XLVII. — SERTORIUS ET MERCURE
Les fables et les illusions font plus sur lu popularr a i que la vérité et la rrrlu.
mercure. — Je suis bien pressé de m'en retourner vers l'Olympe; et j'en suis fort fâché, car je meurs d'envie de savoir par où tu as fini ta vie.
sertorius. — En deux mots je vous l'apprendrai. Le jeune apprenti et la bonne vieille ne pouvoient me vaincre. Perpenna,le traître, me fit périr: sans luij'aurois fait voir bien du pays âmes ennemis.
mercure. — Qui appelles-tu le jeune apprenti et la bonne vieille"?
sertorius. —Hé! ne savez-vous pas? c'est Pompée et Métellus. Métellus étoit mou, appesanti, incertain, trop vieux et usé; il perdoit les occasions décisives par sa lenteur. Pompée étoit, au contraire, sans expérience. Avec des barbares ramassés, je me jouois de ces deux capitaines et de leurs légions.
mercure. — Je ne m'en étonne pas. On dit que tu étois magicien, que tu avois une biche qui venoit dans ton camp te dire tous les desseins de tes ennnemis, et tout ce que tu pouvois entreprendre contre eux.
sertorius. — Tandis que j'ai eu besoin de ma biche, je n'en ai découvert le secret à personne; mais maintenant, que je ne puis plus m'en servir, j'en dirai tout haut le mystère.
mercure. — Eh bien ! étoit-ce quelque enchantement?
sertorius. — Point du tout. C'étoit une sottise qui m'a plus servi que mon argent, que mes troupes, que les débris du parti de Marius Sylla, que j'avois recueillis dans un coin des montagnes d'Espagne et de Lusitanie. Une illusion faite bien à propos mène loin les peuples crédules.
mercure. — Mais cette illusion n'étoit-elle pas bien grossière?
sertorius. — Sans doute; mais les peuples pour qui elle étoit préparée étoient encore plus grossiers.
mercure. — Quoi! ces barbares croyoient tout ce que tu racontois de ta biche?
sertorius. — Tout, et il ne tenoit qu'à moi d'en dire encore davantage ; ils l'auroient cru. Avois-je découvert par des coureurs ou des espions la marche des ennemis, c'étoit la biche quimel'avoit dit à l'oreille. Avois-je été battu, la biche me parloit pour déclarer que les dieux alloient relever mon parti. La bichj ordonnoit aux habitants du pays de me. donner toutes leurs forces, faute de quoi la peste et la famine dévoient les désoler. Ma biche étoit-elle perdue depuis quelques jours, et ensuite retrouvée secrètement, je la faisois tenir bien cachée, et je déclarois par un pressentiment ou sur quelque présage qu'elle alloit revenir; après quoi je la faisois rentrer dans le camp, où elle ne
manquoit pas de me rapporter des nouvelles de vous autres dieux. Enfin ma biche faisoit tout, et elle seule réparoit tous mes malheurs.
mercure. — Cet animal t'a bien servi. Mais tu nous servois mal; car de telles impostures décrient les immortels et font grand tort à tous nos mystères. Franchement, tu étois impie.
sertorius. — Je -ne l'étois pas plus que Numa avec sa nymphe Égérie, que Lycurgue et Solon avec leur commerce secret des dieux, que Socrate avec son esprit familier, enfin que Scipion avec sa façon mystérieuse d'aller au Capitule consulter Jupiter, qui lui inspiroit toutes «es entreprises de guerre contre Carthage. Tous ces gens-là ont été aussi imposteurs que moi.
mercure. — Mais ils ne l'étoient que pour etamir de bonnes lois, ou pour rendre la patrie victorieuse.
sertorius. — Et moi pour me défendre contre le parti du tyran Sylla, qui avoit opprimé Rome, et qui avoit envoyé des citoyens changés en esclaves, pour me faire périr comme le dernier soutien de la liberté.
mercure. — Quoi donc! la république entière, tu ne la regardes que comme le parti de Sylla? De bonne foi, tu étois demeuré seul contre les Romains. Mais, enfin, tu trompois ces pauvres barbares par des mystères de religion.
sertorius. — Il est vrai; mais comment faire autrement avec les sots? Il faut bien les amuser par des sottises, et aller à son but. Si on ne leur disoit que des vérités solides, ils ne les croiroient pas. Racontez des fables, flattez, amusez, grands et petits courent après vous.