‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 92 sur 139 · Chapitre premier. — De Vétat et de Vimportance de cette question · texte numérisé non relu

Chapitre premier. — De Vétat et de Vimportance de cette question

Les docteurs protestants affectent de mépriser, comme une pure chicane , ce que nous disons pour montrer qu'ils n'ont aucun ministère légitime parmi eux. « Le peuple de l'Église romaine, dit du Moulin ', est appris à insister sur les formes de l'envoi et sur la succession , comme sur la chose la plus nécessaire de toutes. » Faut-il s'en étonner? c'est ce qui frappe le plus tous les hommes. C'est à ce signe éclatant, et proportionné aux yeux les plus grossiers, que Dieu a voulu attacher la vérité de la doctrine, afin que les simples pussent la reconnottre sans diccussion. Supposé, comme nous le prétendons, et comme l'expérience en convaincra toujours les esprits humbles, que les simples ne puissent pas décider par eux-mêmes sur le détail des dogmes,^ la sagesse divine pouvoit-elle mettre devant leurs yeux rien de plus sûr pou? les préserver de tout égarement, qu'une autorité extérieure qui, tirant son origine des apôtres et de Jésus-Christ même , montrât une suite de pasteurs sans interruption? Que les protestants s'efforcent donc tant qu'il leur plaira de décrier cette question . en l'appelant une question de petits missionnaires''', qu'ils en; évitent même l'examen comme du Moulin l'a évité dans tout le livre qui paroît destiné à l'éclaircir; elle touchera toujours les âmes droites et attentives. Il faut avouer que toute la réforme du siècle passé est un attentat, si ceux qui l'ont commencée et soutenue ont pris la qualité de pasteurs de Jésus-Christ sans aucune mission véritable.

Ils sont divisés entre eux sur la manière de justifier cette mission. Le synode de Gap a défendu d'alléguer la mission successive et ordinaire des premiers pasteurs. Vous voyez que ce synode n'osoit recourir à une fable qui eût paru alors trop absurde. Les ministres qui ont suivi son esprit soutiennent que le peuple fidèle a usé de son droit naturel pour former, selon les besoins, de nouveaux ministres. D'autres, s"éloignant de cette maxime, allèguent la mission successive et ordinaire des anciens pasteurs. <r Dieu s'est servi, dit du Moulin, de deux sortes de pasteurs. Quelques-uns sont venus des vallées de Dauphiné et de Piémont, et des montagnes de Provence.... et ont dressé des Églises, et fait des ordinations de pasteurs, dont d'autres sont descendus jusqu à notre temps. Les autres sont sortis de l'Église romaine. De ceux-là la

vocation ne peut être contestée, puisqu'ils étoient pasteurs des ancien-

i. De la vocation des pasteurs, liv. I, chap. m. 2- Claude, Réponse aux Préjugés.

nés églises de ce royaume •. » Vous voyez qu'il s'efforce de justifier sou ministère en montrant que la succession a été continuée par les vaudois et par les prêtres catholiques qui se sont faits protestants. Tant il est vrai que ceux mêmes qui paroissent mépriser l'argument de la succession en sentent malgré eux la force et veulent l'avoir pour eux. Dans ce même chapitre, du Moulin se demande à lui-même les miracles qui ont établi le nouveau ministère, et il répond : a Si les miracles étoient nécessaires, ce seroit pour ceux qui n'ont nulle vocation ordinaire. » Ainsi il suppose toujours la succession dans ses pasteurs. C'est ce qu'il auroit dû prouver : mais il n'entreprend pas même de le faire; il savoit bien que le contraire étoit trop manifeste dans son parti. Calvin, chef de la réforme, se vante de n'avoir jamais reçu Vhuile puante. C'est ainsi qu'il parle de l'onction que l'Église pratique depuis tant de siècles, pour imiter, dans la consécration des prêtres, ce que la synagogue pratiquoit par l'ordre de Dieu, et pour représenter Jésus, qui est nommé le Christ, c'est-à-dire l'oint du Seigneur. Nous apprenons de Bèze, dans la vie de Calvin, et dans son Histoire ecclésiastique, que Calvin n'avoit que vingt-trois ans, et par conséquent ne pouvoit être prêtre, lorsqu'il commença à dogmatiser à Orléans. On n'a qu'à ouvrir cette Histoire ecclésiastique, pour voir clairement que les autres pasteurs qui ont fondé leurs Eglises étoient presque tous de simples laïques. Sitôt que Bèze trouve quelques prêtres ou quelques moines qui ont embrassé leur réforme, il ne manque pas de les marquer soigneuse ment. Il ne faut donc pas douter qu'il n'eût marqué en détail les autres pasteurs qui auroient reçu l'ordination romaine ou celle des Vaudois, si cela eût été véritable. C'étoit une circonstance trop forte pour être omise. M. Claude avoue' que Le Masson, dit La Rivière, premier ministre de Paris, qui n'avoit que vingt-deux ans, et qui fut élu par l'assemblée faite dans la chambre d'une femme nouvellement accouchée, n'avoit jamais reçu aucune ordination. Mais ce ministre ajoute que « ces vocations conférées par le peuple, sans pasteurs, sont en fort petit nombre. » Pour moi, je soutiens, au contraire, qu'on seroit bien embarrassé à nous marquer beaucoup de ces premiers pasteurs de la réforme qui eussent reçu l'ordination ancienne. Le Clerc, cardeur de laine, qui fut le premier pasteur des protestants à Meaux, n'étoit sans doute ni barbe chez les Vaudois, ni prêtre catholique. Tels furent encore les premiers pasteurs de leurs Églises de Saintes, d'Orléans, de Bourges, d'Issoudun, de Poitiers, de Rouen, de Tours. Ce seroit abuser de la patience du lecteur, que de lui donner ce détail ennuyeux, pour prouver des faits qui ne peuvent être contestés.

Mais à quoi sert de vouloir éblouir les lecteurs par l'apparence d'une succession tirée des vaudois et des prêtres sortis de l'Église romaine? Du Moulin auroit-il voulu s'engager sérieusement à prouver que les. anciens vaudois, cachés dans quelques vallées, avoient conservé sans interruption l'ancienne imposition des mains? Ignoroit-il que Pierre

1. De la vocation des pasteurs, liv. II, nP traité, chap. i. 3. Réponse aux Préjugea, pag. 363.

324 DU mNISTÈRE DES PASTEURS.

Valdo étoit un laïque qui, malgré la règle évangélique, s'appela luimême au ministère? Simon de Voyon, auteur protestant, dans son dénombrement des docteurs de l'Église de Dieu, l'a enseigné lui-même à ceux de sa secte. Il raconte que Valdo étoit de Lyon, et qu'ayant vu mourir subitement un homme au milieu d'une compagnie, il en fut saisi de frayeur et commença dès lors à instruire les pauvres, qu'il soulageoit par ses aumônes. «L'évêque du lieu, dit-il, et les prélats qui portent les clefs, comme ils disent, et n'y veulent entrer ni laisser entrer les autres, commencèrent à murmurer de ce qu'un homme lai ou séculier, comme ils appellent, traitoit et déclaroit en langue vulgaire la sainte Ecriture, et faisoit assemblée en sa maison, l'admonestèrent de se désister sous peine d'excommunication. Mais pour cela le zèle que Valdo avoit d'avancer la gloire de Dieu, et le désir qu'avoient les petits d'apprendre, ne fut en rien diminué. » Il ajoute bientôt après : a Ainsi l'appellation des pauvres de Lyon commença. On les nomma aussi vaudois, lyonnistes, etc. >3 Crespin dit la même chose'. Voilà un étrange moyen pour justifier la succession non interrompue du ministère chez les protestants, que de les joindre avec les vaudois, secte qui a pour fondateur et pour premier pasteur un simple laïque, de l'aveu des protestants mêmes; secte dont le corps, semblable à son chef, n'étoit composé que de mendiants séduits par les aumônes et par les discours de Valdo; de là leur vint Vappellation de pauvres de Lyon; secte enfin qui, bien loin de perpétuer Tordre des pasteurs consacrés par l'imposition des mains, faisoit profession de mépriser l'ordre ecclésiastique et d'en rendre les peuples indépendants. Remarquez encore combien Simon de Voyon entroit dans leur esprit, puisqu'il raconte comme une chose absurde, a que les prélats commencèrent à murmurer de ce qu'un homme laïque ou séculier traitoit et déclaroit en langue vulgaire la sainte Écriture, d Mais je veux bien supposer la fable du ministre Léger, qui assure, dans son Histoire des vaudois, qu'ils viennent non de Valdo, mais de Claude de Turin. S'ensuit-il que leurs pasteurs, qu'il appelle barbes, eussent reçu l'imposition des mains des anciens pasteurs? Ne voit-on pas, au contraire, que si Valdo n'a point été leur fondateur, il a été au moins, selon Léger même, un de leurs principaux pasteurs, quoiqu'il n'eût point été ordonné? Par lui on peut juger des autres. Consultons encore les anciennes confessions de foi des Églises vaudoises, rapportées par le ministre Léger, a Nous n'avons rien, disent-elles, de l'Écriture qui nous fasse foi de tels ordres; ainsi seulement la coutume de l'Église.... » Et dans le catéchisme rapporté par le même auteur, le barbe ayant dit : a Par quelles choses connois-tu les ministres? » l'enfant répond : oc Par le vrai sens de la foi, par la vie de bon exemple, par la prédication de l'Évangile, et par la due administration des sacrements. » En tout cela vous ne voyez aucune trace d'ordination: au contraire, vous voyez qu'ils ne reconnoissoient pas même qu'elle fût autorisée par FÉcriture : comment donc pourroit-on

1. Etat â' r Église, sur l'an 1175, chap. Du commencement des vaudois^ pag. 306, éàv.. de 1581.

DU mNISTÈRE DES PASTEURS. 325

s'assurer qu'ils l'eussent toujours gardée? On voit encore par les relations de Claude Seyssel, archevêque de Turin, cité par Léger même, que les vaudois avoient rejeté les prêtres, principalement à cause de leurs mœurs dépravées. Ils ne croyoient pas qu'on pût conserver le ministère quand on tomboit dans le péché et qu'on n'imitoit point la pauvreté de Jésus-Christ. « Les pontifes, disoient-ils, étant tels qu'ils n'abandonnent rien da leur, et ne gardent point les autres choses de la loi du Christ, en quelle puissance ordonnent-ils les évêques? »

D'un autre côté, comment s'ensageroit- on à prouver que tous les pasteurs protestants qui n'ont point été ordonnés par des vaudois ront été par des pasteurs de l'Église romaine? II en faudroit déposer beaucoup si l'on abandonnoit le ministère de tous ceux auxquels cette succession manqueroit. Ne dites pas qn'on doit la supposer comme un fait ancien qu'on ne peut plus éclaircir; car si elle est essentielle, il faut qu'elle soit clairement prouvée par des faits et par des témoignages certains, ou fondée, comme la nôtre, sur une notoriété universelle qui emporte l'aveu même de nos adversaires.

Enfin cette question est décidée par leur discipline. ^ Les nouveaux introduits en l'Eglise, dit-elle, singuUèrement les moines et les prêtres, ne pourront être élus au ministère sans diligente et longue inquisition et épreuve.... et ne leur imposera-t-on les mains, non plus qu'aux inconnus, que par l'avis des synodes. « Il n'est pas question ici de l'élection d'un homme déjà bien ordonné, mais de son ordination même, qui doit être réitérée. Si cette ordination romaine est le titre de leur vocation, si elle leur est nécessaire pour justifier la mission et la succession de leurs pasteurs, pourquoi la regarder comme une tache? Si leur vocation, comme dit du Moulin, ne peut être contestée, puisqu'ils étoient pasteurs des anciennes Églises, pourquoi supposer qu'elle est nulle, en réordonnant tous ceux qui l'ont reçue, comme on ordonne les nouveaux introduits en V Église et les inconnus? Je sais bien que Calvin dit, parlant de cette ordination» : «Que reste-t-il, sinon que leur prêtrise soit un sacrilège damnable? Certes, c'est une trop grande impudence à eux de l'orner du titre de sacrement. » Il parle à cause que leur ordination donne aux prêtres la puissance de sacrifier Jésus-Christ. Et c'est au même sens que du Moulin la rejette. Mais nous n'avons qu'à mettre à part pour un moment ce que nous appelons prêtrise. Il auroit fallu, selon les principes de du Moulin, renoncer à cette puissance de sacrifier Christ, et à toutes les autres que les protestants nous accusent de donner mal à propos dans nos ordinations. Mais enfin il ne falloit ni mépriser ni réitérer comme nulle notre imposition des mains, puisqu'elle est le titre des drotestants mêmes pour justifier leur vocation ordinaire et leur succession. Qui ne voit que du Moulin n'a songé, comme nous l'avons dit, qu'à éluder la difficulté par ce fantôme de succession? Pour M. Jurieu, il décide nettement avec M. Claude, par un principe aussi éloigné de celui de du Moulin que l'orient Test de l'occident. Ils abandonnen de bonne foi la succession, et

Page 1