‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 147 sur 183 · Horat., De art. poet., v · texte numérisé non relu

Horat., De art. poet., v

Le poëte d'abord de son sujet s'empare :

Il nous jette au milieu de grands événements,

Nous supposant instruits de leurs commencements.

Il bannit avec soin de son heureux ouvrage

Ce qu'il ne peut parer des grâces du langage. Daru.

». Ibid., v. 42-44.

L'ordre à mes yeux, Pison, est lui-même une grâce :

L'esprit judicieux veut tout voir à sa place.

Habile à bien choisir, préférez, rejetez,

Et montrez à propos ce que vous présentez :

Le choix du lieu, du temps, absout la hardiesse. Dard.

mière BUr LOU8 les autres. Souvent un fait montré par avance de loin débrouille tout ce qui le prépare. Souvent un autre fait sera mieux clans son jour étant mis en arrière; en se présentant plus tard, il viendra plus à propos pour faire naître d'autres événements. C'est ce que Cicéron compare au soin qu'un homme de bon goût prend pour placer ■1 ■ lions tableaux dans un jour avantageux: Videtur tanquam tabulas hcnr pictas collocare in bono lumine\

Ainsi un lecteur habile a le plaisir d'aher sans cesse en avant sans distraction , de voir toujours un événement sortir d'un iiutre, et de chercher la fin, qui lui échappe pour lui donner plus d'impatience d'y arriver. Dès que sa lecture est finie, il regarde derrière lui, comme un voyageur curieux, qui étant arrivé sur une montagne, se tourne, et prend piaisir à considérer de ce point de vue tout le chemin qu'il a suivi et tous les beaux endroits qu'il a traversés.

Une circonstance bien choisie, un mot bien rapporté, un geste qui a rapport au génie ou à l'humeur d'un homme, est un trait original et précieux dans l'histoire: il vous met devant les yeux cet homme tout entier. C'est ce que Plutarque et Suétone ont fait parfaitement. C'est ce qu'on trouve avec plaisir dans le cardinal d'Ossat : vous croyez voir Clément VIII qui lui parle tantôt à cœur ouvert, et tantôt avec réserve.

Un historien dok retrancher beaucoup d'épithètes superflues et d'autres ornements du discours : par ce retranchement, il rendra son histoire plus courte, plus vive, plus simple, [dus gracieuse. Il doit inspirer par une pure narration la plus solide morale, sans moraliser; il doit éviter les sentences comme de vrais écueils. Son histoire sera assez ornée, pourvu qu'il y mette, avec le véritable ordre, une diction claire, pure, courte et noble. Nihil est in historia, dit Cicéron J, pura et illusiri brevitate dulcius. L'histoire perd beaucoup à être parée. Rien n'est plus digne de Cicéron que cette remarque sur les Commentaires de César3 :

« Commentarios quosdam scripsit rerum suarum, valde quidem pro- « bandos : nudi enim sunt, recti et venusti, omni ornatu orationis <c tanquam veste detracta. Sed dum voluit alios habere parata unde « sumerent qui vellent scribere historiam, ineptis gratum fortasse fecit « qui volunt illa calamistris inurere, sanos quidem homines ascribendo « deterruit1. »

Un bel esprit méprise une histoire nue; il veut l'habiller, l'orner de broderie et la friser. C'est une erreur, ineptis. L'homme judicieux et d'un goût exquis désespère d'ajouter rien de beau à cette nudité si noble et si majestueuse.

Le point le plus nécessaire et le plus rare pour un historien est qu'il

1. De rlaris oratorilws, cap. lxxv, n. 261. — 2. Jbid., n. 262. — 3. Ibid.

4. Il a écrit, sur ses actions, des commentaires d'un grand mérite. Ils sont mis, simples, gracieux, entièrement dépouillés des ornements et en quelque sorte des habits de l'art. Et tandis qu'il a voulu par là fournir à d'autres des matériaux pour écrire une histoire, peut-être a-t-il fait plaisir aux gens sans goût qui voudront les orner de parures affectées; mais il a tellement effrayé les hommes judicieux, qu'ils n'oseront les embellir.

sache exactement la forme du gouvernement et le détail des mœurs de la nation dont il écrit l'histoire, pour chaque siècle. Un peintre qui ignore ce qu'on nomme il costume ne peint rien avec vérité. Les peintres de l'école lombarde, qui ont d'ailleurs si naïvement représenté la nature, ont manqué de science en ce point : ils ont peint le grand prêtre des Juifs comme un pape, et les Grecs de l'antiquité comme les hommes qu'ils voyoient en Lombardie. Il n'y auroit néanmoins rien de plus faux et de plus choquant que de peindre les François du temps de Henri II avec des perruques et des cravates, ou de peindre les François de notre temps avec des barbes et des fraises. Chaque nation a ses mœurs, trèsdifférentes de celles des peuples voisins. Chaque peuple change souvent pour ses propres mœurs. Les Perses, pendant l'enfance de Cyrus, étoient aussi simples que les Mèdes leurs voisins étoient mous et fastueux '. Les Perses prirent dans la suite cette mollesse et cette vanité. Un historien montrerait une ignorance grossière, s'il représentoit les repas de Curius ou de Fabricius comme ceux de Lucullus ou d'Apicius. On riroit d'un historien qui parlerait de la magnificence de la cour des rois de Lacé* démone, ou de celle de Numa. Il faut peindre la puissante et heureuse pauvreté des anciens Romains.

Parvoque potentem2, etc.

Il ne faut pas oublier combien les Grecs étoient encore simples et s;ms faste du temps d'Alexandre, en comparaison des Asiatiques : le discours de Caridème à Darius3 le fait assez voir. Il n'est point permis de représenter la maison très-simple où Auguste vécut quarante ans, avec la maison d'or que Néron lit faire bientôt après :

Roma domus fret: Yeios migrate, Quirites, Si non et Veios occupât ista domus*.

Notre nation ne doit point être peinte d'une façon uniforme : elle a eu des changements continuels. Un historien qui représentera Clovis environné d'une cour polie, galante et magnifique, aura beau être vrai dans les faits particuliers, il sera faux pour le fait principal des mœurs de toute la nation. Les Francs n'étoient alors qu'une troupe errante et farouche, presque sans lois et sans police, qui ne faisoit que des ravages et des invasions : il ne faut pas confondre les Gaulois, polis par les Romains, avec ces Francs si barbares. Il faut laisser voir un rayon de politesse naissante sous l'empire de Charlemagne : mais elle doit s'évanouir d'abord. La prompte chute de sa maison replongea l'Europe dans une affreuse barbarie. Saint Louis fut un prodige du raison et de vertu dans un siècle de fer. A peine sortons-nous de cette longue nuit. La résurrection des lettres et des arts a commencé en Italie, et a passé en France fort tard. La mauvaise subtilité du bel esprit en a retardé le progrès.

1. Cyropœd, lib. I, cap. il, etc. — 2. Virg., JEne.id., lib. VI, v. 843.

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