XXXII. — CICÉRON ET DÉMOSTHÊNE
Parallèle de ces deux orateurs; caractères de la véritable éloquence.
cicéron. — Quoi! prétends-tu que j'ai été un orateur médiocre?
démosthêne. — Non , pas médiocre; car ce n'est pas sur une personne médiocre que je prétends avoir la supériorité. Tu as été sans doute un orateur célèbre; tu avois de grandes parties; mais souvent tu t'es écarté du point en quoi consiste la perfection.
cicéron. — Et toi, n'as-tu pas eu de défauts?
démosthêne. -- Je crois qu'on ne peut m'en reprocher aucun pour l'éloquence.
cicéron. — Peux-tu comparer la richesse de ton génie à la mienne, toi qui es sec, sans ornement; qui es toujours contraint par des bernes étroites et resserrées; toi qui n'entends aucun sujet; toi à qui on ne peut rien retrancher, tant la manière dont tu traites les sujets, si j'ose me servir de ce terme, est affamée, au lieu que je donne aux miens une étendue qui fait paroître une abondance et une fertilité de génie qui a fait dire qu'on ne pouvoit rien ajouter à mes ouvrages?
démosthêne. — Celui à qui on ne peut retrancher, n'a rien dit que de parfait.
cicéron. — Celui à qui on ne peut rien ajouter n'a rien omis de tout ce qui pouvoit embellir son ouvrage.
démosthêne. — Ne trouves-tu pas tes discours plus remplis de traits d'esprit que les miens? Parle de bonne foi, n'est-ce pas là la raison pour laquelle tu t'élèves au-dessus de moi?
cicéron. — Je veux bien te l'avouer, puisque tu me parles ainsi. Mes pièces sont infiniment plus ornées que les tiennes; elles marquent bien plus d'esprit, de tour, d'art, de facilité. Je fais paraître la même chose sous vingt manières différentes. On ne pouvoit s'empêcher, en entendant mes oraisons, d'admirer mon esprit, d'être continuellement surpris de mon art, de s'écrier sur moi. de m'interrompre pour in'ap- Fkxelon. — u 1
plaudiret me donnei des louanges. Tu devois être écouté fort tiainiuiliement, et apparemment tes auditeurs ne t'interrompoient pas.
démosthêne. — Ce que tu dis de nous deux est vrai : tu oe le trompes que dans la conclusion que tu en tires. Tu occupois l'assemblée de toimême; el mol i" rie l'occupois que des affaires dont je parlois. On t'admiroit; et moi j'étois oublié par mes auditeurs, qui ne voyoient que le parti que je voulois leur faire prendre. Tu réjouissois par les tiaits esprit; et moi je frappois, j'abattois, j'atterrois par des coups de foudre. Tu faisois dire : « Ali! qu'il parle bien! » et moi je faisois «lire : « Allons, marchons contre Philippe! » On te louoit; on étoit trop hors de soi pour me louer quand je haranguois. Tu paroissois orné, on ne découvrait en moi aucun ornement; il n'y avoit dans mes pièces que des raisons précises, fortes, claires, ensuite des mouvements semblables à des foudres auxquels on ne pouvoit résister. Tu as été un orateur parfait quand tu as été, comme moi, simple, grave, austère, sans ait apparent, en un mot, quand tu as été démosthénique; et lorsqu'on a senti en tes discours l'esprit, le tour et l'art, alors tu n'étois que Cicéron, t'éloignant de la perfection autant que tu t'éloignois de mon caractère.