VII. - Du MËMK
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Paris, (S avril 17 14.
Monseigneur, J'ai reçu, par la personne que j'avois osé vous recommander, de nouveaux témoignages de votre bienveillance. J'y suis toujours aussi sensible, quoique j' n sois moins surpris ; car je sais que la constance des sentiments est le propre d'une âme comme la vôtre; et puisque vous avez commencé de me vouloir du bien, vous ne sauriez discontinuer, à moins que je ne m'en rende indigne; ce qui me paroh impossible, si je n'ai a le craindre que par les fautes du cœur Je vous dois un compte naïf du succès de mon Iliade. L'opinion invétérée du mérite infaillible d'Homère a 3oulevé contre moi quelques commentateurs, que je respecte toujours par leurs bons endroits. Us ne sauroient digérer les moindres remarque? où l'on ne se récrie pas comme eux: A la merveille! et parce que je ne conviens pas qu'Homère soit toujours sensé, ils en concluent brusquement que je ne suis jamais raisonnable. Franchement, monseigneur, vous les avez un peu gâtés. Un de vos ouvrages où ils entrevoient quelque imitation d'Homère fournit de nouvelles armes à leur préjugé. Ils croient que tout l'agrément, toute la perfection de cet ouvrage, viennent de quelques traits de ressemblance qu'il a avec le poème grec: au lieu que ces traits mêmes tirent leur perfection du choix que vous en faites, de la place où vous les employez , et de cette foule de beautés originales dont vous les accompagnez toujours. La preuve de ma pensée, monseigneur, car je crois qu'il est à propos de vous prouver à vous-même votre supériorité, c'est que, malgré Les moeurs anciennes qu'on allègue toujours comme la cause de nos dégoûts injustes, votre prétendue imitation est lue tous les jours avec un nouveau plaisir par toutes sortes de personnes; au lieu que Y Iliade de Mme Dacier, quoique élégante, tombe des mains malgré qu'on en ait, à moins qu'une espèce d'idolâtrie pour Homère ne ranime le zèle du lecteur. Je vais même jusqu'à croire que vous-même, avec ce style enchanteur qui n'a été donné qu'à vous, ne réussiriez à la faire lire qu'en lui prêtant beaucoup du vôtre. J'ai aussi mes partisans, monseigneur. Vous saurez peut-être que le P. Sanadon, dans sa harangue, m'a fait l'honneur outré de m'associer à vos louanges. Le P. Porée , son collègue, souscrit à son approbation; et je vous nommerois encore bien d autres savants, si je ne craignois que
ma prétendue naïveté ne vous parût orgueil, comme en effet elle pourrait bien l'être. Mes critiques n'ont encore que parlé : ce qui m'est revenu de leurs discours ne m'a point paru solide. Je ne sais s'ils me feront l'honneur d'écrire contre mes sentiments: mais je les attends sans crainte, bien résolu de me rendre avec plaisir à la raison, et de défendre aussi la vérité de toutes mes forces. N'est-ce pas grand dommage, monseigneur, qu'il n'y ait presque ni fermeté ni candeur parmi les gens de lettres? Ils prennent servilement le ton les uns des autres: et, plus amoureux de leur réputation que de la vérité, ils sont bien moins occupés de ce qu'ils devroient dire, que de ce qu'on dira d'eux. Si quelquefois ils osent prendre des sentiments contraires, c'est encore pis. On dispute, mais ce n'est pas pour rien éclaircir; c'est pour vaincre : et presque personne n'a le courage de céder aux bonnes raisons d'un autre. Pour moi, monseigneur, qui ne suis rien dans les lettres, je me flatte d'avoir de meilleures intentions, qui seraient bien mieux placées avec le plus de capacité. Je me fais une loi de dire surtout ce que je pense, après l'avoir médité sérieusement; et je me dédommagerai toujours de m'être mépris par l'honneur de convenir de mon tort, qui que ce soit qui me le montre. Voilà bien de la morale, monseigneur, je vous en demande pardon : mais je ne la débite ici que pour m'en faire devant vous un engagement plus étroit de la suivre dans l'occasion.
Je suis avec le plus profond respect, et un attachement égal, etc.