‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 122 sur 183 · Hor., OJ., lib. II, od. lit, v · texte numérisé non relu

Hor., OJ., lib. II, od. lit, v

Sur ces bords où les pins et les saules tremblants Aiment à marier leur ombre hospitalière, Auprès de ce ruisseau dont les flots gazouillants Effleurent le gazon dans leur course légère. DaiiU.

Là, parmi des arbres sans nombre T'oftrant son dôme hospitalier,

J'aime bien mieux être occupé de cet ombrage et de ce ruisseau , que d'un bel esprit importun qui ne me laisse point respirer. Voilà les espèces d'ouvrages dont le charme ne s'use jamais : loin de perdre à être relus, ils se font toujours redemander; leur lecture n'est point une étude, on s'y repose, on s'y délasse. Les ouvrages brillants et façonnés imposent et éblouissent; mais ils ont une pointe fine qui s'émousse bientôt. Ce n'est ni le difficile, ni le rare, ni le merveilleux que je cherche; c'est le beau simple, aimable et commode, que je goûte. Si les fleurs qu'on foule aux pieds dans une prairie sont aussi belles que celles des somptueux jardins, je les en aime mieux. Je n'envie rien à personne. Le beau ne perdroit rien de son prix, quand il seroit commun à tout le genre humain; il en serait plus estimable. La rareté est un défaut et une pauvreté de la nature. Les rayons du soleil n'en sont pas moins un grand trésor, quoiqu'ils éclairent tout l'univers. Je veux un beau si naturel, qu'il n'ait aucun besoin de me surprendre par sa nouveauté : je veux que ses grâces ne vieillissent jamais, et que je ne puisse presque me passer de lui.

.... Decies repetita placebil1.

La poésie est sans doute une imitation et une peinture. Représentons-nous donc Raphaël qui fait un tableau, il se garde bien de faire des figures bizarres, à moins qu'il ne travaille dans le grotesque ; il ne cherche point un coloris éblouissant; loin de vouloir que l'art saute aux yeux, il ne songe qu'à le cacher : il voudroit pouvoir tromper le spectateur, et lui faire prendre son tableau pour Jésus-Christ même transfiguré sur le Thabor. Sa peinture n'est bonne qu'autant qu'on y trouve de vérité. L'art est défectueux dès qu'il est outré; il doit viser à la ressemblance. Puisqu'on prend tant de plaisir à voir, dans un paysage du Titien, des chèvres qui grimpent sur une colline pendante en précipice; ou , dans un tableau de Teniers, des festins de village et des danses rustiques, faut-il s'étonner qu'on aime à voir dans l'Odyssée des peintures si naïves du détail de la vie humaine? On croit être dans les lieux qu'Homère dépeint, y voir et y entendre les hommes. Cette simplicité de mœurs semble ramener l'âge d'or. Le bonhomme Eumée me touche bien plus qu'un héros de Clélie ou de CUopatre. Les vains préjugés de notre temps avilissent de telles beautés; mais nos défauts ne diminuent point le vrai prix d'une vie si raisonnable et si naturelle. Malheur à ceux qui ne sentent point le charme de ces vers :

Du vieux pin le feuillage sombre

Se plaît à marier son ombre

A la pâleur du peuplier.

Plus loin la source fugitive,

Qui suit àxegret les détours

Du lit où son onde est captive,

Semble s'échapper de sa rive,

Et vouloir abréger son cours. Dr. Wailly.

* Hor. De art. poel., v. 364.

Forlunate senei! hic, inter flumina vola Et fontes sacros, friyus captabis opacum'.

Rien n'est au-dessus de cette peinture de la vie champêtre :

0 fortunatoi nimium, sua si bona norint, etc.'/

Tout m'y plaît, et même cet endroit si éloigné des idées romatiesquea :

At frigida Tempe,

Mugitusque boum, moltesque sub arbore somni*.

Je suis attendri tout de même pour la solitude d'Horace :

0 rus, quando ego te aspiciam? quandoque licébit Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus horis, Ducere sollicitœ jucunda oblivia vitx*?

Les anciens ne se sont pas contentés de peindre simplement d'après nature , ils ont joint la passion à la vérité.

Homère ne peint point un jeune homme qui va périr dans les combats, sans lui donner des grâces touchantes : il le représente plein de courage et de vertu, il vous intéresse pour lui, il vous le fait aimer, il vous engage à craindre pour sa vie; il vous montre son père accablé de vieillesse et alarmé des périls de ce cher enfant; il vous fait voir la nouvelle épouse de ce jeune homme qui tremble pour lui; vous tremblez avec elle. C'est une espèce de trahison : le poëte ne vous attendrit avec tnnt de grâce et de douceur que pour vous mener au moment fatal où vous voyez tout à coup celui que vous aimez qui nage dans >on sang, et dont les yeux sont fermés par l'éternelle nuit.

Virgile prend pour Pallas, fils d'Êvandre, les mêmes soins de nous affliger, qu'Homère avoit pris de nous faire pleurer Patrocle. Nous sommes charmés de la douleur que Nisus et Euryale nous coûtent. J'ai vu un jeune prince, à huit ans, saisi de douleur à la vue du péril du petit Joas. Je l'ai vu impatient sur ce que le grand prêtre cachoit

i. Virg., Eclog., i, v. 52-53.

Heureux vieillard I ici nos fontaines sacrées,

Nos forêts te verront, sous leur sombre épaisseur,

De l'ombrage et des eaux respirer la fraîcheur. Tissot.

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