‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 20 sur 183 · XX. — MERCURE, CHARON ET ALCIBIADE · texte numérisé non relu

XX. — MERCURE, CHARON ET ALCIBIADE

Caractère d'un jeune prince corrompu par l'ambition et l'amour du plaisir.

charon. — Quel homme mènes-tu là? il fait bien l'important. Qu'at-il plus qu'un autre pour s'en faire accroire?

mercure.— Il étoit beau, bien fait, habile, vaillant, éloquent, propre à charmer tout le monde. Jamais homme n'a été si souple; il prenoit toutes sortes de formes comme Protée. A Athènes, il étoit délicat, savant et poli; à Sparte, dur, austère et laborieux; en Asie, efféminé, mou et magnifique comme les Perses; en Thrace, il étoit toujours à cheval et buvoit comme Silène. Aussi a-t-il tout brouillé et tout renversé dans tous les pays où il a passé.

charon. — Mais ne renversera-t-il point aussi ma barque, qui est vieille et qui fait eau partout? Pourquoi vas-tu te charger de telle marchandise? Il valoit mieux le laisser parmi les vivants: il aurait causé des guerres, des carnages, des désolations qui nous auraient envoyé ici bien des ombres. Pour la sienne, elle me fait peur. Comment s'appelle-t-il?

mercure. — Alcibiade. N'en as-tu point ouï parler?

charon. — Alcibiade ! Hé! toutes les ombres qui viennent me rompent la tète à force de m'en entretenir. 11 m'a donné bien de la peine avec tous ces morts qu'il a fait périr en temps de guerre. N'est-ce pas lui qui, s'étant réfugié à Sparte, après les impiétés qu'il avoit faites à Athènes, corrompit la femme du roi Agis?

mercure. — C'est lui-même.

charon. — Je crains qu'il ne fasse de même avec Proserpine, car il est plus joli et plus flatteur que notre roi Pluton. Mais Pluton n'entend pas raillerie.

mercure. — Je te le livre tel qu'il est. S'il fait autant de fracas aux enfers qu'il en a fait toute sa vie sur la terre, ce ne sera pas ici le royaume du silence. Mais demande-lui un peu comment il fera. Ho ! Alcibiade, dis à Charon comment tu prétends faire ici- bas.

alcibiade. Moi, je prétends y ménager tout le monde. Je conseille à Charon de doubler son droit de "péage, à Pluton de faire la guerre contre Jupiter pour être le premier des dieux, attendu que Jupiter gouverne mal les hommes, et que l'empire des morts est plus étendu que celui des vivants. Que fait-il là-haut dans son Olympe, où il laisse toutes choses sur la terre aller de travers? 11 vaut bien mieux reconnottre pour souverain de toutes les divinités celui qui punit ici-bas ies

crimes; et qui redresse tout ce que son frère, par son indolence, a laissé gâter. Pour Proserpine, je lui dirai des nouvelles de la Sicile qu'elle a tant aimée; je lui chanterai sur ma lyre les chansons qu'on y a faites en son honneur; je lui parlerai des nymphes avec lesquelles elle cueilloit des fleurs quand Pluton la vint enlever ; je lui dirai aussi toutes mes aventures, et il y aura bien du malheur si je ne puis lu; plaire.

mercure. — Tu vas gouverner les enfers; je parierais pour toi: Pluton te fera entrer dans son conseil, et s'en trouvera mal. Voilà ce qui me console pour Jupiter mon père, que tu veux faire détrôner

alcibiade. — Pluton s'en trouvera fort bien, et vous le verrez.

mercure. — Tu as donné de pernicieux conseils en ta vie

alcibiade. — J'en ai donné de bons aussi.

mercure. — Celui de l'entreprise de Sicile étoit-il bien sage? i,es Athéniens s'en sont-ils bien trouvés?

alcibiade. — Il est vrai cjue je donnai aux Athéniens le conseil d'attaquer les Syracusains, non-seulement pour conquérir toute la Sicile et ensuite l'Afrique, mais encore pour tenir Athènes dans ma dépendance. Quand on a affaire à un peuple léger, inégal, sans raison, il ne faut pas le laisser sans affaire; il faut le tenir toujours dans quelque grand embarras, afin qu'il ait sans cesse besoin de vous, et qu'il ne s'avise pas de censurer votre conduite. Mais cette affaire, quoique un peu hasardeuse, n'auroitpas laissé de réussir si je l'eusse conduite. On m'a rappelé à Athènes pour une sottise, pour ces Hermès mutilés. Après mon départ, Lamachus périt comme un étourdi. Nicias étoit un grand indolent, toujours craintif et irrésolu. Les gens qui craignent tant ont plus à craindre que les autres; car ils perdent les avantages que la fortune leur présente , et ils laissent venir tous les inconvénients qu'ils ont prévus. On m'accusa encore d'avoir, par dérision, avec les libertins, représenté dans une débauche les mystères de Cérès. On disoit que j'y faisois le principal personnage, qui étoit celui de sacrificateur ; mais tout cela, chansons; on ne pouvoit m'en convaincre.

mercure. — Chansons! D'où vient donc que tu n'osas jamais te présenter, et répondre aux accusations?

alcibiade. — Je me serais livré à eux, s'il eût été question de toute autre chose: mais comme il s'agissoit de ma vie, je ne l'aurois pas confiée à ma propre mère.

mercure. — Voilà une lâche réponse. N'as-tu point de honte de me la faire? Toi qui savois hasarder ta vie à la merci d'un charretier brutal, dès ta plus tendre enfance, tu n'as point osé mettre ta vie entre les mains des juges pour sauver ton honneur dans un âge mûr! 0 mon ami, il falloit que tu te sentisses coupable.

alcibiade. — C'est qu'un enfant qui joue dans un chemin, et qui ne veut pas interrompre son jeu pour laisser passer une charrette, fait par dépit et par mutinerie ce qu'un homme ne fait point par raison. Mais enfin vous direz ce qu'il vous plaira, je craignis mes envieux et la sottise du peuple, qui se met en fureur quand il est question de toutes vos divinités.

DIALOGUES DES MORTS. k7

mercure. — Voilà un langage de libertin, et je parierois que tu t'étois moqué des mystères de Cérès d'Éleusine. Pour mes figures, je n'en doute point, tu les avois mutilées.

charon. — Je ne veux point recevoir dans ma barque cet ennemi des dieux, cette peste du genre humain.

alcibude. — Il faut bien que tu me reçoives; où veux-tu donc que j'aille?

charon. — Retourne à la lumière, pour tourmenter les vivants et faire encore dubruit sur la terre. C'est ici le séjour du silence et du repos

alcibiade. — Hé! de grâce, ne me laisse point errer sur les rives du Styx comme les morts privés de la sépulture : mon nom a été trop grand parmi les hommes pour recevoir un tel affront. Après tout, puisque j'ai reçu les honneurs funèbres, je puis contraindre Charon à me passer dans sa barque. Si j'ai mal vécu, les juges des enfers me puniront; mais pour ce vieux fantasque, je l'obligerai bien....

charon.. — Puisque tu le prends sur un ton si haut, je veux savoir comment tu as été inhumé; car on parle de ta mort bien confusément. Les uns disent que tu as été poignardé dans le sein d'une courtisane. Belle mort pour un homme qui fait le grand personnage! D'autres disent qu'on te brûla. Jusqu'à ce que le fait soit éclairci, je me moque de ta fierté; non, tu n'entreras point ici.

alcibiade. — Je n'aurai point de peine à raconter ma dernière aventure; elle est à mon honneur, et elle couronne une belle vie. Lysander, sachant combien j'avois fait de mal auxLacédémoniens en servant ma patrie dans les combats , et en négociant pour elle auprès des Perses, résolut de demander à Pharnabaze de me faire mourir. Ce Pharnabaze commandoit sur la côte d'Asie au nom du grand roi. Pour moi, ayant vu que les chefs athéniens se conduisoient avec témérité, et qu'ils ne vouloient pas même écouter mes avis, pendant que leur Hotte étoit dans la rivière de la Chèvre, près de l'Hellespont, je leur prédis leur ruine, qui arriva bientôt après; et je me retirai dans un lieu de Phrygie que les Perses m'avoient donné pour ma subsistance. Là je vivois content, désabusé de la fortune qui m'avoit tant de fois trompé, et je ne songeois plus qu'à me réjouir. La courtisane Timandra étoit avec moi. Pharnabaze n'osa refuser ma mort aux Lacédémoniens : il envoya son frère Magams pour me faire couper la tête et pour brûler mon corps. Mais il n'osa avec tous ses Perses entrer dans la maison où je demeurois; ils mirent le feu tout autour, aucun d'eux n'ayant le courage d'entrer pour m'attaquer. Dès que je m'aperçus de leur dessein, je jetai sur le feu mes habits, toutes les hardes que je trouvai, et même les tapis qui étoient dans la maison : puis je mis mon manteau plié autour de ma main gauche et, de la droite tenant mon épée nue, je me jetai hors de la maison au travers de mes ennemis, sans que le feu me fît aucun mal; à peine brûla-t-il un peu mes habits. Tous ses barbares s'enfuirent dès que je parus; mais, en fuyant, ils me tirèrent tant de traits, que je tombai percé de coups. Quand ils se furent retirés, Timandra alla prendre mon corps, l'enveloppa, et lui donna la séoulture le plus honorablement qu'elle put.

mehcure. — Cette Timandra n'est-elle pas la mère de la fameuse courtisane de Corinthe nommée Dais?

ALCiiti ahk. — C'est elle-même. Voilà l'histoire de ma mort et de ma sépulture. Vous reste-t-il quelque difficulté?

CHARON. — Oui, sans doute, une grande, que je te défie de lever.

alcibiade. — Explique-la, nous verrons.

CHARON. — Tu n'as pu te sauver de cette maison brûlée qu'en te jetant comme un désespéré au milieu de tes ennemis; et tu veux que Timandra, qui demeura dans les ruines de cette maison toute en feu, n'ait souffert aucun mal! De plus, j'entends dire à plusieurs ombres que les Lacédémoniens ni les Perses ne t'ont point l'ait mourir : on assure que tu avois séduit une jeune femme d'une maison très-noble, selon ta coutume; que les frères de cette femme voulurent se venger de ce déshonneur, et te firent brûler.

alcibiade. — Quoi qu'il en soit, suivant ce conte môme, tu ne peux douter que je n'aie été brûlé comme les autres morts.

charon. — Mais tu n'as pas reçu les honneurs de la sépulture. Tu cherches des subtilités. Je vois bien que tu as été un dangereux brouillon.

alcibiade. — J'ai été brûlé comme les autres morts, et cela suffit. Veux-tu donc que Timandra vienne t'apporter mes cendres, ou qu'elle t'envoie un certificat? Mais si tu veux encore contester, je m'en rapporte aux trois juges d'ici-bas. Laissez-moi passer pour plaider ma cause devant eux.

charon. — Bon! tu l'aurois gagnée si tu passois. Voici un hommo bien rusé!

mercure. — Il faut avouer la vérité : en passant j'ai vu l'urne où la courtisane avoit, disoit-on, mis les cendres de son amant. Un homme qui savoit si bien enchanter les femmes ne pouvoit manquer de sépulture : il a eu des honneurs, des regrets, des larmes, plus qu'il ne méritoit.

alcibiade. — Je prends acte que Mercure a vu mes cendres dans une urne. Maintenant je somme Charon de me recevoir dans sa barque; il n'est plus en droit de me refuser.

mercure. —Je le plains d'avoir à se charger de toi. Méchant homme, tu as mis le feu partout : c'est toi qui as allumé cette horrible guerre dans toute la Grèce. Tu es cause que les Athéniens et les Lacédémoniens ont été vingt-huit ans en armes les uns contre les autres, par mer et par terre.

alcibiade. — Ce n'est pas moi qui en suis la cause; il faut s'en prendre à mon oncle Périclès.

mercure. —Périclès, il est vrai, engagea cette funeste guerre, mais ce fut par ton conseil. Ne te souviens-tu pas d'un jour que tu allas heurter à sa porte? Ses gens te dirent qu'il n'avoit pas le temps de te voir, parce qu'il étoit embarrassé pour les comptes qu'il devoit rendre aux Athéniens de l'administration des revenus de la république. Alors tu répondis : o Au lieu de songer à rendre compte, il feroit bien mieux de songer à quelque expédient pour n'en rendre jamais. » L'exDédient

que tu lui fournis fut de brouiller les affaires, d'allumer la guerre, et de tenir le peuple dans la confusion. Périclès fut assez corrompu pour te croire : il alluma la guerre ; il y périt. Ta patrie y est presque périe aussi; elle y a perdu la liberté. Après cela faut-il s'étonner si Archestrate disoit que la Grèce entière n'étoit pas assez puissante pour deux Alcibiades? Timon le Misanthrope n'étoit pas moins plaisant dans sou chagrin; il étoit indigné contre tous les Athéniens, dans lesquels il ne voyoit plus de trace de vertu; te rencontrant un jour dans la rue, il te salua et te prit par la main en te disant : « Courage, mon enfant! pourvu que tu croisses encore en autorité, tu donneras bientôt à ces gens-ci tous les maux qu'ils méritent. »

alcibiade. — Faut-il s'amuser aux discours d'un mélancolique qui haïssoit tout le genre humain?

mercure. — Laissons là ce mélancolique. Mais le conseilque tu donnas à Périclès, n'est-ce pas le conseil d'un voleur?

alcibiade. — 0 mon pauvre Mercure, ce n'est point à toi à parle: de voleur; on sait que tu en as fait longtemps le métier: un dieu filou n'est pas propre à corriger les hommes sur la mauvaise foi en affaires d'argent.

mercure. — Charon, je te conjure de le passer le plus vite que tu pourras; car nous ne gagnerons rien avec lui. Prends garde seulement qu'il ne surprenne les trois juges, et Pluton même : avertis-les de ma part que c'est un scélérat capable de faire révolter tous les morts, et de renverser le plus paisible de tous les empires. La punition qu'il mérite, c'est de ne voir aucune femme, et de se taire toujours. Il a trop abusé de sa beauté et de son éloquence; il a tourné tous ses grands talents à faire du mal.

charon. — Je donnerai de bons mémoires contre lui; et je crois qu'il passera fort mal son temps parmi les ombres, s'il n'a plus de mauvaises intrigues à y faire.

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