IV. — Projet de rhétorique
Une excellente rhétorique seroit bien au-dessus d'une grammaire et de tous les travaux bornés à perfectionner une langue. Celui qui entreprendruit cet ouvrage y rassemblerait tous les plus beaux préceptes d'Aristote, de Cicéron, de Quintilien, de Lucien, de Longin, et des autres célèbres auteurs : leurs textes, qu'il citeroit, seroient les ornements du sien. En ne prenant que la fleur de la plus pure antiquité, il feroit un ouvrage court, exquis et délicieux.
Je suis très-éloigné de vouloir préférer en général le génie des anciens orateurs à celui des modernes. Je suis très-persuadé de la vérité d'une comparaison qu'on a faite : c'est que , comme les arbres ont aujourd'hui la même forme et portent les mêmes fruits qu'ils portoient il y a deéx mille ans , les hommes produisent les mêmes pensées. Mais il y a deux choses que je prends la liberté de représenter. La première est que certains climats sont plus heureux que d'autres pour certains talents, comme pour certains fruits. Par exemple, le Languedoc et la Provence produisent des raisins et des figues d'un meilleur goût que la Normandie et que les Fays-Bas. De même les Arcudiens étoient d'un naturel plus propre aux beaux-arts que les Scythes Les Siciliens sont encore plus propres à la musique que les Lapons. On voit même que les Athéniens avoient un esprit plus vif et plus subtil que les Béotiens. La seconde chose que je remarque , c'est que les Grecs avoient une espèce de longue tradition, qui nous manque ; ils avoient plus de culture pour (,'éloquence que notre nation n'en peut avoir. Chez les Grecs tout dépendoit du peuple, et le peuple dépeiuloit de la parole. Dans leur forme de gouvernement, la fortune, la réputation, l'autorité, étoient attachées à la persuasion de la multitude ; le peuple éloit entraîné par les rhéteurs artificieux et Vc..<=:::ents; la parole étoit le grand ressort en paix et en guerre : de là viennent tant de harangues qui sont rapportées dans les histoires, et qui nous sont presque incroyables, tant elles sont loin de nos moeurs. On voit, dans Diodore de Sicile, Nicias et Gylippe qui entraînent tour à tour les Syracusains : l'un leur fait d'ahord accorder la vie aux prisonniers athéniens; et l'autre, un moment après, lesdétermine à faire mourir ces mêmes prisonniers.
La parole n'a aucun pouvoir semblable chez nous; les assemblées n'y sont que des cérémonies et des spectacles. Il ne nous reste guère de monuments d'une forte éloquence, ni de nos anciens parlements, ni de nos états généraux, ni de nos assemblées de notables; tout se décide en secret dans le cabinet des princes ou dans quelque négociation particulière : ainsi notre nation n'est point excitée à faire les
nn'nif ta i'IToi ts 1 1 11 «ï les Grecs pour dominer par la parole. L'usage public de l'éloquence est maintenant presque borné aux prédicateurs cl aux avocats.
Nos avérais n'ont pas autant d ardeur pour gagner le procès de la rente d'un particulier, que les rhéteurs de laGrèce avoieut d'ambition pour s'emparer de l'autorité suprême dans une république. Un avocat ne perd rien, et gagne même de l'argent en perdant la cause qu'il plaidp. Est-il jeune? il se hâte de plaider avec un peu d'é égance pour acquérir quelque réputation, et sans avoir jamais étudié ni le fond des luis ni les grands modèles de l'antiquité. A-t-il quelque réputation établie? il cesse de plaider et se borne aux consultations, où il s'enrichit. Les avocats les plus estimables sont ceux qui exposent nettement les faits, qui remontent avec précision à un principe de droit, et qui répondent aux objections suivant ce principe. Mais où sont ceux qui possèdent le grand art d'enlever la persuasion et de remuer les cœurs de tout un peuple)?
Osprai-je parler avec la môme liberté sur les prédicateurs? Dieu sait combien je révère les ministres de la parole de Dieu; mais je ne blessp aucun d'entie eux personnellement, en remarquant en général qu'ils ne sont pas tous également humbles et détachés. Des jeunes gens sans réputation se hâtent de prêcher: le public s'imagine voir qu'ils cherchent moins la gloire de Dieu que la leur, et qu'ils sont plus occupés de leur fortune que du salut des âmes. Ils parlent en orateurs brillants plutôt qu'en ministres de Jésus-Christ et en dispensateurs de ses mystères. Ce n'est point avec cette ostentation de paroles que saint Pierre annonçoit Jésus crucifié, dans ces sermons qui convertissoient tant de milliers d'hommes.
Veut-on apprendre de saint Augustin les règles d'une éloquence sérieuse et effiVace? Il distingue , après Cicéron , trois divers genres suivant lesquels on peut parler. 11 faut, dit-il1, parler dune façon abaissée et famdière, pour instruire, submisse ; il faut parler d'une façon douce, gracieuse et insinuante, pour faire aimer la vérité, temperate; il faut parler d'une façon grande et véhémente quand on a besoin d'entraîner les hommes, et de les arracher à leurs passions, granditer. Il ajoute qu'on ne doit user des expressions qui plaisent, qu'à cause qu'il y a peu d'hommes assez raisonnables pour goûter une vérité qui est sèche et nue d.ms un discours. Pour le genre sublime et véhément, il ne veut point qu'il soit fleuri : Non tam verborum ornatibus comptum est, quam violentum animi afjectibus.... Fertuv quippe impelu suo, et elocutionis rulchritadinem, si occurrerit, ri renom rapit, non cura decoris assumit*. a Un homme, dit encre ce Père3, qui combat très-courageusemeut avec une épée enrichie d'or et