‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 48 sur 183 · XLVIII. — LE JEUNE POMPÉE ET MENAS, AFFRANCHI DE SON PERE · texte numérisé non relu

XLVIII. — LE JEUNE POMPÉE ET MENAS, AFFRANCHI DE SON PERE

Caractère d'un homme qui, n'aimant pas la vertu pour elle-même, n'est ni assez bon pour ne vouloir pas profiler d'un crime, ni assez méchant pour vouloir le commettre.

menas. — Voulez-vous que je fasse un beau coup?

pompée. — Quoi donc? Par.'e. Te voilà tout troublé; tu as l'air d'une sibylle dans son antre, qui écume, qui étouffe, qui est forcenée.

menas. — C'est de joie. Oh! l'heureuse occasion! Si c'étoit mon affaire, tout seroit déjà achevé. Le voulez-vous? Un : mot oui ou non.

pompée. — Quoi ! tu ne m'expliques rien, et tu demandes une réponse! Dis donc, si tu veux; parle clairement.

menas. — Vous avez là Octave et Antoine couchés à cette table dans votre vaisseau; ils ne songent qu'à faire bonne chère.

pompée. — Crois-tu que je n'ai pas des yeux pour les voir?

menas. — Mais vous avez des oreilles pour m'entendre? Le beau coup de filet!

pompée. — Quoi ! voudrois-tu que je les trahisse! Moi, manquer à la foi donnée à mes ennemis ! Le fils du grand Pompée agir en scélérat! Ah! Menas, tu me connois mal.

FÛULON. II, 7 '

menas. — Vous m'entendez encore plus mal ; ce n'est pas vous qui devez faire ce coup. Voilà la main qui le prépare. Tenez votre parole en grand homme, et laissez faire Menas, qui n'a rien promis.

POMTée. — Mais tu veux que je te laisse faire, moi à qui on s'est confié? Tu veux que je le sache, et que je le souffre? Ah! Menas, mon pauvre Menas, pourquoi me l'as-tu dit? Il falloit le faire sans me le dire.

menas. — Mais vous n'en saurez rien. Je couperai la corde des ancres; nous irons en pleine mer; les deux tyrans de Rome sont dans vos mains. Les mânes de votre père seront vengées des deux héritiers de César. Rome sera en liberté. Qu'un vain scrupule ne vous arrête pas ; Menas n'est pas Pompée. Pompée sera fidèle à sa parole, généreux, tout couvert de gloire; Menas l'affranchi, Menas fera le crime, et le vertueux Pompée en profitera.

pompée. — Mais Pompée ne peut savoir le crime et le permettre sans y participer. Ah! malheureux! tu as tout perdu en me parlant. Que je regrette ce que tu pouvois faire!

menas. — Si vous le regrettez, pourquoi ne le permettez-vous pas? Et si vous ne le pouvez permettre, pourquoi le regrettez-vous? Si la chose est bonne, il faut la vouloir hardiment et n'en faire point de façon; si elle est mauvaise, pourquoi vouloir qu'elle fût faite et ne vouloir pas qu'on la fasse? Vous êtes contraire à vous-même. Un fantôme de vertu vous rend ombrageux; et vous me faites bien sentir la vérité de ce qu'on dit, qu'il faut une âme forte pour oser faire les grands crimes.

pompée. — Il est vrai , Menas ; je ne suis ni assez bon pour ne vouloir pas profiter d'un crime, ni assez méchant pour oser le commettra moi-même. Je me vois dans un entre-deux qui n'est ni vertu ni vice. Ce n'est pas le vrai honneur, c'est une mauvaise honte qui me retient. Je ne puis autoriser un traître; et je n'aurois poinfd'horreur de la trahison, si elle étoit faite pour me rendre maître du monde.

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