LIV. — LEGER ET ÉBROIN
La vie simple et solitaire n'a point de charmes pour un ambitieux.
ëbroin. — Ma consolation dans mes malheurs est de vous trouver dans cette solitude.
léger. — Et moi je suis fâché de vous y voir ; car on y est sans fruit, quand on y est malgré soi.
ébroin. — Pourquoi désespérez-vous donc de ma conversion? Peutêtre que vos exemples et vos conseils me rendront meilleur que vous ne pensez. Vous qui êtes si charitable, vous devriez bien dans ce loisir prendre un peu soin de moi.
léger. — On ne m'a mis ici qu'afin que je ne mêle de rien : je suis assez chargé d'avoir à me corriger moi-même.
ébroin. — Quoi! en entrant dans la solitude on renonce à la charité?
léger. — Point du tout; je prierai Dieu pour vous.
ébroin. — Ho! je le vois bien; c'est que vous m'abandonnez comme un homme indigne de vos instructions. Mais vous en répondrez, et vous ne me faites pas justice. J'avoue que j'ai été fâché de venir ici ; mais maintenant je suis assez content d'y être. Voici le plus beau désert qu'on puisse voir. N'admirez-vous pas ces ruisseaux qui tombent des montagnes, ces rochers escamés et en partie couverts de mousse,
ces vieux arbres qui paroissent aussi anciens que la te;re où ils sont plantés? Ln nature a ici je ne sais quoi de brut et d'affreux qui plaît, et qui fait rêver agréablement.
léger. — Toutes ces choses sont bien fades à qui a le goût de l'ambition , et qui n'est point désabusé des choses vaines. Il faut avoir le cœur innocent et paisible pour être sensible à ces beautés champêtres.
ÊBnoiN. — Mais j'étois las du monde et de ses embarras, qua m'a mis ici.
léger. — Il paroît que vous en étiez fort las, puisque vous en êtes sorti par force.
ébrojn. — Je n'aurois pas eu le courage d'en sortir; mais j'en étois pourtant dégoûté.
léger. — Dégoûté comme un homme qui y retournerait encore avec joie, et qui ne cherche qu'une porte pour y rentrer. Je connois votre cœur; vous avez beau dissimuler: avouez votre inquiétude; soyez au moins de bonne foi.
ébroin. — Mais, saint prélat, si nous rentrions vous et moi dans les affaires, nous y ferions des biens infinis. Nous nous soutiendrions l'un l'autre pour protéger la vertu; nous abattrions de concert tout ce qui s'opposeroit à nous.
léger. — Confiez-vous à vous-même tant qu'il vous plaira, sur vos expériences passées; cherchez des prétextes pour flatter vos passions . pour moi, qui suis ici depuis plus de temps que vous, j'y ai eu le loisir d'apprendre à me défier de moi et du monde. Il m'a trompé une fois, ce monde ingrat : il ne me trompera plus. J'ai tâché de lui faire du bien; il ne m'a jamais rendu que du mal. J'ai voulu aider une reine bien intentionnée, on l'a décréditée, et réduite à se retirer. On m'a rendu ma liberté en croyant me mettre en prison : trop heureux de n'avoir plus d'autre affaire que celle de mourir en paix dans ce désert !
ébroin. — Mais vous n'y songez pas; si nous voulons nous réunir, nous pouvons encore être les maîtres absolus.
léger. — Les maîtres de quoi? de la mer, des vents et des flots? Non, je ne me rembarque plus après avoir fait naufrage. Allez chercher la fortune; tourmentez-vous, soyez malheureux dès cette vie. hasardez tout, périssez à la fleur de votre âge, damnez-vous pour troubler le monde et pour faire parler de vous; vous le méritez bien, puisque vous ne pouvez demeurer en repos.
ébroin. — Mais quoi! est-il bien vrai que vous ne désirez plus la fortune? l'ambition est-elle bien éteinte dans les derniers replis de votre cœur?
léger. — Me croiriez-vous si je vous le disois?
iîbroin. — En vérité, j'en doute fort. J'aurois bien de la peine; car enfin....
léger. — Je ne vous le dirai donc pas; il est inutile de vous parler non plus qu'aux sourds. Ni les peines infinies de la prospérité, ni les adversités affreuses qui l'ont suivie, n'ont du vous corriger. Allez, re»
tournez à la cour : gouvernez; faites le malheur du monde, et trouvez-y le vôtre.
LV. — LE PRINCE DE GALLES ET RICHARD SON FILS. Caractère d'un prince foible.
le prince. — Hélas! mon cher fils, je te revois avec douleur : j'espérois pour toi une vie plus longue et un règne plus heureux. Qui estce qui a rendu ta mort si prompte? N'as-tu point fait la même faute que moi, en ruinant ta santé par un excès de travail dans la guerre contre les François?
richard. — Non, mon père, ma santé n'a point manqué : d'autres malheurs ont fini ma vie.
le prince. — Quoi donc? quelque traître a-t-il trempé ses mains dans ton sang? Si cela est, l'Angleterre, qui ne m'a pas oublié, vengera ta mort.
richard. — Hélas! mon père, toute l'Angleterre a été de concert pour me déshonorer, pour me dégrader, pour me faire périr.
le prince. — 0 ciel! qui l'auroitpu croire? à qui se fier désormais? Mais qu'as-tu fait, mon fils? N'as-tu point de tort? Dis la vérité à ton père.
richard. — A mon père? ils disent que vous ne l'êtes pas, et que je suis fils d'un chanoine de Bordeaux.
le prince. — C'est de quoi personne ne peut répondre; mais je ne saurois le croire. Ce n'est pas la conduite de ta mère qui leur donne cette pensée ; mais n'est-ce point la tienne qui leur fait tenir ce discours?
richard. — Ils disent que je prie Dieu comme un chanoine, que je ne sais ni conserver l'autorité sur les peuples, ni exercer la justice, ni faire la guerre.
le prince. — 0 mon enfant! tout cela est-il vrai? Il auroit mieux valu pour toi passer ta vie moine à Westminster, que d'être sur le trône avec tant de mépris.
richard. — J'ai eu de bonnes intentions, j'ai donné de bons exemples; j'ai eu même quelquefois assez de vigueur. Par exemple, je fis enlever et exécuter le duc de Glocester mon oncle, qui rallioittous les mécontents contre moi , et qui m'auroit détrôné si je ne l'eusse prévenu.
le prince. — Ce coup étoit hardi et peut-être nécessaire; car je contoissois bien mon frère, qui étoit dissimulé, artificieux, entreprenant, ennemi de l'autorité légitime, propre à rallier une cabale dangereuse. Mais, mon fils, ne lui avois-tu donné aucune prise sur toi? D'ailleurs, ce coup étoit-il assez mesuré? l'as-tu bien soutenu?
richard. — Le duc de Glocester m'accusoit d'être trop uni avec les François, anciens ennemis de notre nation : mon mariage avec la fille de Charles VI, roi de France, servit au duc à éloigner de moi les cœurs des Anglois.
le prince. — Quoi! mon fils, tu t'es rendu suspect aux tiens par Fi>.*Er.tw. —II. 8
Uk DIALOGUES DES MORTS.
une alliance avec les ennemis irréconciliables de l'Angleterre! Et que t'ont- ils donné pour ce mariage? as-tu joint le Poitou et la Touraine à la Guyenne ,pour unir tous nos États de France jusqu'à la Normandie?
bichap"'. — Nullement; mais j'ai cru qu'il étoit bon d'avoir hois de l'Angleterre un appui contre- les Anglois factieux.
le prince. — 0 malheur de l'Etat ! 6 déshonneur de la maiscj royale ! tu vas mendier le secours de tes ennemis, qui auront toujours un intérêt capital de rabaisser ta puissance ! Tu veux affermir ton règne en prenant des intérêts contraires à la grandeur de ta propre nation! Tu ne te contentes pas d'être aimé de tes sujets comme leur père ; tu veux être craint comme un ennemi qui s'entend avec les étrangers pour les opprimer! Hélas! que sont devenus ces beaux jours où je mis en fuite le roi de France dans les plaines de Créci, inondées du sang de trente mille François, et où je pris un autre roi de cette nation aux portes de Poitiers? Oh ! que les temps sont changés! Non, je ne m'étonne plus qu'on t'ait pris pour le fils d'un chanoine. Mais qui est-ce qui t'a détrôné?
richard. — Le comte d'Erby.
le prince. — Comment? a-t-il assemblé une armée? a-t-il gagné une bataille?
richard. — Rien de tout cela. Il étoit en France à cause d'une que relie avec le grand maréchal, pour laquelle je l'avois chassé : l'archevêque de Cantorbéry y passa secrètement, pour l'inviter à entrer dans une conspiration. Il passa par la Bretagne, arriva à Londres pendant que je n'y étois pas, trouva le peuple prêt à se soulever. La plupart des mutins prirent les armes; leuis troupes montèrent jusqu'à soixante mille hommes; tout m'abandonna. Le comte vint me trouver dans un château où je me renfermai; il eut l'audace d'y entrer presque seul :je pouvois alors le faire périr.
le prince. — Pourquoi ne le fis-tu pas, malheureux?
Richard. — Les peuples, que je voyois en armes dans toute la campagne, m'auroient massacre.
le prince. — Hé! ne valoit-il pas mieux mourir en homme de courage?
richard. — Il y eut d'ailleurs un présage qui me découragea.
le prince. — Qu'étoit-ce?
pjchard. — Ma chienne, qui n'avoit jamais voulu caresser que moi seul, me quitta d'abord pour aller en ma présence caresser le comte: je vis bien ce que cela signifioit, et je le dis au comte même.
le prince. — Voilà une be'.le naïveté! Un chien a donc décidé de ton autorité, de ton honneur, de ta vie, et du sort de toute l'Angleterre! Alors que fis-tu?
richard. — Je priai le comte de me mettre en sûreté contre la fureur de ce peuple.
le ph!nce. — Hélas ! il ne te manquoit plus que de demander lâchement la vie à l'usurpateur. Te la donna-t-il au moins?
richard. — Oui, d'abord. Il me renferma dans la Tour, où j'aurois vécu encore assez doucement : mais mes amis me firent plus de mal que mes ennemis; ils voulurent se rallier pour me tirer de captivité et
pour renverser l'usurpateur. Alors il se défit de moi malgré lui, car il n'avoit pas envie de se rendre coupable de ma mort.
le prince. — Voilà un malheur complet. Mon fils est foible et in gai; sa vertu mal soutenue le rend méprisable; il s'allie avec ses ennemis et soulève ses sujets; il ne prévoit point l'orage; il se décourage dès qu'il éclate; il perd les occasions de punir l'usurpateur; il demande lâchement la vie, et il ne l'obtient pas. 0 ciel, vous vous jouez de la gloire des princes et de la prospérité des Etats! Voilà le petit-fils d'Edouard qui a vaincu Philippe et ravagé son royaume! Voilà mon fils de moi qui ai pris Jean, et fait trembler la France et l'Espagne.
LVI. — CHARLES VII ET JEAN DUC DE BOURGOGNE. La cruauté et la perfidie augmentent les périls, loin de les diminuer.
le duc. — Maintenant que toutes nos affaires sont finies, et que nous n'avons plus d'intérêt parmi les vivants, parlons, je vous prie, sans passion. Pourquoi me faire assassiner? Un dauphin faire cette trahison à son propre sang, à son cousin, qui....
Charles. — A son cousin qui vouloit tout brouiller, et qui pensa ruiner la France. Vous prétendiez me gouverner comme vous aviez gouverné les deux dauphins mes frères, qui étoient avant moi.
le duc. — Mais, quoi! assassiner? Cela est infâme.
Charles. — Assassiner est le plus sûr.
le duc. — Quoi ! dans un lieu où vous m'aviez attiré par les promesses les plus solennelles! J'entre dans la barrière (il me semble que j'y suis encore) avecNoailles, frère du captai de Buch : ce perfide Tanneguy du Châtel me massacre inhumainement avec ce pauvre Noailles.
Charles. — Vous déclamerez tant qu'il vous plaira, mon cousin, je m'en tiens à ma première maxime : quand on a affaire à un homme aussi violent et aussi brouillon que vous l'étiez, assassiner est le plus sûr.
le duc. — Le plus sûr! vous n'y songez pas.
Charles. — J'y songe; c'est le plus sûr, vous dis-je.
le duc. — Est-ce le plus sûr de se jeter dans tous les périls où vous vous êtes précipité en me faisant périr? Vous vous êtes fait plus de mal en me faisant assassiner, que je n'aurois pu vous en faire.
Charles. — H y a bien à dire. Si vous ne fussiez mort, j'étois perdu, et la France avec moi.
le duc. — Avois-je intérêt de ruiner la France? Je voulois la gouverner, et point la détruire ni l'abattre; il auroit mieux valu souffrir quelque chose de ma jalousie et de mon ambition. Après tout, j'étois de votre sang, et assez près de succéder à la couronne; j'avois un très-grand intérêt d'en conserver la grandeur. Jamais je n'aurois pu me résoudre à me liguer contre la France avec les Anglois ses ennemis; mais votre trahison et mon massacre mirent mon fils, quoiqu'il fût bon homme, dans une espèce de nécessité de venger ma mort, et da s'unir aux Anglois. Voilà le fruit de votre perfidie : c'étoit de former une ligue de la maison de Bourgogne avec la reine votre mère et avec
les Anglois, pour renverser la monarchie françoise. La cruauté et la perfi.lie, bien loin de diminuer les périls, les augmentent sans mesure. Jugez-en par votre propre expérience : ma mort, en vous délivrant d'un ennemi, vous en fit de bien plus terribles, et mit la Fiance dans un nt fois plus déplorable. Toutes les provinces furent en feu ; toute la campagne étoit au pillage; et il a fallu des miracles pour vous tirer de l'abîme où cet exécrable assassinat vous avoit jeté. Après cela, tous • ncore me dire d'un ton décisif: « Assassiner est le plus sûr! »
chaules. — J'avoue que vous m'embarrassez par le raisonnement, et je vois que vous êtes bien subtil en politique; mais j'aurai ma revanche par les faits. Pourquoi croyez-vous qu'il n'est pas bon d'assassiner? n'avez-vous pas fait assassiner mon oncle le duc d'Orléans? Alors vous pensiez sans doute comme moi, et vous n'étiez pas encore si philosophe.
le duc. — Il est vrai, et je m'en suis mal trouvé, comme vous voyez. Une bonne preuve que l'assassinat est un mauvais expédient est de voir combien il m'a réussi mal. Si j'eusse laissé vivre le duc d'Orléans, vous n'auriez jamais songé à m'ôter la vie, et je m'en serois fort bien trouvé. Celui qui commence de telles affaires doit prévoir qu'elles finiront par lui : dès qu'il entreprend sur la vie des autres, la sienne n'a plus qu'un quart d'heure d'assuré.
Charles. — Eh bien! mon cousin, nous avons tous deux tort. Je n'ai pas été assassiné à mon tour comme vous, mais j'ai souffert d'étranges malheurs.