XL. — LUCULLUS ET CRASSUS
Contre le Luxe de la table.
lucullus. — Jamais je n'ai vu un souper si délicat et si somptueux.
crassus. — Et moi je n'ai pas oublié que j'en ai fait de bien meilleurs dans votre salle d'Apollon.
lucullus. — Point; je n'ai jamais fait meilleure chère. Mais voulezvous que je vous parle d'un ton libre et gai ? ne vous en fâcherezvous point?
crassus. — Non ; j'entends la raillerie.
lucullus. — Quoi! un souper pendant lequel nous avons eu une comédie atellane, des pantomimes, plusieurs parasites affamés et bien impudents, qui par jalousie ont pensé se battre; c'est une fête merveilleuse !
crassus. — J'aime le spectacle, et je sais que vous l'aimez aussi; j'ai voulu vous faire ce plaisir.
lucullus. — Mais, quoi! ces grandes murènes, ces poules d'Ionie,
ces jeunes paons si tendres, ces sangliers tout entiers, ces olives de Vénafre, ces vins de Massique, de Cécube, de Falerne, de Chio! J'admirai ces tables de citronnier de Numidie, ces lits.d'argent couverts de pourpre.
crassus. — Tout cela n'étoit pas trop pour vous.
lucullus. — Et ces jeunes garçons si bien frisés qui donnoient à boire! ils servoient du nectar, et c'étoient autant de Ganymèdes.
crassus. — Eussiez-vous voulu être servi par des eunuques vieux et laids, ou par des esclaves de Sardaigne? De tels objets salissent un repas.
lucullus. — Il est vrai; mais où aviez-vous pris ce joueur de flûte €t cette jeune Grecque avec sa lyre, dont les accords égalent ceux d'Apollon même? Elle étoit gracieuse comme Vénus et passionnée dans le chant de ses odes comme Sapho.
crassus. — Je savois combien vous aviez l'oreille délicate.
lucullus. — Mais enfin je reviens d'Asie, où l'on apprend à raffiner sur les plaisirs. Mais pour vous, qui n'êtes pas encore parti pour y aller, comment pouvez-vous en savoir tant?
crassus. — Votre exemple m'a instruit; vous donnez du goût à ceux qui vous fréquentent.
lucullus. — Mais je ne peux revenir de mon étonnement sur ces synthèses ' des plus fines étoffes de Cos, avec des ornements phrygiens d'or et d'argent, dont elles étoient bordées; chaque convié avoit la sienne, et on en a encore trouvé de reste pour toutes les ombres. Les trois lits étoient pleins; la grande compagnie vous plaît-elle?
crassus. — Je vous ai ouï dire qu'elle ne convient pas et qu'il vaut mieux être peu de gens bien choisis.
lucullus. — Venons au fait. Combien vous coûte ce repas?
crassus. — Cent cinquante grands sesterces.
lucullus. — Vous n'hésitez point à répondre , et vous savez bien votre compte; ce souper se fit hier soir, et vous savez déjà à quoi se monte toute la dépense. Sans doute elle vous tient au cœur.
crassus. — Il est vrai que je regrette ces dépenses superflues et excessives.
lucullus. — Pourquoi donc les faites-vous?
crassus. — Je ne les fais pas souvent.
lucullus. — Si fétois en votre place, je ne les ferois jamais. Votre inclination ne vous y porte point; qu'est-ce qui vous y oblige?
crassus. — Une mauvaise honte et la crainte de passer chez vous pour avare. Les prodigues prennent toujours la frugalité pour une avarice infâme.
lucullus. — Vous avez donc donné un souper magnifique comme un poltron va au combat, en désespéré?
crassus. — Pas tout à fait de même , car je ne prétends pas être avare; je crois même, en bonne foi, que je ne suis pas assez épargnant.