XLIX. — CALIGULA ET NÉRON
Dangers du pouvoir absolu dans un souverain qui a la tête foible.
caligula. — Je suis ravi de te voir: tu es une rareté. On a voulu me donner de la jalousie contre toi, en m'assurant que tu m'as surpassé en prodiges; mais, je n'en crois rien.
néron. — Belle comparaison ! tu étois un fou. Pour moi , je me suis joué des hommes, et je leur ai fait voir des choses qu'ils n'avoient jamais vues. J'ai fait périr ma mère, ma femme, mon gouverneur, mon précepteur; j'ai brûlé ma patrie. Voilà des coups d'un grand courage qui s'élève au-dessus de la foiblesse humaine. Le vulgaire appelle cela cruauté; moi je l'appelle mépris de la nature entière et grandeur d'âme.
caligula. — Tu fais le fanfaron. As-tu étouffé comme moi ton père mourant? as- tu caressé comme moi ta femme, en lui disant: a Joli» petite tête, que je ferai couper quand il me plaira! »
nêron. — Tout cela n'est que gentillesse: pour moi, je n'avance rien qui ne soit solide. Hé ! vraiment, j'avois oublié un des beaux endroits de ma vie; c'est d'avoir fait mourir mon frère Britannicus.
caligula. — C'est quelque chose, je l'avoue. Sans doute, tu l'as fait pour imiter la vertu du grand fondateur de Rome, qui, pour le bien public, n'épargna pas même le sang de son frère. Mais tu n'étois qu'un musicien.
Néron. — Pour toi, tu avois des prétentions plus hautes; tu voulois être dieu et massacrer tous ceux qui en auroient douté.
caligula. — Pourquoi non ? pouvoit-on mieux employer la vie des hommes que de la sacrifier à ma divinité? C'étoient autant de victimes immolées sur mes autels.
néron. — Je ne donnois pas dans de telles visions; mais j'étois le plus grand musicien et le comédien le plus parfait de l'empire; j'étois même bon poète.
caligula. — Du moins tu le croyois, mais les autres n'en croyoient rien; on se moquoit de ta voix et de tes vers.
néron. — On ne s'en moquoit pas impunément. Lucain se repentit d'avoir voulu me surpasser.
caligula. — Voilà un bel honneur pour un empereur romain que de monter sur le théâtre comme un bouffon, d'être jaloux des poètes et de s'attirer la dérision publique!
néron. — C'est le voyage que je fis dans la Grèce qui m'échauffa la cervelle sur le théâtre et sur toutes les représentations.
caligula. — Tu devois demeurer en Grèce pour y gagner ta vie en comédien, et laisser faire un autre empereur à Rome, qui en soutint mieux la majesté.
néron. — N'avois-je pas ma maison dorée , qui devoit être plus grande que les plus grandes villes? Oui-da, je m'entendois en magnificence.
caligula. — Si on l'eût achevée, cette maison, il auroit fallu que les Romains fussent allés loger hors de Rome. Cette maison étoit proportionnée au colosse qui te représentait, et non pas à toi, qui n'étois pas plus grand qu'un autre homme.
néron. — C'est que je visois au grand.
caligula. — Non ; tu visois au gigantesque et au monstrueux. Mais tous ces beaux desseins furent renversés par Vindex.
néron. — Et les tiens par Chéréas, comme tu allois au théâtre.
caligula. — A n'en point mentir, nous fîmes tous deux une fin assez malheureuse et dans !a fleu~ de notre jeunesse.
néron. — Il faut dire la vérité ; peu de gens étoient intéressés à faire des vœux pour nous et à nous souhaiter une longue vie. On passe mal son temps à se croire toujours entre des poignards.
caligula. — De la manière que tu en parles, tu ferois croire que si tu retournois au monde, tu changerois de vie.
nércn. — Point du tout, je ne pourrois gagner sur moi de me modérer. Vois-tu bien, mon pauvre ami (et tu l'as senti aussi bien que moi), c'est une é'-^ge chose que de pouvoir tout. Quand on a la tête
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un peu faible, elle tourne bien vite dans cette puissance sans bornes. Tel seroit sage dans une condition médiocre, qui devient fou quand il est lo maître du monde.
camgula. — Cette folie seroit bien jolie si elle n'avuit rien à craindre ; mais les conjurations, les troubles , les remords, les embarras d'un grand empire gâtent le métier. D'ailleurs la comédie est courte; OU plutôt c'est une horrible tragédie qui finit tout à coup. Il faut venir compter ici avec ces trois vieillards chagrins et sévères, qui n'entendent point raillerie et qui punissent comme des scélérats ceux qui se faisoient adorer sur la terre. Je vois venir Domitien, Commode, Caracalla et Héliogabale, chargés de chaînes, qui vont passer leur temps aussi mal que nous.