‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 166 sur 183 · VI. — DE LA MOTTE A FÉNELON · texte numérisé non relu

VI. — DE LA MOTTE A FÉNELON

Su» le même sujet, et sur la dispute des anciens et des modernes.

Paria, 15 février 1714.

Monseigneur , Quoi ! vous avez craint d'être partial en ma faveur, et vous voulez bien que je le croie ! Je goûte si parfaitement ce bonheur, qu'il ne falloit pas moins que votre approbation pour l'augm nter.Je ne désirerois plus (ce que je n'espère guère) que l'honneur et le plaisir de vous voir et de vous entendre. Qu'il me seroit doux de vous exposer tous mes sentiments, d'écouter avidement les vôtres et d'apprendre sous vos yeux à bien penser! Je sens même, tant vos bontés me mettent à l'aise avec vous, que je disputerois quelquefois, et qu'à demi persuadé, je vous donnerais encore, par mes instances, le plaisir de me convaincre tout à fait. Je ne sais pourquoi je m'imagine ce plaisir-, car je défère absolument à tout ce que vous alléguez contre la versification françoise. J'avoue que la latine a de grands avantages sur elle : la liberté de ses inversions, ses mesures différentes, l'absence même de la rime, lui donnent une variété qui manque à la nôtre. Le malheur est qu'il n'y a point de remède, et qu'il ne nous reste plus qu'à vaincre, à force de travail, l'obstacle que la sévérité de nos règles met à la justesse et à la précision. 11 me semble cependant que de cette difficulté même, quand elle est surmontée, naît un plaisir très-sensible pour le lecteur. Quand il sent que la rime n'a point gêné le poète, que la mesure tyrannique du vers n'a point amené d'épithètes inutiles, qu'un vers n'est pas fait pour l'autre; qu'en un mot tout est utile et naturel, il se mêle alors au plaisir que cause la beauté de la pensée un étonnement agréable de ce que la contrainte ne lui a rien fait perdre C'est presque en cela seul, à mon sens, que consiste tout le charme des vers: et je crois par conséquent que les poètes ne peuvent être bien goûtés que par ceux qui ont comme eux le génie poétique. Comme ils sentent les difficultés mieux que les autres, ils font plus de grâce aux imperfections qu'elles entraînent, et sont aussi plus sensibles à l'art qui les surmonte. Quant à la versification des odes, je conviens encore avec vous qu'elle est plus agréable et plus variée; mais je ne crois pas qu'elle fût propre pour la narration. Comme chaque strophe doit finir par quelque chose de vif et d'ingénieux, cela entraînerait infailliblement de l'affectation en plusieurs rencontres; et d'ailleurs dans un long poëme, ces espèces de couplets, toujours cadencés et partagés également, dégénéreraient à la fin en une monotonie du moins aussi fatigante que celle de nos grands vers. Je m'en rapporte à vous, monseigneur; car vous serez toujours mon juge, et je n'en veux pas d'autre dans la dispute que j'aurai peut-être h soutenir sur mon ouvrage. Cette guerre que vous prévoyez ne vous alarme point, pourvu, dites-vous, que l'on n'aille pas jusqu'à mépriser le goût des anciens. Peut-on jamais le mépriser, monseigneur? Quoi que nous fassions, ils seront toujours nos maîtres. C'est par l'exemple fréquent qu'ils nous ont donné du beau, que nous sommes à portée de reconnoître leurs défaut et de les éviter : à peu près comme les nou-

FÉ\kL'jN. -- II. %

veaux philosophes doivent à la méthode do Descartes l'art de le combattre Itii-inème. Qu'on nous permette un examen respectueux et une émulation modeste, nous n'en demandons pas davantage. Je passe sur les louanges que vous daignez me donner. Je me contente d'y admirer l'us;ipe que vous faites des traits des anciens, plus ingénieux que les traits mômes. C'est encore un nouveau motif d'émulation pour moi: et si je rais d;ms la suite quelque chose qui vous plaise, soyez sûr, monseigneur, que ce motif y aura eu lionne part. Je suis pour toute ma vie, avec un attachement très-respectueux, etc.

Page 1