‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 50 sur 183 · L. — ANTON IN PIE ET MARC AURfiLK · texte numérisé non relu

L. — ANTON IN PIE ET MARC AURfiLK

marc aurèle. — 0 mon père! j'ai grand besoin de venir me consoler avec toi. Je n'eusse jamais cru pouvoir sentir une si vive douleur, ayant été nourri dans la vertu insensible des stoïciens et étant descendu dans ces demeures bienheureuses, où tout est si tranquille.

antonin. — Hélas! mon cher fils, quel malheur te jette dans ce trouble? Tes larmes sont bien indécentes pour un stoïcien. Qu'y at-il donc?

marc aurèle. — Ah ! c'est mon fils Commode que je viens de voir; il a déshonoré notre nom si aimé du peuple. C'est une femme débauchée qui l'a fait massacrer, pour prévenir ce malheureux, parce qu'il l'avoit mise dans une liste de gens qu'il prétendoit faire mourir.

antonin. — J'ai su qu'il a mené une vie si infâme. Mais pourquoi as-tu négligé son éducation? Tu es cause de son malheur; il a bien plus à se plaindre de ta négligence qui l'a perdu, que tu n'as à te plaindre de ses désordres.

marc aurèle. — Je n'avois pas le loisir de penser à un enfant; j'étois toujours accablé de la multitude des affaires d'un si grand empire et des guerres étrangères; je n'ai pourtant pas laissé d'en prendre quelque soin. Hélas! si j'eusse été un simple particulier, j'aurois moi-même instruit et formé mon fils; je l'aurois laissé honnête homme; mais je lui ai laissé trop de puissance pour lui laisser de la modération et de la vertu.

antonin. — Si tu prévoyois que i'empire dût le gâter, il falloit s'abstenir de le faire empereur, et pour lamour de l'empire, qui avoit besoin d'être bien gouverné, et pour l'amour de ton fils, qui eût mieux valu dans une condition médiocre.

marc aurèle. — Je n'ai jamais prévu qu'il se corromproit.

antonin. — Mais ne devois-tu pas le prévoir? N'est-ce point que la tendresse paternelle t'a aveuglé? Pour moi, je choisis en ta personne un étranger, foulant aux pieds tous les intérêts de famille. Si tu en avois fait autant, tu n'aurois pas tant de déplaisir; mais ton fils tfl fait autant de honte que tu m'as fait d'honneur. Mais dis-moi la vérité : ne voyois-tu rien de mauvais dans ce jeune homme?

DIALOGUES DBS" MORTS. 101

marc aurèle. — J'y voyois d'assez grands défauts; mais j'espérois qu'il se corrigerait.

antonin. — C'est-à-dire que tu en voulois faire l'expérience aux dépens de l'empire. Si tu avois sincèrement aimé la patrie plus que la famille, tu n'aurais pas voulu hasarder le bien public pour soutenir la grandeur particulière de ta maison.

marc aurêle. — Pour te parler ingénument, je n'ai jamais eu d'iutre intention que celle de préférer l'empire à mon fils; mais l'amitié que j'avois pour mon fils m'a empêché de l'observer d'assez près. Dans le doute, je me suis flatté, et l'espérance a séduit mon cœur.

antonin. — Oh ! quel malheur que les meilleurs hommes soient si imparfaits, et qu'ayant tant de peine à faire du bien, ils fassent souvent sans le vouloir des maux irréparables!

marc aurèle. — Je le voyois bien fait, adroit à tous les exercices du corps, environné de sages conseillers qui avoient ma confiance et qui pouvoient modérer sa jeunesse. Il est vrai que son naturel étoit léger, violent, adonné au plaisir.

antonin. — Ne connoissois-tu dans Rome aucun homme plus digne de l'empire du monde?

marc aurèle. — J'avoue qu'il y en avoit plusieurs; mais je croyois pouvoir préférer mon fils, pourvu qu'il eût de bonnes qualités.

antonin. — Que signifioit donc ce langage de vertu si héroïque, quand tu écrivois à Faustine que si Avidius Cassius étoit plus digne de l'empire que toi et ta famille, il falloit consentir qu'il prévalût et que ta famille pérît avec toi? Pourquoi ne suivre point ces grandes maximes, lorsqu'il s'agissoit de te choisir un successeur? Ne devois-tu pas à la patrie de préférer le plus digne?

marc aurèle. — J'avoue ma faute; mais la femme que tu m'avois donnée avec l'empire, et dont j'ai souffert les désordres par reconnoissance pour toi, ne m'a jamais permis de suivre la pureté de ces maximes. En me donnant cette femme avec l'empire , tu fis deux fautes. En me donnant ta fille, tu fis la première faute, dont la mienne a été la suite. Tu me fis deux présents, dont l'un gâtoit l'autre et m'a empêché d'en faire un bon usage. J'avois de la peine à m'excuser en te blâmant; mais enfin tu me presses trop. N'as-tu pas fait pour ta fille ce que tu me reproches d'avoir fait pour mon fils?

antonin. — En te reprochant ta faute, je n'ai garde de désavouer la mienne. Mais je t'avois donné une femme qui n'avoit aucune autorité; elle n'avoit que le nom d'impératrice; tu pouvois et tu devois la répudier, selon les lois, quand elle eut une mauvaise conduite. Enfin il falloit au moins t'élever au-dessus des importunités d'une femme. De plus, elle étoit morte et tu étois libre quand tu laissas l'empire à ton fi!s. Tu as reconnu le naturel léger et emporté de ce fils; il n'a songé qu'à donner des spectacles, qu'à tirer de l'arc, qu'à percer des bêtes farouches, qu'à se rendre aussi farouche qu'elles, qu'à devenir un gladiateur; qu'à égarer son imagination, allant tout nu avec une peau de lion comme s'il eût été Hercule; qu'à se plonger dans les vices oui font horreur et qu'à suivre tous ses soupçons avec une cruauté

monstrueuse. 0 mon fils, cesse de t'excuser; un homme si insensé e\ si méchant ne pouvoit tromper un homme aussi éclairé que toi , si ia tendresse n'avoit point affaibli ta prudence et ta vertu.

Ll. - HORACE ET VIRGILE.

Caractères de ces deux poètes.

vinGiLE. — Que nous sommes tranquilles et heureux sur ces gazonstoujours fleuris, au bord de cette onde si pure, auprès de ce hois odoriférant !

horace. — Si vous n'y prenez garde, vous allez faire une églogue. Les ombres n'en doivent point faire. Voyez Homère, Hésiode, Théocrite : couronnés de lauriers, ils entendent chanter leurs vers; mais ils n'en font plus.

virgile. — J'apprends avec joie que les vôtres sont encore, après tant de siècles, les délices des gens de lettres. Vous ne vous trompiez pas quand vous disiez dans vos odes d'un ton si assuré : a Je ne mourrai pas tout entier. »

horace. — Mes ouvrages ont résisté au temps, il est vrai; mais il faut vous aimer autant que je le fais pour n'être point jaloux de votre gloire. On vous place d'abord après Homère.

virgile. — Nos muses ne doivent point être jalouses l'une de l'autre; leurs genres sont si différents! Ce que vous avez de merveilleux, c'est la variété. Vos odes sont tendres, gracieuses, souvent véhémentes, rapides, sublimes. Vos satires sont simples, naïves, courtes, pleines de sel; on y trouve une profonde connoissance de l'homme, une philosophie très-sérieuse, avec un tour plaisant qui redresse les mœurs Ues hommes et qui les instruit en se jouant. Votre Art poétique montre que vous aviez toute l'étendue des connoissances acquises et toute la force de génie nécessaire pour exécuter les plus grands ouvrages, soit pour le poème épique, soit pour la tragédie.

horace. — C'est bien à vous à parler de variété, vous qui avez mis dans vos églogues la tendresse naïve de Théocrite ! Vos Géorgiques sont pleines des peintures les plus riantes; vous embellissez et vous passionnez toute la nature. Enfin, dans votre Enéide, le bel ordre, la magnificence, la force et la sublimité d'Homère éclatent partout.

virg:le. — Mais je n'ai fait que le suivre pas à pas.

horace. — Vous n'avez point suivi Homère quand vous avez traité les amours de Didon. Ce quatrième livre est tout original. On ne peut pas même vous ôter la louange d'avoir fait la descente d'Ënée aux enfers plus belle que n'est l'évocation des âmes qui est dans l'Odyssée.

virgile. — Mes derniers livres sont négligés. Je ne prétendois pas les laisser si imparfaits. Vous savez que je voulus les brûler.

horace. — Quel dommage si vous l'eussiez fait! C'étoit une délicatesse excessive; on voit bien que l'auteur des Géorgiques aurait pu finir l'Enéide avec le même soin. Je regarde moins cette dernière exactitude que l'essor du génie, !a conduite de tout l'ouvrage, la force et la har-

diesse des peintures. A vous parler ingénument, si quelque chose vous empêche d'égaler Homère, c'est d'être plus poli, plus châtié, plus fini, mais moins simple, moins fort, moins sublime; car d'un seul trait il met la nature toute nue devant les yeux.

virgile. — J'avoue que j'ai dérobé quelque chose à la simple nature, pour m'accommoder au goût d'un peuple magnifique et délicat sur toutes les choses qui ont rapport à la politesse. Homère semble avoir oublié le lecteur pour ne songer qu'à peindre en tout la vraie nature. En cela je lui cède.

horace. — Vous êtes toujours ce modeste Virgile, qui eut tant de peine à se produire à la cour d'Auguste. Je vous ai dit librement ce que je pense sur vos ouvrages; dites-moi de même les défauts des miens. Quoi donc ! me croyez-vous incapable de les reconnoître?

virgile. — H y a, ce me semble, quelques endroits de vos odes qui pourroient être retranchés sans rien ôter au sujet, et qui n'entrent point dans votre dessein. Je n'ignore pas le transport que l'ode doit avoir; mais il y a des choses écartées qu'un beau transport ne va point chercher. Il y a aussi quelques endroits passionnés et merveilleux où vous remarquerez peut-être quelque chose qui manque, ou pour l'harmonie, ou pour la simplicité de la passion. Jamais homme n'a donné un tour plus heureux que vous à la parole, pour lui faire signifier un bsau sens avec brièveté et délicatesse; les mots deviennent tout nouveaux par l'usage que vous en faites. Mais tout n'est pas également coulant; il y a des choses que je croirois un peu trop tournées.

horace. — Pour l'harmonie, je ne m'étonne pas que vous soyez si difficile. Rien n'est si doux et si nombreux que vos vers; leur cadence seule attendrit et fait couler les larmes des yeux.

virgile. — L'ode demande une autre harmonie toute différente, que vous avez trouvée presque toujours, et qui est plus variée que la mienne.

horace. — Enfin je n'ai fait que de petits ouvrages. J'ai blâmé ce qui est mal; j'ai montré les règles de ce qui est bien : mais je n'ai rien exécuté de grand comme votre poème héroïque.

virgile. — En vérité, mon cher Horace, il y a déjà trop longtemps que nous nous donnons des louanges; pour d'honnêtes gens, j'en ai honte. Finissons.

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