‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 38 sur 183 · XXXIX. - ANNIBAL ET SCIPION · texte numérisé non relu

XXXIX. - ANNIBAL ET SCIPION

L'ambition ne connoit point de bornes.

scipion. — Il me semble que je suis encore à notre conférence avant la bataille de Zama; mais nous ne sommes pas ici dans la même situation. Nous n'avons plus de différend : toutes nos guerres sont éteintes dans les eaux du fleuve d'oubli. Après avoir conquis l'un et l'autre tant de provinces, une urne a suffi à recueillir nos cendres.

annibal. — Tout cela est vrai; notre gloire passée n'est plus qu'un songe, nous n'avons plus rien à conquérir ici; pour moi, je m'en ennuie.

scipion. — Il faut avouer que vous étiez bien inquiet et bien insatiable.

annibal. — Pourquoi ? je trouve que j'étois bien modéré.

scipion. — Modéré ! quelle modération ! D'abord les Carthaginois ne songeoient qu'à se maintenir en Sicile, dans la partie occidentale. Le sage roi Gélon, et puis le tyran Denys, leur avoient donné bien de l'exercice.

annibal. — 11 est vrai; mais dès lors nous songions à subjuguer toutes ces villes florissantes qui se gouvernoient en républiques, comme Léonte, Agrigente, Sélinonte.

scipion. — Mais enfin les Romains et les Carthaginois, étant visà-vis les uns des autres, la mer entre deux, se regardoient d'un œil jaloux et se disputoient l'île de Sicile, qui étoit au milieu des deux peuples prétendants. Voilà à quoi se bornoit votre ambition.

annibal. — Point du tout. Nous avions encore nos prétentions du côté de l'Espagne. Carthage la Neuve nous donnoit en ce pays-là un empire presque égal à celui de l'ancienne au milieu de l'Afrique.

scipion. — Tout cela est vrai. Mais c'étoit par quelque port pour vos marchandises que vous aviez commencé à vous établir sur les côtes d'Espagne; les facilités que vous y trouvâtes vous donnèrent peu à peu la pensée de conquérir ces vastes régions.

annibal. — Dès le temps de notre première guerre contre les Romains, nous étions puissants en Espagne, et nous en aurions été bientôt les maîtres sans votre république.

scipion. — Enfin, le traité que nous conclûmes avec les Carthaginois les obligeoit à renoncer à tous les pays qui sont entre les Pyrénées et l'Èbre.

annibal. — La force nous réduisit à cette paix honteuse ; nous avions fait des pertes infinies sur terre et sur mer. Mon père ne songea qu'à nous relever après cette chute. Il me fit jurer sur les autels, à l'âge de neuf ans, que je serois jusqu'à la mort ennemi des Romains. Je le jurai; je l'ai accompli. Je suivis mon père en Espagne; après sa mort je commandai l'armée carthaginoise, et vous savez ce qui arriva.

scipion. — Oui, je le sais, et vous le savez bien aussi à vos dépens. Mais si vous fîtes bien du chemin, c'est que vous trouvâtes la fortune qui venoit partout au-devant de vous pour vous solliciter à- la suivre.

\k DIALOGUES DES MORTS.

L'espérance de vous joindre aux Gaulois, nos anciens ennemis, vous lit passer les Pyrénées; La victoire que vous remportâtes sur nous au bord du Rhône vous encouragea à passer les Alpes; vous y perdîtes beaucoup de soldats, de chevaux et d'éléphants. Quand vous fûtes p;issé, vous défîtes Bans peine nos troupes étonnées, que vous Burprltes à Ticinum. Une victoire en attire une autre, en consternant 1 eus et en procurant aux vainqueurs beaucoup d'alliés; car tous les peuples du pays se donnent en foule aux plus forts.

ANNiiiAL. — Mais la bataille de Trébie, qu'en pensez-vous?

scipion. — Elle vous coûta peu, venant après tant d'autres. Après cela vous fûtes le maître de l'Italie. Trasimène et Cannes furent plutôt des carnages que des batailles. Vous perçâtes toute l'Italie. Dites la vérité, vuiis n'aviez pas d'abord espéré de si grands succès.

anniual. — Je ne savois pas bien jusqu'où je pourrois aller; mais je voulois tenter la fortune. Je déconcertai les Romains par un coup si hardi et si imprévu. Quand je trouvai la fortune si favorable, je crus qu'il falloit en profiter; le succès me donna des desseins que je n'aurois jamais osé concevoir.

scipion. — Eh bien! n'est-ce pas ce que je disois? La Sicile, l'Espagne, l'Italie n'étoient plus rien pour vous. Les Grecs, avec lesquels vous vous étiez ligués, auroient bientôt subi votre joug.

annibal. — Mais, vous qui parlez, n'avez-vous pas fait précisément ce que vous nous reprochez d'avoir été capables de faire? L'Espagne, la Sicile, Carthage même et l'Afrique ne furent rien; bientôt toute la Grèce, la Macédoine, toutes les îles d'Egypte, l'Asie, tombèrent à vos pieds; et vous aviez encore bien de la peine à souffrir que les Partb.es et les Arabes fussent libres. Le monde entier étoit trop petit pour ces Romains, qui, pendant cinq cents ans, avoient été bornés à vaincre autour de leur ville les Volsques, les Sabins et les Samnites.

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