‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 12 sur 183 · XII. — SOLON ET PISISTRATE · texte numérisé non relu

XII. — SOLON ET PISISTRATE

in tyrannie est souvent plus funeste aux souverains qu'aux peuples.

solon. — Eh bien ! tu croyois devenir le plus heureux des mortels en rendant tes concitoyens tes esclaves : te voilà bien avance! Tu as méprisé toutes mes remontrances; tu as foulé aux pieds toutes mes lois : que te reste-l-il de ta tyrannie, que l'exécration des Athéniens, et les justes pênes que tu vas endurer dans le noir Tartare?

risisniATE. — Mais je gouvernois assez doucement. 11 est vrai que je voulois gouverner, et sacrifier tout ce qui étoit suspect à mon autorité.

solon. —C'est ce qu'on appelle un tyran. Il ne fait point le mal par le seul plaisir de le faire; mais le mal ne lui coûte rien toutes les fois qu'il le croit utile à l'accroissement de sa grandeur.

pisistrate. — Je voulois acquérir de la gloire.

solon. — Quelle gloire à mettre sa patrie dans les fers et à passer dans toute la postérité pour un impie qui n'a connu ni justice, ni bonne foi, ni humanité ! Tu devois acquérir de la gloire, comme tant d'autres Grecs, en servant ta patrie, et non en l'opprimant comme tu as fait.

pisistrate. — Mais quand on a assez d'élévation de génie et d'éloquence pour gouverner, il est bien rude de passer sa vie dans la dépendance d'un peuple capricieux.

solon. — J'en conviens; mais il faut tacher de mener justement les peuples par l'autorité des lois. Moi qui te parle, j'étois, tu le sais, de la race royale : ai-je montré quelque ambition pour gouverner Athènes? Au contraire, j'ai tout sacrifié pour mettre en autorité des lois salutaires; j'ai vécu pauvre; je me suis éloigné; je n'ai jamais voulu employer que la persuasion et le bon exemple, qui sont les armes de la vertu. Est-ce ainsi que tuas fait? Parle.

pisistrate. — Non; mais c'est que je songeois à laisser à mes en- Tants la royauté.

solon. — Tu as fort bien réussi; car tu leur as laissé pour tout héritage la haine et l'horreur publique. Les plus généreux citoyens ont acquis une gloire immortelle avec des statues, pour avoir poignardé l'un; l'autre, fugitif, est allé servilement chez un roi barbare implorer son secours contre sa propre patrie. Voilà les biens que tu as laissés à tes enfants. Si tu leur avois laissé l'amour de la patrie et le mépris du faste, ils vivroient encore heureux parmi les Athéniens.

pisistrate. — Mais quoi! vivre sans ambition dans l'obscurité!

solon. — La gloire ne s'acquiert-elle que par des crimes? Il la faut chercher dans la guerre contre les ennemis, dans toutes les vertus modérées d'un bon citoyen, dans le mépris de tout ce qui enivre et qui amollit les hommes. 0 Pisistrate, la gloire est belle : heureux ceux qui la savent trouver ! mais qu'il est pernicieux de la vouloir trouver où elle n'est pas!

pisistrate. — Mais le peuple avoit trop de liberté, et le peuple trop libre est le plus insupportable de tous les tyrans.

solon. — Il falloit m'aider à modérer la liberté du peuple en établissant les lois, et non pas renverser les lois pour tyranniser le peuple. Tu as fait comme un père qui, pour rendre son fils modéré et docile, le vendroit pour lui faire passer sa vie dans l'esclavage.

pisistrate. — Mais les Athéniens sont trop jaioux de leur liberté.

solon. — Il est vrai que les Athéniens sont jusqu'à l'excès jaloux d'une liberté qui leur appartient: mais toi, n'étois-tu pas encore plus jaloux d'une tyrannie qui ne pouvoit t'appartenir?

pisistrate. — Je souffrois impatiemment de voir le peuple à la merc: des sophistes et des rhéteurs, qui prévaloient sur les gens sages.

solon. — Il valoit mieux encore que les sophistes et les rhéteurs abusassent quelquefois le peuple par leurs raisonnements et par leur éloquence, que de te voir fermer la bouche des bons et des mauvais conseillers,' pour n'écouter plus que tes propres passions. Mais quelle douceur goûtois-tu dans cette puissance? Quel est donc le charme de la tyrannie?

pisistrate. — C'est d'être craint de tout le monde, de ne craindre personne, et de pouvoir tout.

solon. — Insensé! tu avois tout à craindre, et tu l'as bien éprouvé quand tu es tombé du haut de ta fortune, et que tu as eu tant de peine à te relever. Tu le sens encore dans tes enfants. Qui est-ce qui avoit le plus à craindre, ou de toi, ou des Athéniens, qui, portant le joug de la servitude, ne laissoient pas de vivre en paix dans leurs familles et avec leurs voisins; ou de toi, qui devois toujours craindre d'être trahi , dépossédé et puni de ton usurpation? Tu avois donc plus a craindre qm1 ce peuple même captif à qui tu te rendois redoutable.

pisistratf. — Je l'avoue franchement, la tyrannie ne me donnoit aucun plaisir : mais je n'aurois pas eu le courage de la quitter. En perdant l'autorité, je serois tombé dans une langueur mortelle.

solon. — Reconnois donc combien la tyrannie est pernicieuse pour le tyran, aussi bien que pour les peuples: il n'est point heureux de l'avoir, et il est malheureux de la perdre.

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