Quint Curt., lib. III, cap. U
4. Rome ne sera bientôt plus qu'une maison : Romains, retirez-vous à Véie& pourvu uue cette maison n'envahisse pas aussi Véies. (Suét., Ner.. n 39.)
Les changements dans la forme du gouvernement d'un peuple doivent être observés de près. Par exemple , il y avoit d'abord chez nous des terres saliques, distinguées des autres terres, et destinées aux militaires de la nation. Il ne faut jamais confondra les comtés bénéficiaires Au temps de Charlemagne, qui n'étoient que des emplois personnels, avec les comtés héréditaires , qui devinrent sous ses successeurs des établissements de familles. Il faut distinguer les parlements de la seconde race, qui éloient les assemblées de la nation, d'avec les divers parlements établis par les rois delà troisième race, dans les provinces, pour juger les procès des particuliers. Il faut connoître l'origine des fiefs, le service des feudataires, l'affranchissement des serfs, l'accroissement des communautés, l'élévation du tiers état, l'introduction des clercs praticiens pour être les conseillers des nobles peu instruits des lois, et l'établissement des troupes à la solde du roi pour éviter les surprises des Anglois établis. au milieu du royaume. Les mœurs et l'état de tout le corps de la nation ont changé d'âge en âge. Sans remonter plus haut, le changement des mœurs est presque incroyable depuis le règne de Henri IV. Il est cent foi» pus important d'observer ces changements de la nation entière, que de rapporter .simplement des faits particuliers.
Si un homme éclairé s'appliquoit à écrire sur les règles de l'histoire, il pourrait joindre les exemples aux préceptes : il pourrait juger des historiens de tous les siècles; il pourrait remarquer qu'un excellent historien est peut-être encore plus rare qu'un grand poète.
Hérodote, qu'on nomme le père de l'histoire, raconie parfaitement; il a même de la grâce par la variété des matières : mais son ouvrage est plutôt un recueil de relations de divers pays, qu'une histoire qui ait de l'unité avec un véritable ordre.
Xénophon n'a fait qu'un journal dans sa Retraite des dix mille : tout y est précis et exact, mais uniforme. Sa Cyropédie est plutôt un roman de philosophie, comme Cicéron l'a cru, qu'une histoire véritable.
Polybe est habile dans l'art de la guerre et dans la politique ; mais il raisonne trop, quoiqu'il raisonne très-bien. Il va au delà des bornes d'un simple historien : il développe chaque événement dans sa cause: c'est une anatomie exacte. Il montre, par une espèce de mécanique, qu'un tel peuple doit vaincre un tel autre peuple, et qu'une telle paix faite entre Rome et Carthage ne saurait durer.
Thucydide et Tite Live ont de très-belles harangues; mais, selon les apparences, ils les composent au lieu de les rapporter. Il est trèsdifficile qu'ils les aient trouvées telles dans les originaux du temps. Tite Live sa voit beaucoup moins exactement que Polybe la guerre de son siècle.
Salluste a écrit avec une noblesse et une grâce singulière ; mais il s'est trop étendu en peintures des mœurs et en portraits des personnes dans deux histoires très-courtes.
Tacite montre beaucoup de génie, avec une profonde connoissance des cœurs les plus corrompus : mais il affecte trop une brièveté mys-
téneuse; il est trop plein de tours poétiques dan? ses descriptions; il a trop d'esprit; il raffine trop; il attribue aux plus subtils ressorts de la politique ce qui ne vient souvent que d'un mécompte , que d'une humeur bizarre, que d'un caprice. Les plus grands événements sont souvent causés par les causes les plus méprisables. C'est la foiblesse, c'est l'habitude , c'est la mauvaise honte, c'est le dépit, c'est le conseil d'un afhanchi, qui décide, pendant que Tacite creuse pour découvrir les plus grands raffinements dans les conseils de l'empereur. Presque tous les hommes sont médiocres et superficiels pour le mal comme pour le bien. Tibère , l'un des plus méchants hommes que le monde ait vus, étoit plus entraîné par ses craintes que déterminé par un plan suivi.
D'Avila se fait lire avec plaisir; mais il parle comme s'il étoit entré dans les conseils les plus secrets. Un seul homme ne peut jamais avoir eu la confiance de tous les partis opposés. De plus, chaque homme avoit quelque secret qu'il n'avoit garde de confier à celui qui a écrit l'histoire. On ne sait la vérité que par morceaux. L'historien qui veut m'apprendre ce que je vois qu'il ne peut pas savoir, me fait douter sur les faits mêmes qu'il sait.
Cette critique des historiens anciens et modernes seroit très-utile et très -agréable, sans blesser aucun auteur vivant.