‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 79 sur 139 · SDR LES MOYENS DONNÉS AUX HOMMES POUR ARRIVER A LA VRAIE RELIGION · texte numérisé non relu

SDR LES MOYENS DONNÉS AUX HOMMES POUR ARRIVER A LA VRAIE RELIGION

A Cambray, 14 juillet.

J'ai une fluxion sur les yeux et un peu de mal à l'estomac.

Dormitum ego, Virgiliusque :

Namque pila lippis inimicum et ludere crudis'.

Il est triste de ne ressembler à Virgile et à Horace que par des infirmités. L'électeur a fait venir de Paris un bon peintre , qui a beaucoup travaillé pour lui à Valenciennes. Ce prince a voulu avoir mon portrait; il est achevé; il est à Paris : vous en aurez une copie; mais laissez-moi un peu de temps pour m'assurer de vous en donner une bonne. Puisque vous voulez ce visage étique, il faut au moins, monsieur, que la copie soit bien exécutée.

Dès que je serai libre, je tâcherai d'écrire ce qui me passe par la tète sur les moyens donnés aux hommes pour arriver à la vraie religion : en attendant, je vais vous proposer superficiellement ce que j'en pense.

I. On est trop frappé de la disproportion qui paroît entre la grossièreté de l'esprit de la plupart des honimes et la hauteur des vérités qu'il faut entendre pour être véritablement chrétien.

Qu'est-ce que les passions grossières, comme l'amour sensuel, la jalousie, la haine, la vengeance, l'ambition et la curiosité, ne font point deviner aux hommes les moins cultivés et les moins subtils? Qu'est-ce que les sauvages mêmes ne pénètrent pas pour leurs intérêts?

Qu'est-ce que les hommes les plus vils n'ont point inventé pour la perfection des arts, quand l'avarice les a excités? Qu'est-ce qu'un en-

i. Hor., lib. II, sat. vi. — 2. Ibid., lib. I, sat. v.

LETTRES SUR LA RELIGION. d03

fant n'apprend point, depuis Tâge de deux ans jusqu'à celui de sept, soit pour discerner tous les objets qui l'environnent, pour observer leurs propriétés, leurs rapports et leurs oppositions, soit pour apprendre tous les termes innombrables d'une langue, qui expriment avec précision et délicatesse tous ces objets avec toutes leurs dépendances?

Qu'est-ce qu'un prisonnier n'invente point dans une prison pendant vingt ans, pour tâcher d'en sortir, pour savoir des nouvelles de ses amis, pour leur donner des siennes, pour tromper la vigilance et la défiance de ceux qui le tiennent en captivité ?

Qu'est-ce qu'un homme ne rechercheroit point pour découvrir les causes de son état, s'il se trouvoit tout à coup à son réveil transporté dans une île déserte et inconnue? Que ne feroit-il point pour savoir comment il y auroit été transporté pendant un long sommeil , pour chercher dans cette île quelque marque d'habitation, quelque vestige d'homme, pour inventer quelque moyen de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de naviguer, et de retourner en son pays?

Voilà les ressources naturelles de l'esprit humain dans les hommes même les moins cultivés. Il n'y a qu'à bien vouloir pour parvenir à toutes les choses qui ne sont pas absolument impossibles. Aimez autant la vérité que vous aimez votre santé, votre vanité, votre liberté votre plaisir, votre fantaisie; vous la trouverez. Soyez aussi curieux pour trouver celui qui vous a fait, et à qui vous devez tout, que les hommes les plus grossiers sont curieux pour suivre un soupçon malin, pour cûntx..ier leur passion brutale, pour déguiser leurs desseins injustes et honteux : en voilà assez pour trouver Dieu et la vie éternelle. Faites que l'homme soit en ce monde comme celui qui se trouveroit à son réveil dans une île déserte et inconnue. Faites que l'homme, au lieu de s'amuser aux sottises qu'on nomme fortune, divertissement, spectacles, réputation, politique, éloquence, poésie, ne soit occupé que de se dire à lui-même : « Qui suis-je, où suis-je, d'où viens-je? par où suis-je venu ici, où vais-je? pourquoi et par qui suis-je fait? Quels sont ces autres êtres qui me ressemblent et qui m'environnent? d'où \icnnent-ils ? Je leur demande ce qu'ils me demandent, et nous ne saurions nous dire les uns aux autres ce que nous sommes, ni par où nouE nous trouvons assemblés. Je n'ai nulle autre affaire dans ce coin de l'univers, où je suis comme tombé des nues, que celle d'être étonné de moi et de mon état, de découvrir mon origine et ma fin. Je n'ai que quatre jours à passer dans cet état : je ne dois les employer qu'à découvrir ce qui peut décider de moi. Je dois me défier de mon esprit, que je sens vain, léger, inconstant, présomptueux. Je dois aussi craindre mes passions folles et brutales; je n'ai qu'une seule affaire, qui est dem'étudier, de m'approfondir, et surtout de me vaincre, pour rne rendre digne de parvenir à la vérité, supposé que je puisse parvenir jusqu'à elle. Il est vrai qu'en la cherchant avec gêne et travail, je passerai peut-être toute ma vie dans une peine stérile, sans pouvoir sortir de ces profondes ténèbres où je me vois comme abandonné : mais qu'importe? Cette courte vie n'est que le songe d'une nuit; si peu que je suive ma raison avec courage, je dois être plus content de la passer

dans une si raisonnable et si importante occupation, avec la consolation d'agir sérieusement en homme, que de m'abandonner à la folie de mes passions, qui se tourneroient en malheur pour moi. Il n'y a que la légèreté d'un esprit mou et sans ressource contre sa passion qui me pût faire prendre le change si honteusement. » Dès qu'un homme sera homme de la sorte, il aura bientôt les yeux ouverts. Tous les autres hommes passent leur vie dans la caverne de Platon», à ne voir que des ombres. Pourquoi les hommes ne feront-ils pas, pour faire la découverte d'eux-mêmes, ce que fit ce Scythe Anacharsis, qui vint dans la Grèce chercher la vérité; et ce que faisoient les Grecs, qui alloient en Egypte, en Asie, et jusque dans les Indes, chercher la sagesse? Il ne faut pas beaucoup de lumière pour apercevoir qu'on est dans les ténèbres; il ne faut pas être bien fort pour sentir son impuissance; il ne faut pas être bien riche pour être las de sa pauvreté. Pour être un vrai philosophe, il ne faut que connoître qu'on ne l'est pas; il ne faut que vouloir savoir ce qu'on est, et qu'être étonné de ne le savoir pas. Un voyageur va au Monomotapa et au Japon , pour apprendre ce qui ne mérite nullement sa curiosité, et dont la découverte ne le guérira d'aucun de ses maux. Quand trouvera-t-on des hommes qui fassent, non pas le tour du monde, mais le moindre effort de curiosité pour dévelojiper le grand mystère de leur propre état? On parcourt les mers les plus orageuses, pour aller chercher à quatre mille lieues d'ici le poivre et la cannelle; on surmonte les vents, les flots, les abîmes et les écueils, pour avoir ce qui n'est presque bon à rien : on ne traverseroit pas la Manche pour apprendre à être sage, bon et digne d'un bonheur éternel.

En faut-il davantage pour confondre l'homme, pour le couvrir de honte sur son ignorance, pour le rendre inexcusable dans une indolence si dénaturée et dans une stupidité si monstrueuse?

On dit hardiment qu'un villageois n'a pas assez d'esprit pour apprendre son catéchisme, pendant qu'il apprend sans peine toutes les chansons malignes et impudentes de son village ; pendant qu'il use des déguisements les plus subtils pour cacher ses débauches et ses larcins.

L'esprit de chaque homme s'étend ou se raccourcit suivant l'application ou l'inappUcation où il vit. L'esprit est comme un cuir souple qui prête : il s'allonge et il s'élargit à proportion de la bonne volonté et de l'exercice. Tournez autant l'esprit au bien qu'il est d'ordinaire tourné au mal; vous trouverez, par le seul amour du bien, des ressources incroyables d'esprit pour arriver à la vériié, dans les hommes mêmes qui montrent le moins d'ouverture. Si tous les hommes aimoient la vérité plus qu'eux, comme elle mérite sans doute qu'on l'aime, ils

1. On sait que Platon, dans sa République, voulant exprimer rimperfection de lintelligence humaine en cette vie, représente le genre humain comme « enseveli dans une caverne immense, où il ne peut s'occuper que d'ombres « vaines et artificielles, et d'où il ne peut s'élever que par de pénibles efforts « jusqu'au monde intellectuel, pour y contempler la suprême intelligence dans « le calme des sens et des passions. » De Rep., lib. VII, pag. 514 et seq., édit. S«rran. Voyez le Voyage (P Anacharsis, chap. liv. (Edit de. Fer5.>

feroient pour la trouver tout ce qu'ils font pour se flatter dans leurs illusions. L'amour, avec peu d'escrit, feroit des découvertes merveilleuses.

Connubialis amor de Mulcibre fecit Apellem.

II, Il ne s'agit nullement de mettre les hommes grossiers et sans étude en état d'expliquer avec précision et méthode ce qui les persuadera en faveur de la vertu et de la religion : il suffit qu'ils parviennent au point d'être persuadés par des raisons droites et solides, quoiqu'ils ne puissent pas développer les raisons qui les persuadent, ni réfuter les objections subtiles qui les embarrassent.

Rien n'est plus facile que d'embarrassser un homme de bon sens sur la vérité de son propre corps, quoiqu'il lui soit impossible d'en douter sérieusement. Dites-lui que le temps qu'il appelle celui de la veille, n'est peut-être qu'un temps de sommeil plus profond que celui du sommeil de la nuit; soutenez-lui qu'il se réveillera peut-être à la mort du sommeil de toute la vie, qui n'est qu'un songe, comme il se réveille chaque matin en sortant du songe de la nuit; pressez-le de vous donner une différence précise, claire et décisive entre l'illusion du songe de la nuit, où l'homme se dit faussement à lui-même : « Je me sens, je touche, je vais, j'écoute, et je suis sûr de ne rêver pas, » et l'illusion du songe où nous sommes peut-être dans la vie entière : vous mettrez cet homme dans l'impuissance de vous répondre: mais il n'en sera pas moins dans l'impuissance de vous croire, et de douter de ce que vous lui contestez; il rira de votre subtilité; il sentira, sans pouvoir le démêler, que votre raisonnement subtil ne fait qu'embrouiller une vérité claire, au lieu d'éclaircir une chose obscure. Il y a cent autres exemples des vérités dont les hommes ne sont nullement libres de douter, et qui leur échappent dès qu'un philosophe les presse de répondre à une objection subtile. La vérité n'en est pas moins vraie, et la conviction intime que tous les hommes en ont n'en est pas moins une règle invincible de croyance, quoique chacun soit dans l'impuissance de démêler sa raison de croire. Il y a deux degrés d'intelligence, dont l'un opère une entière conviction, quoiqu'il soit moins parfait que l'autre : l'un se réduit à être dans l'impuissance de douter d'une vérité, parce qu'elle a une évidence simple, et pour ainsi dire directe; l'autre a de plus une évidence réfléchie , en sorte que l'esprit explique la preuve de sa conviction, et réfute tout ce qui pourroit l'obscurcir. Les plus sublimes philosophes mêmes sont invinciblement persuadés d'un grand nombre de vérités, quoiqu'ils ne puissent les développer clairement, ni réfuter les objections qui les embrouillent.

III. Il est vrai que les hommes, comme un auteur de notre temps l'a très-bien remarqué, a n'ont point assez de force pour suivre toute leur raison; » aussi suis -je très-persuadé que nul homme, sans la grâce, n'auroit pas, par ses seules forces naturelles, toute la constance, toute la règle, toute la modération, toute la défiance de lui-même, qu'il lui faudroit pour la découverte des vérités même qui n'ont pas besoin de la lumière supérieure de la foi : en un mot, cette philosophie naturelle,

FÉNELOIf. — m 2Û

qui iroit sans préjugé, sans impatience, sans orgueil, jusqu'au bout de la raison purement humaine, est un roman de philosophie. Je ne compte que sur la grâce pour diriger la raison même dans les bornes étroites de la raison , pour la découverte de la religion ; mais je crois avec saint Augustin que Dieu donne à chaque homme un premier germe de grâce intime et secrète, qui se môle imperceptiblement avec la raison, et qui prépare l'homme à passer peu à peu de la raison jusqu'à la foi. C'est ce que saint Augustin nomme « inchoationes quaedam fidei, conceptio- «nibussimiles \ » C'est un commencement très-éloigné pour parvenir de proche en proche jusqu'à la foi; comme un germe très-informe est le commencement de l'enfant qui doit naître longtemps après. Dieu mêle un commencement du don surnaturel avec les restes de la bonne nature, en sorte que l'homme qui les tient réunis ensemble dans son propre fonds ne les démêle point, et porte au dedans de soi un mystère de grâce qu'il ignore profondément ; c'est ce que saint Augustin fait entendre par ces aimables paroles': « Paulatim, tu, Domine, manu mitissima etmiseriûc cordissima pertractans et componens cormeum, etc. » La plus sublime sagesse du Verbe est déjà dans l'homme ; mais elle n'y est encore que comme du lait pour nourrir des enfants ; « ut infantiae nostrae lactesce- <r ret sapientia tua '. » Il faut que le germe de la grâce commence à éclore pour être distingué de la raison.

Cette préparation du cœur est d'abord d'autant plus confuse qu'elle est générale ; cest un sentiment confus de notre impuissance, un désir de ce qui nous manque, un penchant à trouver au-dessus de nous ce que nous cherchons en vain au dedans de nous-mêmes, une tristesse sur le vide de notre cœur , une faim et une soif de la vérité , une disposition sincère à supposer facilement qu'on se trompe, et à croire qu'on a besoin de secours pour ne se tromper plus.

On peut remarquer ceci en étudiant de près certains hommes. Par exemple, on en trouvera deux auxquels on se méprendra aisément. L'un aura beaucoup plus d'activité et de pénétration d'esprit que l'autre; il paroltra né philosophe, amateur passionné de la vérité et de la vertu, désintéressé, généreux et uniquement occupé des plus hautes spéculations; mais observez-le de près, vous trouverez un homme amoureux de son esprit et de sa sagesse, qui cherche la sagesse et la vertu pour enrichir son esprit, pour s'orner et s'élever au-dessus des autres : cet amour-propre l'indispose pour la découverte de la pure vérité; il veut prévaloir ; il craint de paroître dans quelque erreur, et il s'expose d'autant plus à errer, qu'il est jaloux de paroître n'errer jamais en nen. Au contraire, l'autre, avec beaucoup moins d'inteUigence, occupe son esprit de la vérité, et non de son esprit même; il va d'une démarche simple et directe vers la vérité, sans se replier sur soi par complaisance ; il a une secrète disposition à se défier de soi, à sentir sa foibiesse, à vouloir être redressé. Celui qui paroîtle moins avancé l'est infiniment plus que l'autre : Dieu trouve dans l'un un fonds qui re-

1. De dit», qusest. ad Simplic, lib. I, qnaest. n, n. 2, t. VI.

1. Conffisf lih VL cao. V, n. 7, t. I. — 3. /Wd.. lib. VII. cap. xvm n. ML

pousse son secours, et qui est indigne de ia vérité; il met en Tautre cette pieuse curiosité, cette conviction de son impuissance, cette docilité salutaire qui prépare la foi.

Ce germe secret informe est le commencement de l'homme nouveau- « conceptionibus similes. » Ce n'est point la raison seule ni la nature laissée à elle-même, c'est la grâce naissante qui se cache sous la naturepour la corriger peu à peu.

Ce premier don de grâce, qui est si enveloppé, est expliqué par samt Augustm en ces termes : a Quod ergo ignorât quid sibi agendum « sit, ex eo est quod nondum accepit : sed hoc quoque accipiet, si hoc ^ quod accepit bene usa fuerit. Accepit autem ut pie et diligenterquœ- « rat si volet».» Ce n'est d'abord qu'une disposition générale et confuse de chercher avec amour pour la vérité, avec défiance de soi, avec un vrai désir de trouver une lumière supérieure et ordinaire : pte et diligenter. Chercher avec confiance en soi, et sans désirer un secours supérieur pour s'y soumettre avec une humble docilité, ce n'est point chercher pie; au contraire, c'est chercher avec une impie et irréligieuse présomption. C'est suivant ce principe que saint Augustin dit ces mots: «Hoc enim restât in ista mortali vita libero arbitrio, non ut « impleat homo justitiam quum voluerit, sed ut se supplici pietate con- « vertatad eum, cujus dono eam possit implere^. »

Ces mots « supplici pietate, » expriment que l'homme ne parvient à la vérité et à la vertu qu'autant que la grâce l'a prévenu pour le rendre humble, et pour lui inspirer cette prière pieuse et soumise qui mérite seule d être exaucée. Enfin ce Père parie ainsi : « Facultatem habet a ut adjuvante Greatore seipsum eicolat, et pio studio possit omnes aca quirere et capere virtutes, per quas et a difficultate cruciante et ab

«ignorantiacaecanteliberetur3.» Voilà la grâce médicinale et libératrice qm va peu à peu jusqu'à dissiper toutes les ténèbres et à vaincre toutes les passions de l'homme corrompu; voilà l'enchaînement des grâces depuis la première recherche de la vérité , a pie et diligenter, v jusqu'au comble de la perfection, a omnes acquirere et capere virtutes. d Dieu doit cette suite de grâces, non à la nature, mais à sa promesse purement gratuite ; il la doit même à son propre commandement, puisqu'il ne peut demander à l'homme qu'à proportion de ce que l'homme a déjà reçu de lui, et que les vertus surnatureUes qu'il demande sont impos- 8it)les aux seules forces naturelles de la volonté , surtout la volonté étant malade et afi-oiblie : « Homo ergo gratia juvatur , ne sine causa voluntati « ejus jubeatur* « Il ne s'agit donc point de ce que chaque homme peut par les seules forces de sa raison et de sa volonté, pour prouver la vraie religion : il est question de Dieu, qui promet de suppléer ce gui manque, quand il ne manque point par l'indisposition déméritoire de la volonté libre de l'homme : il ne s'agit pas même de la disproportion qui paroît entre une première semence de grâce qui est enveloppée

Page 1