intérieure que dans une simple présence de Dieu purement amoureuse, qui la renouvelle pour toutes les vertus de son état; 3° qu'elle n'a ni goût ni pents que pour le recueillement; en sorte que son directeur, qui l'éprouve, la trouve humble, sincère, docile, détachée du monde entier et d'elle-même. Une
l. Amour de Dieu, liv. IX, chap. xii.
âme peut par obéissance, avec ces trois marques de vocation, entrer dans l'oraison contemplative sans tenter Dieu.
Parler ainsi, c'est suivre les anciens Pères, tels que saint Clément d'Alexandrie, saint Grégoire de Nazianze, saint Augustin, saint Grégoire pape, Cassien, et tous les ascètes; saint Bernard, saint Thomas, et toute l'école. C'est parler comme les plus saints mystiques, qui ont été le plus opposés à l'illusion.
Faux. — On peut introduire une âme dans la contemplation, sans attendre ces trois marques. Il suffit que la contemplation soit plus parfaite que la méditation, pour devoir préférer l'une à l'autre. C'est amuser les âmes et les faire languir dans une méthode infructueuse, que de ne les mettre pas d'abord dans la liberté du pur amour.
Parler ainsi, c'est renverser la discipline de l'Église; c'est mépriser la spiritualité des saints Pères ; c'est démentir toutes les maximes des plus saints mystiques ; c'est précipiter les âmes dans l'erreur.
Art. XXIII. — Vrai. — La méditation discursive ne convient pas aux âmes que Dieu attire actuellement à la contemplation par les trois marques ci-dessus rapportées, et qui ne rentreroient dans les actes discursifs que par scrupule, et pour rechercher leur propre intérêt contre l'attrait actuel de leur grâce.
Parler ainsi, c'est parler comme le bienheureux Jean de la Croix, qui, dans ces circonstances précises seulement, appelle la méditation' un moyen bas, et un moyen de houe; c'est parler comme tous les mystiques canonisés ou approuvés par toute l'Église après l'examen le plus rigoureux ; c'est même se conformer évidemment aux principes d'une exacte théologie.
Faux. — Dès qu'on a commencé à contempler, il ne faut plus revenir jamais à la méditation : ce seroit reculer et déchoir. Il vaut mieux s'exposer à toutes sortes de tentations et à l'oisiveté intérieure, que de reprendre les actes discursifs.
Parler ainsi, c'est ignorer que le passage de la méditation à la contemplation est celui de l'amour intéressé au pur amour; que ce passage est d'ordinaire long, imperceptible et mélangé de ces deux états, comme les nuances de couleurs font un passage insensible d'une couleur à une autre où elles se mêlent toutes deux. C'est contredire tous les bons mystiques, qui disent, avec le P. Balthazar Alvarez, qu'il faut prendre la rame de la méditation, quand le vent de la contemplation n'enfle plus les voiles; c'est priver souvent les âmes du seul aliment que Dieu leur laisse.
Art. XXIV. — Vrai. — Il y a un état de contemplation si haute et si parfaite, qu'il devient habituel, en sorte que toutes les fois qu'une âme se met en actuelle oraison, son oraison est contemplative et non discursive. Alors elle n'a plus besoin de revenir à la méditation ni à ses actes méthodiques. Si néanmoins il arrivoit, contre le cours ordinaire de la grâce et contre l'expérience commune des saints, que cette contemplation habituelle vînt à cesser absolument, il faudroit toujours,
l. Vive (lamme d'amour, cant. m.
à son défaut, substituer les actes de la méditation discursive, parce que l'àme chrétienne ne doit jamais demeurer réellement dans le vide et dans l'oisiveté. 11 faut même supposer qu'une âme qui déchoiroit d'une si haute contemplation n'en déchoiroit que par quelque infidélité secrète; car les dons de Dieu sont de sa part sans repentir. Il n'abandonne que ceux dont il est abandonné, et il ne diminue ses grâces que pour ceux qui diminuent leur coopération. Il faudroit seulement persuader à cette âme que ce n'est point Dieu qui lui manque, mais que c'est elle qui doit avoir manqué à Dieu. Une âme de ce degré pourroit aussi être remise dans la méditation par l'ordre d'un directeur qui voudroit l'éprouver : mais alors elle devroit, suivant la règle de la sainte indifférence et ceUe de l'obéissance, être aussi contente de méditer comme les commençants que de contempler comme les chérubins.
Parler ainsi, c'est suivre l'esprit de l'Église et prévenir tous les dangers d'illusion; c'est parler comme les plus grands saints dont l'Église a pour ainsi dire canonisé les livres avec les personnes.
Faux. — Il vaut mieux demeurer dans une absolue inaction, que de reprendre le moins parfait pour le plus parfait. L'état habituel de contemplation est tellement invariable, qu'on ne doit jamais supposer qu'on en puisse déchoir par une infidélité secrète.
Parler ainsi, c'est inspirer aux hommes une assurance téméraire; c'est jeter les âmes dans un danger manifeste d'égarement.
Art. XXV. — Vrai. —Il y a en cette vie un état habituel, mais non entièrement invariable, où les âmes les plus parfaites font toutes leurs actions délibérées en présence de Dieu et pour l'amour de lui, suivant les paroles de l'Apôtre : Que toutes tos actions se fassent en charité; et encore : Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, ou que vous fassiez autre chose, agissez pour la gloire de Dieu. Ce rapport de toutes nos actions délibérées à notre fin unique est l'oraison perpétuelle recommandée par Jésus-Christ, quand il veut que notre oraison soit sans défaillance; et par saint Paul, quand il dit : Priez sans intermission. Mais on ne doit jamais confondre cette oraison avec la contemplation pure et dfrecte, ou prise, comme parle saint Thomas, dans les actes les plus parfaits. L'oraison qui consiste dans le rapport à Dieu de toutes nos actions délibérées peut être perpétuelle en un sens, c'està-dire qu'elle peut durer autant que nos actions délibérées. En ce cas, elle n'est interrompue que par le sommeil, et les autres défaillances de la nature qui font cesser tout acte libre et méritoire. Mais la contemplation pure et directe n'a pas même cette espèce de perpétuité, parce qu'elle est souvent interrompue par les actes des vertus distinctes qui sont nécessaires à tous les chrétiens, et qui ne sont point les actes de pure et directe contemplation.
Parler ainsi, c'est lever toute équivoque dans une matière où il est fi dangereux d'en faire; c'est empêcher les mystiques mal instruits des dogmes de la foi de représenter leur état comme s'ils n'étoient plus ians le pèlerinage de cette vie. Enfin c'est parler comme Cassien, qui
it,dans sa première conférence, que la pure contemplation n'est jamais absolument perpétuelle en cette vie.
Faux. — La contemplation pure et directe est absolument perpô-tuelle en certaines âmes : le sommeil même ne l'interrompt pas. Elle consiste dans un acte simple et unique qui est permanent, qui n'a jamais besoin d'être réitéré, et qui subsiste toujours par lui-même, à moins qu'il ne soit révoqué par quelque acte contraire.
Parler ainsi, c'est nier le pèlerinage de cette vie, les défaillances naturelles de l'âme, et l'état du sommeil, où les actes ne sont plus ni libres ni méritoires; c'est en même temps dispenser une âme contemplative des actes distincts des vertus nécessaires dans son état, lesquels ne sont point des actes de pure et directe contemplation. Enfin , c'est ignorer que tout acte de l'entendement ou de la volonté est essentiellement passager; que pour aimer Dieu pendant dix moments, il faut faire dix actes successifs d'amour, dont l'un n'est point l'autre; dont l'un pourroitne suivre jamais l'autre, dont l'un est tellement passé, qu'il n'en reste rien quand l'autre qui n'étoit point commence à être. Enfin c'est parler d'une manière aussi extravagante, suivant les premiers principes de la philosophie , que monstrueuse suivant les règles de la religion.
Art. XXVI. — Vrai. — Pendant les intervalles qui interrompent la pure et indirecte contemplation, une âme très-parfaite peut exercer les vertus distinctes dans tous ses actes délibérés, avec la même paix et la même pureté ou désintéressement d'amour dont elle contemple pendant que l'attrait de la contemplation est actuel. Le même exercice d'amour qui se nomme contemplation ou quiétude quand il demeure dans sa généralité et qu'il n'est appliqué à aucune fonction particulière, devient chaque vertu distincte, suivant qu'il est appliqué aux occasions particulières : car c'est l'objet, comme parle saint Thomas, qui spécifie toutes les vertus. Mais l'amour pur et paisible demeure toujours
même, quant au motif ou à la fin, dans toutes ces diff"érentes spécications.
Parler ainsi , c'est parler comme l'école la plus exacte et la plus précautionnée.
Faux. — La contemplation pure et directe est sans aucun intervalle ^ l'exercice des vertus distinctes qui sont nécessaires à chaque état. Tous les actes délibérés de la vie du contemplatif regardent les choses divines, qui sont l'objet précis de la pure contemplation; et cet état ne soufi"re. du côté des objets auxquels l'amour est appliqué, aucune distinction ou spécification des vertus.
Parler ainsi, c'est anéantir toutes les vertus les plus intérieures; c'est contredire non-seulement toute la tradition des saints docteurs, mais encore les mystiques les plus expérimentés ; c'est contredire saint Bernard, sainte Thérèse et le bienheureux Jean de la Croix, qui bornent sur leurs expériences particulières la pure contemplation à une demiheure, pour faire entendre qu'on doit toujours supposer qu'elle a des bornes.
Art. XXVn. — Vrai. — La contemplation pure et directe est négative, en ce qu'elle ne s'occupe volontairement d'aucune image sensible, d'aucune idée distincte et nominable, comme parle saint Denis; c'està-dire d'aucune idée limitée et particulière sur la Divinité; mais qu'elle
passe au-dessus de tout ce qui est sensible et distinct, c'est-à-dire compréhensible et limité, pour ne s'arrêter qu'à l'idée purement intellec tuelle et abstraite de l'Être qui est sans bornes et sans restriction. Cette idée, quoique très-différente de tout ce qui peut être imaginé ou compris,'est néanmoins très-réelle et très-positive. La simplicité de cette idée, purement immatérielle, et qui n'a point passé par les sens ni par l'imagination, n'empêche pas que la contemplation ne puisse avoir pour objets distincts tous les attributs de Dieu; car l'essence sans les attributs ne seroit plus l'essence même, et l'idée de l'Être infiniment parfait renferme essentiellement dans sa simplicité les perfections infinies de cet Être. Cette simplicité n'empêche pas que l'âme contemplative ne contemple encore distinctement les trois personnes divines, parce qu'une idée, si simple qu'elle puisse être, peut néanmoins représenter divers objets réellement distingués les uns des autres. Enfin, cette simplicité n'exclut point la vue distincte de l'humanité de Jésus- Christ et de tous ses mystères, parce que la pure contemplation admet d'autres idées avec celle de la Divinité. Elle admet tous les objets que la pure foi nous peut présenter; elle n'exclut, sur les choses divines, que les images sensibles et les opérations discursives. Quoique les actes qui vont directement et immédiatement à Dieu seul soient plus parfaits, si on les prend du côté de l'objet et dans une rigueur philosophique, ils sont néanmoins aussi parfaits du côté du principe, c'està-dire aussi purs et aussi méritoires, quand ils ont pour objet les objets que Dieu présente , et dont on ne s'occupe que par l'impression de sa grâce. En cet état, une âme ne considère plus les mystères de Jésus- Christ par un travail méthodique et sensible de l'imagination, pour s'en imprimer les traces dans le cerveau , et pour s'en attendrir avec consolation. Elle ne s'en occupe plus par une opération discursive et pai? un raisonnement suivi, pour tirer des conclusions de chaque mystère; mais elle voit d'une vue simple et amoureuse tous ces divers objets, comme certifiés et rendus présents par la pure foi. Ainsi, l'âme peut exercer, dans la plus haute contemplation, les actes de la foi la plus explicite, La contemplation des bienheureux dans le ciel, étant purement intellectuelle, a pour objets distincts tous ces mystères de l'humanité du Sauveur, dont ils chantent les grâces et les victoires. A plus forte Taison la contemplation très-imparfaite du pèlerinage de cette vie .3e peut jamais être altérée par la vue distincte de tous ces objets.
Parler ainsi, c'est parler comme toute la tradition, et comme tous ies bons mystiques ont voulu parler.
Faux. — La contemplation pure exclut toute image, c'est-à-dire toute idée même purement intellectuelle. L'âme contemplative n'admet aucune idée réelle et positive de Dieu qui le distingue des autres êtres. Elle ne doit voir ni les attributs divins qui le distinguent de toutes les créatures, ni les trois personnes divines, de peur d'altérer la simplicité de son regard. Elle doit encore moins s'occuper de l'humanité de Jésus-Christ, puisqu'elle n'est pas la nature divine, ni de ses mystères, parce qu'ils multiplieroient trop la contemplation. Les âmes de cet état n'ont plus besoin de penser à Jésus-Christ, qui n'est que la
voie pour arriver à Dieu son père , par ce qu'elles sont déjà arrivées au lerme.
Parler ainsi c'est ignorer ce que tous les bons mystiques mêmes ont voulu dire de la plus pure contemplation ; c'est anéantir la foi, sans laquelle la contemplation même est anéantie ; c'est faire une contemplation chimérique qui n'a aucun objet réel, et qui ne peut plus distinguer Dieu du néant; c'est anéantir le christianisme, sous prétexte de le purifier, c'est faire une espèce de déisme qui retombe un moment après dans une espèce d'athéisme où toute idée réelle de Dieu, comme distingué de ses créatures, est rejetée. Enfin c'est avancer deux impiétés : la première est de supposer qu'il y a sur la terre quelque contemplatif qui n'est plus voyageur et qui n'a plus besoin de la voie, parce qu'il est arrivé au terme; la seconde est d'ignorer que Jésus- Christ, qui est la voie, n'est pas moins la vérité et la vie; qu'il est autant le consommateur que l'auteur de notre salut; qu'enfin les anges mêmes, dans leur plus sublime contemplation, ont désiré de voir ses mystères, et que les bienheureux chantent sans cesse le cantique de l'Agneau en sa présence.
Art. XXVIII. — Vrai. — Les âmes contemplatives sont privées de la vue distincte, sensible et réfléchie de Jésus-Christ en deux temps différents : mais elles ne sont jamais privées pour toujours en cette vie de la vue simple et distincte de Jésus-Christ. Premièrement, dans la ferveur naissante de leur contemplation, cet exercice est encore trèsimparfait; il ne représente Dieu que d'une manière confuse. L'àme, comme absorbée par son goût sensible pour le recueillement, ne peut encore être occupée de vues distinctes: ces vues distinctes lui feroient une espèce de distraction dans sa foiblesse, et la rejetteroient dans le raisonnement de la méditation, d'où elle est à peine sortie. Cette impuissance de voir distinctement Jésus-Christ n'est pas la perfection, mais au contraire l'imperfection de cet exercice, parce qu'il est alors plus sensible que pur. Secondement, une âme perd de vue Jésus-Christ dans les dernières épreuves, parce qu'alors Dieu ôte à l'âme la possession et la connoissance réfléchie de tout ce qui est bon en elle, pour la purifier de tout intérêt propre. En cet état de trouble et d'obscurcissement involontaire, l'âme ne perd pas plus de vue Jésus-Christ que Dieu. Mais toutes ces pertes ne sont qu'apparentes et passagères; après quoi Jésus-Christ n'est pas moins rendu à l'âme que Dieu même. Hors ces deux cas, l'âme la plus élevée peut, dans l'actuelle contemplation, être occupée de Jésus-Christ rendu présent par la foi; et dans les intervalles où la pure contemplation cesse, elle est encore occupée de Jésus-Christ. On trouvera dans la pratique que les âmes les plus éminenies dans la contemplation sont celles qui sont les plus occupées de lui, et parlent à toute heure, comme l'épouse à l'époux. Souvent elles ne voient plus que lui seul en elles. Elle portent successivement des impressions profondes de tous ses mystères, et de tous les états de sa vie mortelle. Il est vrai qu'il devient quelque chose de si intime dans leur cœur, qu'elles s'accoutument à le regarder moins comme un objet étranger et extérieur, que comme le principe intérieur de leur vie.
Parler ainsi, c'est réprimer la plus damnable de toutes les erreurs; c'est expliquer nettement les expériences et les expressions des saints^ dont les âmes livrées à l'illusion pourroient abuser.
Faux. — Les âmes contemplatives n'ont plus besoin de voir distinctement l'humanité de Jésus-Christ, qui n'est que la voie, parce qu'elleî sont arrivées au terme. La chair de Jésus-Christ n"est plus un objet digae d'elles, et elles ne le connoissent plus selon la chair, même rendue présente par la pure foi. Elles ne sont non plus occupées de lui hors de l'actuelle contemplation que dans la pure contemplation même. Dieu, qu'elles possèdent dans sa suprême simplicité, leur suffit. Elles ne doivent s'occuper ni des personnes divines ni des attributs de la Divinité.
Parler ainsi, c'est ôter la pierre angulaire ; c'est arracher aux fidèles la vie éternelle, qui ne consiste qu'à connoître le seul Dieu véritable et Jésus-Christ son Fils, qu'il a envoyé; c'est être l'Antéchrist qui rejette le Verbe fait chair; c'est mériter l'anathème que l'Apôtre prononce contre tous ceux qui n'aimeront pas le Seigneur Jésus.
Art. XXIX. — Yrai. — On peut dire que la contemplation passive est infuse, en ce qu'elle prévient les âmes avec une douceur et une paix encore plus grande que les autres grâces ne préviennent le commun des justes. C'est une grâce encore plus gratuite que toutes les autres qui sont données pour mériter, parce qu'elle opère dans les âmes le plus pur et le plus parfait amour. Mais la contemplation passive n'est ni purement infuse, puisqu'elle est libre et méritoire, ni purement gratuite, puisque l'âme y correspond à la grâce: elle n'est point miraculeuse, puisqu'elle ne consiste, suivant le témoignage de tous les saints, que dans une connoissance amoureuse, et que la grâce sans miracle suffit pour la foi la plus vive et pour l'amour le plus épuré; enfin cette contemplation ne peut être miraculeuse, puisqu'onla suppose dans un état de pure et obscure foi, où le fidèle n'est conduit par aucune autre lumière que par celle de la simple révélation et de l'autorité de l'Église, commune à tous les justes. Il est vrai que plusieurs mystiques ont supposé que cette contemplation étoit miraculeuse, parce qu'on y contemple une vérité qui n'a point passé par les sens et par l'imagination. Il est vrai aussi que ces mystiques ont reconnu un fond de l'âme qui opércit dans cette contemplation sans aucune opération distincte des puissances. Mais ces deux choses ne sont venues que de la philosophie de l'école, dont ces mystiques éioient prévenus. Tout ce grand mystère s'évanouit dès qu'on suppose avec saint Augustin que nous avons sans miracle des idées intellectuelles qui n'ont point passé par les sens, et quand on suppose d'un autre côté que le fond de l'âme n'est point réellement distingué de ses puissances. Alors toute la contemplation passive se réduit à quelque chose de très-simple et qui n'a rien de miraculeux. C'est un tissu d'actes de foi et d'amour si simples, si directs, si paisibles et si uniformes^ qu'ils ne paroissent plus faire qu'un seul acte, ou môme qu'ils ne paroissent plus faire aucun acte,mais un repos de pure union. C'est ce qui fait que saint Français de Saies ne veut pas qu'on l'appelle union, de peur d'exprimer un mouvement ou action pour s'unir, mais une simple et pure unité. De làvicnî
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que les uns, comme saint François d'Assise dans son grand cantique, ont dit qu'ils ne pouvoient plus faire d'actes; et que d'autres, comme Grégoire Lopez, ont dit qu'ils faisoient un acte continuel pendant toute leur vie. Les uns et les autres, par des expressions qui semblent opposées, veulent dire la même chose. Ils ne font plus d'actes empressés et marqués par une secousse inquiète : ils font des actes si paisibles et si uniformes, que ces actes, quoique très-réels, très-successifs, et même interrompus, leur paroissent ou un seul acte sans interruption, ou un repos continuel. De là vient qu'on a nommé cette contemplation oraison de silence ou de quiétude; de là vient enfin qu'on l'a appelée passive. A Dieu ne plaise qu'on la nomme jamais ainsi pour en exclure l'action réelle, positive et méritoire du libre arbitre, ni les actes réels et successifs qu'il faut réitérer à chaque moment! Elle n'est appelée passive que pour exclure l'activité ou empressement intéressé des âmes, lorsqu'elles veulent encore s agiter pour sentir et pour voir leur opération , qui seroit moins marquée si elle étoit plus simple et plus unie. La contemplation passive n'est que la pure contemplation: l'active est celle qui est encore mêlée d'actes empressés et discursifs. Ainsi, quand la contemplation a encore un mélange d'empressement intéressé qu'on nomme activité, elle est encore active. Quand elle n'a plus qu'un reste de cette activité , elle est entièrement passive, c'est-à-dire paisible et désintéressée dans ses actes. Enfin, plus l'âme est passive à l'égard de Dieu, plus elle est agissante à l'égard de ce qu'elle doit faire; c'est-àdire que plus elle est souple à l'impulsion divine, plus son mouvement est efficace, quoique sans secousses ni agitation. Car il est toujours également vrai que plus l'âme reçoit de Dieu, plus elle doit lui rendre ce qu'elle a reçu. C'est ce flux et reflux qui fait tout l'ordre de la grâce et toute la fidélité de la créature.
Parler ainsi, c'est aller au-devant de toutes les illusions, c'est expliquer à fond la contemplation passive, qu'on ne peut nier sans une insigne témérité, et qu'on ne pourroit étendre plus loin sans un danger extrême; c'est démêler tout ce que les saints ont dit dans des termes que la subtilité de quelques théologiens a un peu obscurcis.
Faux. — La contemplation passive est purement passive, en sorte que le libre arbitre n'y coopère plus à la grâce par aucun acte réel et passager. Elle est purement infuse, purement gratuite, et sans mérite de la part de Tâme. Elle est miraculeuse, et elle tire pendant qu'elle dure une âme de l'état de pure et obscure foi. Elle est un saisissement ou ravissement surnaturel qui prévient l'âme. Elle est une inspiration extraordinaire qui met une âme hors des règles communes. Elle est une absolue ligature ou évacuation des puissances; en sorte que l'entendement et la volonté sont alors dans une absolue impuissance de rien opérer, ce qui est sans doute une suspension miraculeuse et extatique.
Parler ainsi, c'est renverser le système de pure foi, qui est celui de tous les bons mystiques, et surtout du bienheureux Jean de la Croix; c'est confondre la contemplation passive, qui est libre et méritoire, avec des grâces purement gratuites qui n'ont rien de commun, et qufl
les saints nous avertissent qui ne doivent jamais nous occuper volontairement; c'est contredire tous les auteurs, qui mettent cette contemplation dans un regard libre, amoureux et méritoire, et par conséquent dans des actes réels, mais simples, de ces deux puissances; c'est contredire sainte Thérèse même, qui assure que, dans la septième demeure, l'âme n'a plus aucun de ces ravissements qui suspendent, contre l'ordre de la nature , les opérations de l'entendement et de la volonté; c'est contredire tous les grands spirituels , qui ont dit que ces suspensions des opérations naturelles, loin d'être un état parfait, sont au contraire un signe que la nature n'est pas encore assez purifiée, et que de tels effet- cessent à mesure que l'âme est plus purifiée et plus familiarisée avec Dieu dans l'état de pure foi; c'est confondre la peine qu'auroit une âme pure à faire des actes inquiets et réfléchis pour son intérêt propre contre l'attrait actuel de la grâce, avec une impuissance absolue de faire des actes par un efi'ort même naturel. Une méprise en cette matière peut être dans les uns une source inépuisable d'illusion, ou dans les autres an sujet de scandale très-mal fondé.
Art. XXX. — Vrai. — L'état passif dont tous les saints mystiques ont tant parlé n'est passif que comme la contemplation est passive, c'est-à dire qu'il exclut non les actes paisibles et désintéressés, mais seulement l'activité, ou les actes inquiets et empressés pour notre intérêt propre. L'état passif est celui où une âme, n'aimant plus Dieu d'un amour mélangé, fait tous ses actes délibérés d'une volonté pleine et efficace, mais tranquille et désintéressée. Tantôt elle fait les actes simples et indistincts qu"on nomme quiétude ou contemplation; tantôt elle fait les actes distincts des vertus convenables à son état. Mais elle fait les uns et les autres d'une manière également passive, c'est-à-dire paisible et désintéressée. Cet état est habituel, mais il n'est pas entièrement invariable : car, outre que l'âme en peut déchoir absolument, de plus elle y commet des fautes vénielles. Cet état passif ne suppose aucune inspiration extraordinaire : il ne renferme qu'une paix et une souplesse infinie de l'âme pour se laisser mouvoir à toutes les impressions de la grâce. Une plume bien sèche et bien légère, comme dit Cassien, est emportée sans résistance par le moindre souffle de vent, et ce souffle la pousse en tous sens avec promptitude; au lieu que si elle étoit mouillée et appesantie, son propre poids la rendroit moins mobile et moins facile à enlever. L'âme, dans l'amour intéressé, qui est le moins parfait, a encore un reste de crainte intéressée qui la rend moins légère, moins souple et moins mobile, quand le souffle de l'esprit intérieur la pousse. L'eau^qui est agitée ne peut être claire, ni recevoir l'image des objets voisins; mais une eau tranquille devient comme la glace pure d'un miroir. Elle reçoit sans altération toutes les images des divers objets, et elle n'en garde aucune. L'âme pure et paisible est de même. Dieu y imprime son image et celle de tous les objets qu'il veut y imprimer : tout s'imprime , tout s'efïace. Cette âme n'a aucune forme propre, et elle a également toutes celles que la grâce lui donne. Il ne lui reste rien, et tout s'efface comme dans l'eau, dès que Dieu veut faire des impressions nouvelles. Il n'y a que le pur
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amour qui donne cette paix et cette docilité parfaite. Cet état passif n'est point une contemplation toujours actuelle. La contemplation, qui ne dure que des temps bornés, fait seulement partie de cet état habituel. L'amour désintéressé ne doit pas être moins désintéressé, ni par conséquent moins paisible dans les actes distincts des vertus que dans les actes indistincts de la pure contemplation.
Parler ainsi, c'est lever toute équivoque et admettre un état qui n'est que l'exercice du pur amour, si autorisé par toute la tradition.
Faux. — L'état passif consiste dans une contemplation passive qui est perpétuelle ; et cette contemplation passive est une espèce d'extase continuelle ou ligature miraculeuse des puissances, qui les met dans une impuissance réelle d'opérer librement.
Parler ainsi, c'est confondre l'état passif avec la contemplation passive, et c'est encore avoir de la contemplation passive une très-fausse idée; c'est supposer un état d'extase miraculeuse et perpétuelle qui exclut toute voie de foi, toute liberté, tout mérite et tout démérite; enfin qui est incompatible avec le pèlerinage de cette vie : c'est ignorer les expériences des saints et confondre toutes leurs idées.
Art. XXXL — Vrai. — Il y a dans l'état passif une simplicité et une enfance marquée par les saints; mais les enfants de Dieu, qui sont simples à l'égard du bien, sont toujours prudents contre le mal. Ils sont sincères, ingénus, tranquilles, et sans desseins. Ils ne rejettent point la sagesse, mais seulement la propriété de la sagesse. Ils se désapproprient de leur sagesse comme de toutes leurs autres vertus. Ils usent avec fidélité, en chaque moment, et de toute la lumière naturelle de la raison, et de toute la lumière surnaturelle de la grâce actuelle, pour se conduire selon la loi écrite et selon les véritables bienséances. Une âme en cet état n'est sage ni par une recherche empressée de la sagesse, ni par un retour intéressé sur soi pour s'assurer qu'elle est sage, et pour jouir de sa sagesse en tant que propre. Mais sans songer à être sage en soi, elle l'est en Dieu, en n'admettant volontairement aucun des mouvements précipités et irréguliers des passions, ou de l'humeur, ou de l'amour-propre . et en usant toujours sans propriété de la lumière, tant naturelle que surnaturelle, du moment présent Ce moment présent a une certaine étendue morale, où Ton doit renfermer toutes les choses qui ont un rapport naturel et prochain à l'affaire dont il est actuellement question. Ainsi à chaque jour suffît son mal, et l'âme laisse le jour de demain prendre soin de lui-même, parce que ce jour de demain, qui n'est pas encore à elle, portera avec lui, s'il vient, sa grâce et sa lumière, qui est le pain quotidien. De telles âmes méritent et s'attirent un soin spécial de la Providence, dans le soin de laquelle elles vivent sans prévoyance éloignée et inquiète, comme de petits enfants dans le sein de leur mère. Elles ne se possèdent point comme les sages, qui sont sages en eux-mêmes, malgré la défense de l'Apôtre; mais elles se laissent posséder, instruire et mouvoir en toute occasion parla grâce actuelle , qui leur communique l'esprit de Dieu. Ces âmes ne croient point être extraordinai rement inspirées; eDes croient au contraire qu'elles peuvent se tromper, et
elles ne l'évitent qu'en ne jugeant presque jamais de.- rien. Elies se laissent corriger et n'ont ni sens ni volonté propre. Tels sont les enfants que Jésus-Christ veut qu'on laisse approcher de lui. Ils ont dans la simplicité de la colombe toute la prudence du serpent, mais une prudence empruntée qu'ils ne s'approprient non plus que je m'approprie les rayons du soleil quand je marche à sa lumière. Tels sont les pauvres d'esprit que Jésus-Christ a déclarés bienheureux, et qui se déta- ;hent de leurs talents propres, comme tous les chrétiens doivent se détacher de leurs biens temporels. Tels sont les petits auxquels Dieu ••évèle avec complaisance ses mystères, pendant qu'il les cache aux sages et aux prudents.
Parler ainsi, c'est parler suivant l'esprit de l'Evangile et de toute la tradition.
Faux.— La. raison est une fausse lumière. Il faut agir sans la consulter, fouler aux pieds les bienséances, suivre sans hésitation tous ses premiers mouvements, et les supposer divins. Il faut retrancher nonseulement les réflexions inquiètes, mais encore toutes les réflexions; Don-seulement les prévoyances empressées et éloignées, mais encore toutes les prévoyances. Ce n'est pas assez de n'être point sage en soimême : il faut s'abandonner jusqu'à ne veiller plus sur soi d'une vigilance simple et paisible, et jusqu'à ne laisser point tomber les mouvements précipités de la nature, pour ne recevoir que ceux de la grâce. Parler ainsi, c'est croire que la raison, qui est le premier des dons de Dieu dans l'ordre de la nature, est un mal, et par conséquent renouveler l'erreur folle et impie des manichéens; c'est vouloir changer la perfection en un fanatisme continuel; c'est vouloir qu'entente Dieu dans tous les moments de la vie.
Art. XXXII. — Vrai. — Il y a dans l'état passif une liberté des enfants de Dieu, qui n'a aucun rapport au libertinage effréné des enfants du siècle. Ces âmes simples ne sont plus gênées par les scrupules des âmes qui craignent et qui espèrent pour leur intérêt propre. L'amour pur leur donne une familiarité respectueuse avec Dieu, comme une épouse en a avec son époux. Elles ont une paix et une joie pleine d'innocence. Elles prennent avec simplicité et sans hésitation les soulagements d'esprit et de corps qui leur sont véritablement nécessaires, comme elles les conseilleroient à leur prochain. Elles parlent d'ellesmêmes sans en juger positivement, mais par pure obéissance et pour le vrai besoin, suivant que les choses leur paroissent dans le moment même. Elles en parlent alors simplement en bien ou en mal, comme elles parleroient d'autrui, sans aucun attachement ni à ce qui leur paroît, ni à la bonne opinion que leurs paroles les plus simples et les plus modestes pourroient donner d'elles, et reconnoissant toujours, avec une humble joie, que s'il y a quelque bien en elles, il ne vient que de Dieu.
Parler ainsi, c'est rapporter les expériences des saints sans blesser la règle des mœurs évangéliques.
Faux. — La liberté des âmes passives est fondée sur une innocence de désappropriation qui rend pur pour elles tout ce qu'elles ont incli-
nation de faire, quoiqu'il fût irrégulier et inexcusable en d'autres. Elles n'ont plus de loi, parce que la loi n'est pas établie pour le juste, pourvu qu'il ne s'approprie rien, et qu'il ne fasse rien pour soi-même.
Parler ainsi, c'est oublier qu'il est dit que si la loi écrite n'est point pour le juste, c'est parce qu'une loi intérieure d'amour prévient toujours le précepte extérieur, et que le grand commandement de l'amour contient tous les autres ; c'est tourner le christianisme en abomination, et faire blasphémer le nom de Dieu aux gentils; c'est livrer les âmes à un esprit de mensonge et de vertige.
Art. XXXIII. — Vrai. — Il y a dans l'état passif une réunion de toutes les vertus dans l'amour qui n'exclut jamais l'exercice distinct de chaque vertu. C'est la charité, comme dit saint Thomas après saint Augustin, qui est la forme ou le principe de toutes les vertus. Ce qui les distingue ouïes spécifie, c'est l'objet particulier auquel l'amour s'applique. L'amour qui s'abstient des plaisirs impurs est la chasteté; et ce même amour, quand il souffre des maux, prend le nom de patience. Cet amour, sans sortir de sa simplicité, devient tour à tour toutes les vertus dififérentes : mais il n'en veut aucune en tant que vertu, c'està-dire en tant que force, grandeur, beauté, régularité, perfection. L'âme désintéressée n'aime plus, comme saint François de Sales l'a remarqué', les vertus, ni parce qu'elles sont belles et pures, ni parce qu'elles sont digties d'être aimées , ni parce qu'elles embellissent et perfectionnent ceux qui les pratiquent, ni parce qu'elles sont méritoires, ni parce qu'elles préparent la récompense éternelle, mais seulement parce qu'elles sont la volonté de Dieu. L'âme désintéressée, comme ce grand saint disoit de la mère de ChantaP, ne se lave pas de ses fautes pour être pure, et nesepare pas desvertus pour être belle, maispour plaire à son époux, auquel, si la laideur eût été aussi agréable, elle Veut autant aimée quela beauté. Alors on exerce toutes les vertus distinctes sans penser qu'elles sont vertus ; on ne pense en chaque moment qu'à faire ce que Dieu veut . et l'amour jaloux fait tout ensemble qu'on ne veut plus être vertueux pour soi, ert qu'on ne Test jamais tant que quand on n'est plus attaché à l'être. On peut dire en ce sens que l'àme passive et désintéressée ne veut plus même l'amour en tant qu'il est sa perfection et son bonheur, mais seulement en tant qu'il est ce que Dieu veut de nous. De là vient que saint François de Sales dit ^ que nom revenons en nous-mêmes, aimant l'amour au lieu d'aimer le Bien-Aimé. Ailleurs ce saint dit que le désir du salut est bon, mais qu'il est encore plus parfait de ne rien désirer. Il veut dire qu'il ne faut pas même désirer l'amour de Dieu en tant qu'il est nôtre bien. Enfin, pour donner à cette vérité toute la précision nécessaire, ce saint dit qu' il faut tâcher de ne chercher en Dieu que l'amour de sa beauté., et non le plaisir qu'il y a en la beauté de son amour. Cette distinction paraîtra subtile à ceux que l'onction n'a point encore enseignés : mais elle est appuyée sur une tradition de tous les saints de-
i. Entretien de la simplicité. ,
2. Vie de Mme de Chantai, p. 246. — 3. Amour de Dieu, liv IX, chap. n.
DES MAXIMES DES SAINTS. 23 ï
puis l'origine du christianisme, et on ne peut la mépriser sans mépriser les saints qui ont mis la perfection dans cette jalousie si délicate de l'amour.
Parler ainsi, c'est répéter ce que les saints mystiques ont dit après saint Clément et après les ascètes sur la cessation des vertus, et qui a grand besoin d'être expliqué avec une précaution infinie.
Faux. — Dans l'état passif, l'exercice distinct des vertus n'est plus de saison, parce que le pur amour, qui les contient toutes éminemment dans sa quiétude, dispense absolument les âmes de leur exercice.
Parler ainsi, c'est contredire l'Évangile; c'est mettre la pierre de scandale dans la voie des enfants de l'Éslise : c'est leur donner le nom de vivants pendant qu'ils sont morts.
Art. XXXIV. — Vrai. — La mort spirituelle, dont tant de saints mystiques ont parlé après l'Apôtre (qui dit aux fidèles : Vous êtes morts), n'est que l'entière purification ou désintéressement de l'amour; en sorte que les inquiétudes et les empressements qui viennent d'un motif intéresssé n'affoiblissent pas l'opération de la grâce, et que la grâce agit d'une manière entièrement libre. La résurrection spirituelle n'est que l'état habituel du pur amour, auquel on parvient d'ordinaire après les épreuves destinées à le purifier.
Parler ainsi, c'est parler comme tous les plus saints et les plus précautionnés mystiques.
Faux. — La mort spirituelle est une extinction entière du vieil homme et des dernières étincelles de la ccncupisceuce. Alors on n'a plus besoin de résister , même d'une résistance paisible et désintéressée , à ses mouvements naturels, ni de coopérer à aucune grâce médicinale de Jésus-Christ. La résurrection spirituelle est l'entière consommation de Thomme nouveau dans l'âge et dans la plénitude de l'homme parfait comme au ciel.
Parler ainsi, c'est tomber dans une hérésie et dans une impiété qui renversent toutes les mœurs chrétiennes.
Art. XXXV. — Vrai. — L'état de transformation , dont tant de saints anciens et nouveaux ont si souvent parlé, n'est que l'état le plus passif, c'est-à-dire le plus exempt de toute activité ou inquiétude intéressée. L'âme paisible et également souple à toutes les impulsions les plus délicates de la grâce , est comme un globe sur un plan qui n'a plus de situation propre et naturelle. Il va également en tous sens, et la plus insensible impulsion suffit pour le mouvoir. En cet état, une âme n'a plus qu'un seul amour, et elle ne sait plus qu'aimer. L'amour est sa vie; il est comme son être et comme sa substance, parce qu'il est le seul principe de toutes ses afi'ections. Comme cette âme ne se donne aucun mouvement empressé, elle ne fait plus de contre-temps dans la main de Dieu qui la pousse : ainsi elle ne sent plus qu'un seul mouvement, savoir, celui qui lui est imprimé; de même qu'une personne poussée par une autre ne sent plus que cetîe impulsion, quand elle ne la déconcerte point par une agitation à contre-temps. Alors l'âme dit avec simplicité, après saint Paul ; Je vis, mais ce n'est pas moi; c^est Jésus-Christ qui vit en moi Jésus Christ se manifeste dans sa chair
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mortelle , comme l'Apôtre veut qu'il se manifeste en nous tous. Alors l'image de Dieu, obscurcie et presque effacée en nous par le péché, s'y retrace plus parfaitement, et y renouvelle une ressemblance qu'on a nommée transformation. Alors si cette âme parle d'elle par simple conscience, elle dit comme sainte Catherine de Gênes: Je ne trouve plus de moi; il n'y aplus d'autre moi queDieu. Si au contraire elle se cherche par réflexion, elle se hait elle-même en tant qu'elle est quelque chose hors de Dieu ; c'est-à-dire qu'elle condamne le moi en tant qu'il est séparé de la pure impression de l'esprit de grâce, comme la même sainte le faisoit avec horreur. Cet état n'est ni fixe ni invariable. Il est vrai seulement qu'on ne doit pas croire que l'âme en déchoie sans aucune infidélité, parce que les dons de Dieu sont sans repentir, et que les âmes fidèles à leur grâce n'en souffriront point de diminution. Mais enfin la moindre hésitation ou la plus subtile complaisance peuvent rendre une âme indigne d'une grâce si éminente.
Parler ainsi, c'est admettre des termes consacrés par l'Écriture et par la tradition ; c'est suivre divers anciens Pères qui ont dit que l'âme pure étoit transformée et déifiée; c'est expliquer les expressions des saints les plus autorisés; c'est conserver dans son intégrité le dogme de la foi.
Faux. — La transformation est une déification de l'âme réelle et par nature, ou une union hypostatique, ou une conformité à Dieu qui est inaltérable, et qui dispense l'âme de veiller sur le moi, sous prétexte qu'il n'y a plus en elle d'autre moi que Dieu.
Parler ainsi, c'est proférer des blasphèmes horribles; c'est vouloir transformer Satan en ange de lumière.
Art. XXXVL — Yrai. — Les âmes transformées n'ont d'ordinaire plus besoin de certains arrangements, soit pour les temps, soit pour les lieux, ni de formules expresses, ni de pratiques recherchées métûodiquement pour leurs exercices intérieurs. La grande habitude de leur union familière avec Dieu leur donne une facilité et une simplicité d'union amoureuse qui est incompréhensible aux âmes d'un état inférieur; et cet exemple seroit très-pernicieux pour toutes ces autres âmes moins avancées qui ont encore besoin de pratiques réglées pour se soutenir. Les âmes transformées doivent toujours, quoique sans règle gênante, produire avec simplicité tantôt des actes indistincts de la quiétude ou pure contemplation, tantôt des actes distincts, mais paisibles et désintéressés, de toutes les vertus convenables à leur état.
Parler ainsi , c'est expliquer correctement les expressions des bons mystiques.
Faux.— Lésâmes transformées n'ont plus besoin d'exercer les vertus dans les cas précis de précepte ou de conseil. Hors de ces temps, elles peuvent être dans un vide absolu et une inaction intérieure. Elles n'ont qu'à suivre sans attention leurs goûts, leurs inclinations, leur pente, leurs premiers mouvements naturels. La concupiscence est éteinte en elles , ou bien elle y est dans une suspension si insensible, qu'on ne doit plus croire qu'elle puisse se réveiller jamais tout à coup.
Parler ainsi, c'est induire les âmes dans la tentation; c'est les rem-
plir d'un orgueil funeste; c'est enseigner la doctrine des démons; c'est oublier que la concupiscence est toujours ou agissante, ou ralentie, ou suspendue, mais prête à se réveiller soudainement dans notre corps, qui est celui du péché.
Art. XXXVII. — Vrai. — Les âmes les plus transformées ont toujours le Whve arbitre pour pouvoir pécher, comme le premier ange et le premier homme. Elles ont de plus le fond de la concupiscence, quoique les effets sensibles puissent en être suspendus ou ralentis par la grâce médicinale. Ces âmes peuvent pécher mortellement et s'égarer d'une manière terrible. Elles commettent même des péchés véniels, pour lesquels elles disent chaque jour unanimement avec toute l'Église : Remettez-nous nos offenses , etc. La moindre hésitation dans la foi, ou le moindre retour intéressé sur elles-mêmes, pourrait faire tarir insensiblement leur grâce. Elles doivent à la jalousie du pur amour d'éviter les plus légères fautes, comme le commun des justes évite les grands péchés. Leur vigilance, quoique simple et paisible, doit être d'autant plus pénétrante que le pur amour, dans sa jalousie, est bien plus clairvoyant que l'amour intéressé avec toutes ses inquiétudes. Ces âmes ne doivent jamais ni se juger elles-mêmes ni s'excuser, si ce n'est par obéissance et pour lever quelque scandale, ni se justifier en ellesmêmes par un témoignage délibéré et réfléchi, quoique le fond intime de leur conscience ne leur reproche rien. Elles doivent se laisser juger par leurs supérieurs, et leur obéir aveuglément en tout.
Parler ainsi, c'est parler suivant les vrais principes de tous les plus saints mystiques, et sans blesser la tradition.
Faux. — Les âmes transformées ne sont plus libres pour pécher : elles n'ont plus de concupiscence ; tout est en elles mouvement de grâce et inspiration extraordinaire. Elles ne peuvent plus prier avec l'Église, en disant chaque jour : Remettez-nous nos offenses, etc.
Parler ainsi, c'est tomber dans l'erreur des faux gnostiques, renouvelée par les béguards condamnés au concile de Vienne, et par les illuminés d'Andalousie . dans le siècle passé.
Art. XXXVIII. — Vrai. — Les âmes transformées peuvent utilement, et elles doivent même, dans la discipline présente, confesser leurs fautes vénielles qu'elles aperçoivent. En se confessant, elles doivent détester leurs fautes, se condamner, et désirer la rémission de leurs péchés, non comme leur propre purification et délivrance, mais comme chose que Dieu veut, et qu'il veut que nous voulions pour sa gloire. Quoique une âme désintéressée ne se lave plus de ses fautes pour être pure, comme nous l'avons vu dans saint François de Sales, et qu'elle aimât autant la laideur que la beauté, si elle était aussi agréable à l'époux, elle sait néanmoins que la pureté et la beauté sont ce que l'époux veut. Ainsi elle aime uniquement, pour son bon plaisir, la pureté et la beauté, et elle rejette avec horreur la laideur qu'il rejette. Quand une âme est véritablement et actuellement dans le pur amour, on ne doit pas craindre que, dans l'actuelle confession de son péché, elle ne soit dans l'actuelle condamnation de ce qu'elle a commis contre le Bien- Aimé, et par conséquent dans la plus formelle, la plus pure et la pius
efficace contnticTi, quoicm'elle n'en produise pas toujours des actes «ei,. sibîes avec une formule expresse et réfléchie. Si les fautes vénielles sont effacées en un mstantpar la simple récitation de l'Oraison dominicale comme saint Augustin nous l'assure pour le commun des justes impar-' ifaits, à plus forte raison elles sont effacées de même dans les âmes transformées par l'exercice du plus pur amour. Il est vrai qu'on n'est ÎÇ^as obLgé de rendre les confessions toujours également fréquentes, orsque le directeur éclairé a sujet de craindre qu'elles jettent dani le scrupule, ou qu'elles se tournent en pure habitude, ou qu'elles deviennent une décharge de cœur et un soulagement pour l'amourpropre, plus centriste de ne se voir point entièrement parfait, que fidèle à vouloir S9 faire violence pour se corriger; ou parce que ces fréquentes confess:ons troublent trop certaines âmes, et les occupent trop de leur état dans quelques peines passagères; ou parce au'eUes ne voient en elles aucune faute volontaire commise depuis la dernière confession qui paraisse au confesseur une matière suffisante d'absolution sacramentelle, après qu'elles se sont mises à ses pieds pour se soumettre ingénument à la puissance et au jugement de l'Église.
Parler ainsi, c'est parler un langage conforme aux expériences des saints et aux besoins de plusieurs âmes, sans blesser les principes de la tradition.
Faux, — La confession est un remède qui ne convient qu'aux âmes imparfaites, et auquel les âmes avancées ne doivent avoir recours que pour la forme, et de peur de scandaliser le public; ou bien elles ne commettent jamais des fautes qui méritent l'absolution ; ou bien elles ne doivent point être vigilantes de la vigilance paisible et désintéressée de 1 amour pur et jaloux, pour apercevoir tout ce qui peut contrister le Samt-Espnt en eUes ; ou bien elles ne sont plus obligées à la contrition, qui n'est autre chose que l'amour jaloux qui hait d'une parfaite hame tout ce qui est contraire au bon plaisir du Bien-Aimé; ou bien elles crciroient commettre une infidélité contre le désintéressement de 1 amour et contre le parfait abandon, si eUes demandoient de cœur, en même temps que de bouche, la rémission de leurs péchés, que Dieu veut néanmoins qu'elles désirent.
Parler ainsi, c'est anéantir pour ces âmes le véritable exercice du pur amour du souverain bien, qui doit être en cette occasion l'actuelle condamnation du souverain mal; c'est éloigner lésâmes des sacrements et de la discipline de l'Église par une présomption téméraire et scandaleuse; c'est leur inspirer l'orgueil des pharisiens; c'est du moins leur apprendre à se confesser sans vigilance, sans attention, sans sincérité de coeur, lorsqu'elles demandent de bouche la rémission de leurs fautes; c'est introduire dans l'Église une hypocrisie qui rend l'iUusion incurable.
Art. XXXIX. — Vrai. —Les âmes, dans le premier attrait sensible qui les fait passer à la contemplation, ont quelquefois une oraison qui paroit disproportionnée avec quelques défauts grossiers qui leur restent encore; et cette disproportion fait juger à quelques directeurs qui n'ont pas assez d'expérience, que leur oraison est fausse et pleine d'illusion,
comme sainte Thérèse assure que cela lui est arrivé. Lésâmes exercées par les épreuves extraordinaires y montrent quelquefois, pour des occasions passagères, un esprit irrégulier affaibli par l'excès de la peine, et une patience presque épuisée , comme Job parut imparfait et impatient aux yeux de ses amis. Dieu laisse souvent aux âmes mêmes qu'on nomme transformées, malgré la pureté de leur amour, certaines impeffections qui sont plus de l'infirmité du naturel que de la volonté, et qui sont, suivant la pensée de saint Grégoire pape, le contre-poids de leur contemplation, comme l'aiguillon de la chair était dans l'Apôtre l'ange de Satan, pour l'empêcher de s'enorgueillir de la grandeur de ses révélations. Enfin ces imperfections, qui ne sont aucun violement de la loi, sont laissées dans une âme, afin qu'on y voie des marques du grand ouvrage que la grâce a eu besoin de faire en elle. Ces infirmités servent à la rabaisser à ses propres yeux, et à tenir les dons de Dieu sous un voile d'infirmité qui exerce la foi de cette âme et des justes qui la connoissent. Quelquefois même elles servent à lui attirer du mépris et des croix, ou pour la rendre plus docile à ses supérieurs, ou pour lui ôter la consolation d'être approuvée et assurée dans sa voie, comme cela est arrivé à sainte Thérèse avec des peines incroyables; enfin, pour cacher le secret de l'époux et de l'épouse aux sages et aux prudents du siècle.
Parler ainsi, c'est parler conformément aux expériences des saints, sans blesser la règle évangélique, parce que les directeurs qui ont l'expérience et l'esprit de grâce ne laisseront pas de pouvoir juger de l'arbre par les fruits, qui sont la sincérité, la docilité et le détachement de l'âme dans les occasions principales. De plus, il y aura toujours d'autres signes que l'onction de l'esprit de Dieu donnera suffisamment pour se faire sentir, si on examine patiemment de près l'état de chaque âme.
Faux. — On peut regarder une âme comme contemplative, et même comme transformée, quoiqu'on la trouve, pendant des temps considérables, négligente sur son instruction des principes de la religion, inappliquée à ses devoirs, dissipée, sensible et immortifiée, toujours prête à s'excuser sur ses défauts, indocile, hautaine ou artificieuse.
Parler ainsi, c'est autoriser dans l'état le plus parfait les plus dangereuses imperfections; c'est couvrir du nom d'états extraordinaires les défauts les plus incompatibles avec une véritable piété; c'est approuver les illusions les plus grossières ; c'est renverser les règles par lesquelles on peut éprouver les esprits pour savoir s'ils viennent de Dieu; c'est ajjpeler le mal bien, et encourir la malédiction de l'Ecriture.
Art. XL. — Vrai. — L'âme transformée est unie à Dieu sans miliea en trois manières : 1° en ce qu'elle aime Dieu pour lui seul, sans aucun milieu de motif intéressé; 2° qu'elle le contemple sans image sensible ni opération discursive; 3* qu'elle accomplit ses préceptes et ses conseils sans un certain arrangement de formules, pour s'en rendre un témoignage intéressé.
Parler ainsi, c'est dire ce que les saints mystiques ont voulu dire quand ils ont exclu de cet état les pratiques de vertu, et cest une explication qui ne blesse en rien la tradition universelle.
Favit —L'âme transformée est unie à Dieu sans aucun milieu ni du voile de la foi, ni de l'infirmité de la chair malade depuis la chute d'Adam, ni de la grâce médicinale de Jésus-Christ , toujours nécessaire, ni de la médiation de Jésus-Christ, par lequel seul on|)tut en tout état aller au Père.
Parler ainsi , c'est renouveler l'hérésie des béguards condamnés au concile de Vienne.
Art. XLI. — Vrai. — Les noces spirituelles unissent immédiatement l'épouse à l'époux d'essence à essence, ou de substance à substance, c'est-à-dire de volonté à volonté, par cet amour tout pur que nous avons expliqué tant de fois. Alors Dieu et l'âme ne sont plus qu'un même esprit, comme l'époux et l'épouse, dans le mariage, ne sont plus qu'une même chair. Celui qui adhère à Dieu est fait un même esprit avec lui par une entière conformité de volonté que la grâce opère. L'âme y est dans un rassasiement et une joie du Saint-Esprit, qui n'est qu'un germe de la béatitude céleste. Elle est dans une pureté entière, c'està-dire sans aucune souillure de péché (excepté les péchés quotidiens que l'exercice de l'amour peut effacer aussitôt), et par conséquent elle peut, sans passer par le purgatoire, entrer dans le ciel, où il n'entre rien de souillé; car la concupiscence, qui demeure toujours en cette vie, n'est point incompatible avec cette entière pureté, puisqu'elle n'est point un péché ni une souillure de lame. Mais cette âme n'a pas l'intégrité originelle, parce qu'elle n'est exempte ni des fautes quotidiennes, ni de la concupiscence , qui sont incompatibles avec cette intégrité.
Parler ainsi , c'est parler avec le sel de la sagesse qui doit assaisonner toutes les paroles.
Faux. — L'âme en cet état a l'intégrité originelle ; elle voit Dieu face à face, elle jouit pleinement de lui comme les bienheureux.
Parler ainsi, c'est tomber dans la même hérésie des béguards.
Art. XLII. — Vrai. —L'union nommée par les mystiques essentielle ou substantielle consiste dans un amour simple, désintéressé, qui remplit toutes les affections de toute l'âme, et qui s'exerce par des actes si paisibles et si uniformes qu'ils paroissent comme un seul, quoique ce soit plusieurs actes très-réellement distingués. Divers mystiques ont nommé ces actes essentiels ou substantiels, pour les distinguer des actes empressés, inégaux, et faits comme par secousses de l'amour qui est encore mélangé et intéressé.
Parler ainsi, c'est expliquer le vrai sens des mystiques.
Faux. — Cette union devient réellement essentielle entre Dieu et l'âme, en sorte que rien ne peut plus ni la rompre ni l'altérer. Cet acte substantiel est permanent et indivisible comme la substance de l'âme même.
Parler ainsi, c'est enseigner une extravagance autant contraire à toute philosophie qu'à la foi et à la pratique véritable de la piété.
Art. XLIII. — Vrai. — Dieu, qui se cache aux grands et aux sages, se révèle et se communique aux petits et aux simples. L'âme transformée est l'homme spirituel dont parle saint Paul, c'est-à-dire l'homme agi et conduit par l'esprit de grâce dans la voie de pure foi. Cette âme
a souvent, par la grâce et par l'expérience pour toutes les choses de simple pratique dans les épreuves et dans l'exercice du pur amour, une lumière que les savants n'ont pas quand ils ont plus de science et de sagesse humaine que d'expérience et de pure grâce. Elle doit néanmoins se soumettre de cœur aussi bien que de bouche, non-seulement à toutes les décisions de l'Eglise, mais encore à la conduite des pasteurs, parce qu'ils ont une grâce spéciale pour conduire sans exception toutes les brebis du troupeau.
Parler ainsi, c'est dire la vérité avec certitude.
Faux. — L'âme transformée est l'homme spirituel de saint Paul, en sorte qu'elle peut juger de toutes les vérités de la religion , et n'être jugée de personne. Elle est la semence de Dieu, qui ne peut pécher. L'onction lui enseigne tout; en sorte qu'elle n'a besoin d'être instruite par aucune personne, ni de se soumettre à ses supérieurs.
Parler ainsi, c'est abuser des passages de l'Écriture et les tourner à sa propre perte; c'est ignorer que l'onction qui enseigne tout n'enseigne rien tant que l'obéissance, et qu'elle ne suggère toute vérité de foi et de pratique qu'en inspirant l'humble docilité aux ministres de l'Eglise; en un mot, c'est établir au milieu de TÉglise une secte damnable d'indépendants et de fanatiques.
Art. XLIV. — Vrai. — Les pasteurs et les saints de tous les temps ont eu une espèce d'économie et de secret pour ne parler des épreuves rigoureuses et de l'exercice le plus sublime du pur amour qu'aux âmes à qui Dieu en donnoit déjà l'attrait ou la lumière. Quoique cette doctrine fût la pure et simple perfection de l'Évangile marquée dans toute la tradition, les anciens pasteurs ne proposoient d'ordinaire au commun des justes que les pratiques de l'amour intéressé proportionnées à leur grâce, donnant ainsi le lait aux enfants et le pain aux âmes fortes.
Parler ainsi, c'est dire ce qui est constant par saint Clément, par Cassien et plusieurs autres saints auteurs anciens et nouveaux.
Faux. — Il y a eu parmi les contemplatifs de tous les siècles une tradition secrète et inconnue au corps même de toute l'Église. Cette tradition renfermoit des dogmes cachés au delà des vérités de la tradition universelle; ou bien ces dogmes étoient contraires à ceux de la foi commune, et ils exemptoient les âmes d'exercer tous les actes de foi explicite et de vertus distinctes, qui ne sont pas moins essentiels dans la voie de pur amour que dans celle de l'amour intéressé.
Parler ainsi, c'est anéantir la tradition en la multipliant; c'est faire une secte d'hypocrites cachés dans le sein de l'Église, sans qu'elle puisse jamais les découvrir ni s'en délivrer; c'est renouveler le secret impie des gnostiquesetdes manichéens; c'est saper tous les fondements de la foi et des mœurs.
Art. XLV. — Vrai. — Toutes les voies intérieures les plus éminentes, loin d'être au-dessus d'un état habituel de pur amour, ne sont que le chemin pour arriver à ce terme de toute perfection. Tous les degrés inférieurs ne sont point encore ce véritable état. Le dernier degré, nommé par les mystiques transformation ou union essentiePe et san"*
milieu, n'est que la simple réalité de cet amour sans intérêt propre. Cet état eft le plus assuré quand il est véritable, parce qu'il est le plus Tolontaire et le plus méritoire de tous les états de justice chrétienne, et parce qu'il est celui qui donne tout à Dieu en ne laissant rien à la créature. Au contraire, quand il est faux et imaginaire, c'est le comble de Pillusion. Le voyageur, après beaucoup de fatigues, de dangers et de souffrances, en arrivant sur le sommet d'une montagne, y aperçoit de loin la ville qui est sa patrie, et c'est le terme de son voyage et de toutes ses peines : d'abord il est saisi de joie, il croit déjà être aux portes de cette ville, et qu'il ne lui reste plus qu'un chemin court et tout uni : mais à mesure ^ju'il s'avance , il trouve des longueurs et des difficultés qu'il n'avoit pas prévues dans ce premier coup d'oeil. 11 faut qu'il descende par des précipices dans de profondes vallées, où il perd de vue cette ville qu'il croyoit presque toucher ; il faut qu'il remonte souvent en grimpant au travers des rochers escarpés. Ce n'est que par tant de peines et de dangers qu'il arrive enfin dans cette ville qu'il avoit crue d'abord si proche dv3 lui, et à plain-pied. Il en est de même de l'amour entièrement désintéressé. Le premier coup d'œil le découvre dans une merveilleuse perspective. On croit le tenir, on s'imagine déjà y être établi. Du moins on ne voit entre soi et lui qu'un espace court et uni. Mais plus on avance vers lui, plus on éprouve que le chemin en est long et pénible. Rien n'est si dangereux que de se flatter de cette belle idée, et de se croire dans la pratique où l'on n'est point : tel qui admet dans la spéculation cet amour frémiroit jusque dans la moelle des os, si Dieu le mettoit dans les épreuves par lesquelles cet amour se purifie et se réalise dans les âmes. Enfin il faut bien se garder de croire qu'on en a la réalité aussitôt qu'on en a la lumière de l'attrait. Toute âme qui ose présumer, par une décision réfléchie, d'y être parvenue , montre par sa présomption combien elle en est éloignée. Le t:ès-petit nombre de celles qui y sont ne savent si elles y sont toutes les fois qu'elles réfléchissent sur elles-mêmes : elles sont prêtes à croire qu'elles n'y sont pas, quand leurs supérieurs le leur déclarent : elles parlent avec désintéressement et sans réflexion d'elles-mêmes comme d'autrui, et agissent avec simplicité, par pure obéissance, selon le vrai besoin, sans juger ni raisonnerjamais volontairement de leur état. Enfin, quoiqu'il soit vrai de dire que nul homme ne peut marquer des bornes précises aux opérations de Dieu dans les âmes, et qu'il n'y a que l'esprit de Dieu qui puisse sonder les profondeurs de cet esprit même; il est néanmoins vrai de dire que nulle perfection intérieure ne dispense les chrétiens des actes réels qui sont essentiels pour l'accomplissement de toute la loi, et que toute perfection se réduit à cet état habituel d'amour pur et unique qui fait dans ces âmes, avec une paix désintéressée, tout ce que l'amour mélangé fait dans les autres avec quelque reste d'empressement intéressé. En un mot, il n'y a que l'intérêt propre qui ne peut et qui ne doit plus se trouver dans l'exercice de l'amour désintéressé; mais tout le reste y est encore plus abondamment que dans le commun des justes.
Parler avec cette orécaution, c'est demeurer dans les bornes posées
par nos pères, c'est suivre religieusement la tradition; c'est rapporter sans aucun mélange de nouveauté les expériences des saints, et le langage qu'ils ont tenu en parlant quelquefois d'eux-mêmes avec simplicité et pure obéissance.
Faux. — Les âmes transformées peuvent se juger et juger les autres, ou s'assurer de leurs dons intérieurs, sans dépendance des ministres de l'Église; ou bien diriger sans caractère, sans vocation extraordinaire, et même avec des marques de vocation extraordinaire, contre l'autorité expresse des pasteurs.
Parler ainsi, c'est enseigner une nouveauté profane, et attaquer le plus essentiel des articles de la foi catiiolique, qui est celui de l'entière subordination des fidèles au corps des pasteurs, auxquels Jésus-Christ a dit : Qui vous écoute m'écoute.