LXI. — LOUIS XI ET LOUIS XII
La générosité et la bonne foi sont de plus sûres maximes en politique que la cruauté et la finesse.
louis xi. — Voilà, si je ne me trompe, un de mes successeurs. Quoique les ombres n'aient plus ici-bas aucune majesté, il me semble que celle-ci pourrait bien être quelque roi de France; car je vois que ces autres ombres la respectent et lui parlent françois. Qui es-tu? Dis-lemoi, je te prie.
louis xn. — Je suis le duc d'Orléans, devenu roi sous le nom de Louis XII.
louis xi. — Comment as-tu gouverné mon royaume?
louis xn. — Tout autrement que toi. Tu te faisois craindre; je me suis fait aimer. Tu as commencé par charger les peuples; je les ai soulagés, et j'ai préféré leur repos à la gloire de vaincre mes ennemis.
louis xi. — Tu savois donc bien mal l'art de régner. C'est moi qui ai mis mes successeurs dans une autorité sans bornes; c'est moi qui ai dissipé les ligues des princes et des seigneurs; c'est moi qui ai levé
des sommes immenses. J'ai découvert les secrets des autres; j'ai su cacher les miens. La finesse, la hauteur et la sévérité sont les vraies maximes du gouvernement. J'ai grand'peur que tu auras tout gâté et que ta mollesse aura détruit tout mon ouvrage.
louis xii. — J'ai montré, par les succès de mes maximes, que les tiennes étoient fausses et pernicieuses. Je me suis fait aimer; j'ai vécu en paix sans manquer de parole, sans répandre de sang, sans ruiner mon peuple. Ta mémoire est odieuse; la mienne est respectée. Pendant ma \ie on m'a été fidèle; après ma mort on me pleure, et on craint de ne trouver jamais un aussi bon roi. Quand on se trouve si bien de la générosité et de la bonne foi, on doit bien mépriser la cruauté et la finesse.
louis xi. — Voilà une belle philosophie, que tu auras sans doute apprise dans cette longue prison où l'on m'a dit que tu as langui avant que de monter sur le trône,
louis xn. — Cette prison a été moins honteuse que la tienne de Féronne. Voilà à quoi sert la finesse et la tromperie: on se fait prendre par son ennemi. La bonne foi n'exposeroit pas à de si grands périls.
louis xi. — Mais j'ai su par adresse me tirer des mains du duc de Bourgogne.
louis xn. — Oui, à force d'argent, dont tu corrompis ses domestiques, et en le suivant honteusement à la ruine de tes alliés les Liégeois, qu'il te fallut aller voir périr.
louis xi. — As-tu étendu le royaume comme je l'ai fait? J'ai réuni à la couronne le duché de Bourgogne, le comté de Provence et la Guyenne même.
louis xii. — Je t'entends : tu savois l'art de te défaire d'un frère pour avoir son partage; tu as profité du malheur du duc de Bourgogne, qui courut à sa perte; tu gagnas le conseiller du comte de Provence pour attraper sa succession. Pour moi, je me suis contenté d'avoir la Bretagne par une alliance légitime avec l'héritière de cette maison, que j'aimois et que j'épousai après la mort de ton fils. D'ailleurs j'ai moins songé à avoir de nouveaux sujets qu'à rendre fidèles et heureux ceux que j'avois déjà. J'ai éprouvé même, par les guerres de Naples et de Milan, combien les conquêtes éloignées nuisent à un État.
louis xi. — Je vois bien que tu manquois d'ambition et de génie.
louis xii. — Je manquois de ce génie faux et trompeur qui t'avoit tant décrié, et de cette ambition qui met l'honneur à compter pour rien la sincérité et la justice.
louis xi. — Tu parles trop.
louis xn. — C'est toi qui as souvent trop parlé. As-tu oublié le marchand de Bordeaux établi en Angleterre; et le roi Edouard, que tu convias à venir à Paris? Adieu.
LX1I. — LE CONNÉTABLE DE BOURBON ET BAYARD. Il n'est jamais permis de prendre les armes contre sa patrie.
bourbon. — N'est-ce point le pauvre Bayard que je vois, au pied do cet arbre, étendu sur l'herbe et percé d'un grand coup? Oui, c'est lui-même. Hélas! je le plains. En voilà deux qui périssent aujourd'hui par nos armes, Vandenesse et lui. Ces deux François étoient deux ornements de leur nation par leur courage. Je sens que mon cœur est encore touché pour sa patrie. Mais avançons pour lui parler. Ah ! mon pauvre Bayard, c'est avec douleur que je te vois en cet état.
bayard. — C'est avec douleur que je vous vois aussi.
bourbon. — Je comprends bien que tu es fâché de te voir dans mes mains par le sort de la guerre. Mais je ne veux point te traiter en prisonnier ; je te veux garder comme un bon ami et prendre soin de ta guérison comme si tu étois mon propre frère : ainsi tu ne dois pas être fâché de me voir.
bayard. — Hé? croyez-vous que je ne sois pas fâché d'avoir obligation au plus grand ennemi de la France? Ce n'est point de ma captivité Di de ma blessure dont je suis en peine. Je meurs: dans un moment la mort va me délivrer de vos mains.
bourbon. — Non, mon cher Bayard, j'espère que nos soins réussiront pour te guérir.
bayard. — Ce n'est point là ce que je cherche, et je suis content de mourir.
bourbon. — Qu'as-tu donc? Est-ce que tu ne saurais te consoler d'avoir été vaincu et fait prisonnier dans la retraite de Bonnivet ? Ce n'est pas ta faute; c'est la sienne; les armes sont journalières. Ta gloire est assez bien établie par tant de belles actions. Les Impériaux ne pourront jamais oublier cette vigoureuse défense de Mézières contre eux.
bayard. — Pour moi, je ne puis jamais oublier que vous êtes ce grand connétable , ce prince du plus noble sang qu'il y ait dans le monde, et qui travaille à déchirer de ses propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres.
bourbon. — Quoi, Bayard! je te loue, et tu me condamnes! je te plains, et tu m'insultes !
bayard. — Si vous me plaignez, je vous plains aussi; et je vous trouve bien plus à plaindre que moi. Je sors de la vie sans tache ; j'ai sacrifié la mienne à mon devoir; je meurs pour mon pays, pour mon roi, estimé des ennemis de la France et regretté de tous les bons François. Mon état est digne d'envie.
bourbon. — Et moi je suis victorieux d'un ennemi qui m'a outragé; je me venge de lui; je le chasse du Milanois; je fais sentir à toute la France combien elle est malheureuse de m'avoir perdu en me poussant à bout : appelles-tu cela être à plaindre?
bayard. — Oui : on est toujours à plaindre quand on agit contre son devoir; il vaut mieux périr en combattant pour la patrie, que la vaincre
et triompher d'elle. Ah! quelle horrible gloire que celle de détruire *on propre pays!
bourbon. — Mais ma patrie a été ingrate après tant de services que je lui avois rendus. Madame m'a fait traiter indignement par un dépit d'amour. Le roi, par faiblesse pour elle, m'a fait une injustice énorme en me dépouillant de mon bien. On a détaché de moi jusqu'à mes domestiques, Matignon et d'Argouges. J'ai été contraint, pour sauver ma vie, de m'enfuir presque seul : que voulois-tu que je fisse?
bayard. — Que vous souffrissiez toutes sortes de maux, plutôt que de manquer à la France et à la grandeur de votre maison. Si la persécution étoit trop violente, vous pouviez vous retirer; mais il valoit mieux être pauvre, obscur, inutile à tout, que de prendre les armes contre nous. Votre gloire eût été au comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.
bourbon. — Mais ne vois-tu pas que la vengeance s'est jointe à l'ambition pour me jeter dans cette extrémité! J'ai voulu que le roi se repentit de m'avoir traité si mal.
bayard. — Il falloit l'en faire repentir par une patience à toute épreuve, qui n'est pas moins la vertu d'un héros que le courage.
bourbon. — Mais le roi étant si injuste et si aveuglé par sa mère, rcéritoit-il que j'eusse de si grands égards pour lui?
bayard. — Si le roi ne le méritoit pas, la France entière le méritoit. La dignité même de la couronne, dont vous êtes un des héritiers, le méritoit. Vous vous deviez à vous-même d'épargner la France, dont vous pouvez être un jour roi.
bourbon. — Eh bien! j'ai tort, je l'avoue; mais ne sais-tu pas combien les meilleurs cœurs ont de peine à résister à leur ressentiment?
bayard. — Je le sais bien; mais le vrai courage consiste à résister. Si vous connoissez votre faute, hâtez-vous de la réparer. Pour moi, je meurs; et je vous trouve plus à plaindre dans vos prospérités, que moi dans mes souffrances. Quand l'empereur ne vous tromperoit pas, quand même il vous donneroit sa sœur en mariage et qu'il partageroit la France avec vous, il n'effaceroit point la tache qui déshonore votre vie. Le connétable de Bourbon rebelle, ah! quelle honte! Écoutez Bayard mourant comme il a vécu, et ne cessant de dire la vérité.
LXIII. — HENRI VII ET HENRI VIII D'ANGLETERRE. Funestes effets de la passion de l'amour dans un prince.
henri vu. — Hé bien mon fils, comment avez-vous régné après moi?
henri vin. — Heureusement et avec gloire pendant trente-huit ans.
henri vu. — Cela est beau : mais encore, les autres ont-ils été aussi contents de vous que vous le paroissez de vous-même?
henri vm. — Je ne dis que la vérité. Il est vrai que c'est vous qui êtes monté sur le trône par votre courage et par votre adresse; vous me l'avez laissé paisible : mais aussi que n'ai-je point fait! J'ai tenu
l'équilibre entre les plus grandes puissances de l'Europe, François If* et Charles-Quint. Voilà mon ouvrage au dehors. Pour le dedans, j'ai délivré l'Angleterre de la tyrannie papale, et j'ai changé la religion, sans que personne ait osé résister. Après avoir fait un tel renversement, mourir en paix dans son lit, c'est une belle et glorieuse fin.
henri vu. — Mais j'avois ouï dire que le pape vous avoit donné le titre de défenseur de l'Église, à cause d'un livre que vous aviez fait contre les sentiments de Luther. D'où vient que vous avez ensuite changé?
henri vm. — J'ai reconnu combien l'Église romaine étoit injuste et superstitieuse.
henri vu. — Vous a-t-elle traversé dans quelque dessein?
henri vm. — Oui, je voulois me démarier. Cette Aragonaise ma déplaisoit; je voulois épouser Anne de Boulen. Le pape Clément VII commit le cardinal Campège pour cette affaire. Mais, de peur de fâcher l'empereur, neveu de Catherine, il ne vouloit que m'amuser; Campège demeura près d'un an à aller d'Italie en France.
henri vu. — Hé bien, que fites-vous?
henri vni. — Je rompis avec Rome-, je me moquai de ses censures; j'épousai Anne de Boulen, et je me fis chef de l'Église anglicane.
henri vu. — Je ne m'étonne plus si j'ai vu tant de gens qui étoient sortis du monde fort mécontents de vous.
henri vm. — On ne peut faire de si grands changements sans quelque rigueur.
henri vu. — J'entends dire de tous côtés que vous avez été léger, inconstant, lascif, cruel et sanguinaire.
henri vm. — Ce sont les papistes qui m'ont décrié.
henri vu. — Laissons là les papistes; mais venons au fait. N'avezvous pas eu six femmes, dont vous avez répudié la première sans fondement, fait mourir la seconde, fait ouvrir le ventre à la troisième pour sauver son enfant; fait mourir la quatrième; répudié la cinquième, et choisi si mal la dernière, qu'elle se remaria avec l'amiral peu de jours après votre mort?
henri vm. — Tout cela est vrai; mais si vous saviez quelles étoient ces femmes, vous me plaindriez au lieu de me condamner : l'Aragonaise étoit laide, et ennuyeuse dans sa vertu; Anne de Boulen étoil une coquette scandaleuse; Jeanne Seymour ne valoit guère mieux; Catherine Howard étoit très-corrompue; la princesse deClèves éteit une statue sans agrément; la dernière m'a voit paru sage, mais elle a montré après ma mort que je m'étois trompé. J'avoue que j'ai été la dupe de ces femmes.
henri vu. — SI vous aviez gardé la vôtre, tous ces malheurs ne vous seroient jamais arrivés; il est visible que Dieu vous a puni. Mais combien de sang avez-vous répandu! On parle de plusieurs milliers de personnes que vous avez fait mourir pour la religion, parmi lesquelles on compte beaucoup de nobles prélats et de religieux.
henri vm. — Il l'a bien fallu, pour secouer le joug de Rome.
henri vu. — Quoi, pour soutenir la gageure, pour maintenir voira
mariage avec cette Anne de Boulen que vous avez jugée vous-m'nie digne de supplice!
iienri vin. — Mais j'avois pris le bien des églises, que je ne pouvois rendre.
henri vu. — Bon! vous voilà bien justifié de votre schisme par vos mariages ridicules et par le pillage des églises!
henri vm. — Puisque vous me pressez tant, je vous dirai tout. J'étois passionné pour les femmes et volage dans mes amours : j'êtois aussi prompt à me dégoûter qu'à prendre une inclination. D'ailleurs j'étois né jaloux, soupçonneux, âpre sur l'intérêt. Je trouvai que les chefs de l'Église anglicane flattoient mes passions, et autorisoient ce que je voulois faire : le cardinal de Wolsey, archevêque d'York, m'encouragea à répudier Catherine d'Aragon; Crammer, archevêque de Cantorbéry, me fit faire tout ce que j'ai fait pour Anne de Boulen et contre l'Église romaine. Mettez-vous en la place d'un pauvre prince violemment tenté par ses passions et flatté par les prélats.
henri vu. — Eh bien, ne savez-vous pas qu'il n'y a rien de si lâche ni de »i prostitué que les prélats ambitieux qui s'attachent à la cour? 11 falloit les renvoyer dans leurs diocèses, et consulter des gens de bien. Les laïques sages et bons politiques ne vous auraient jamais conseillé, pour la sûreté même de votre royaume, de changer l'ancienne religion, et de diviser vos sujets en plusieurs communions opposées. N'est-il pas ridicule que vous vous plaigniez de la tyrannie du pape, et que vous vous fassiez pape en sa place; que vous vouli«?ï réformer l'Église anglicane, et que cette réforme aboutisse à autoriser tous vos mariages monstrueux, et à piller tous les biens consacrés? Vous n'avez achevé cet horrible ouvrage qu'en trempant vos mains dans le sang des personnes les plus vertueuses. Vous avez rendu votre mémoire à jamais odieuse, et vous avez laissé dans l'État une source de division éternelle. Voilà ce que c'est que d'écouter de méchants prêtres. Je ne dis point ceci par dévotion, vous savez que ce n'est pas là mon caractère; je ne parle qu'en politique, comme si la religion étoit à compter pour rien. Mais, à ce que je vois, vous n'avez jamais fait que du mal.
henri vin. — Je n'ai pu éviter d'en faire. Le cardinal Renaud de La Poule' fit contre moi, avec les papistes, une conspiration. Il fallut bien punir les conjurés pour la sûreté de ma vie.
henri vu. — Hé! voilà le malheur qu'il y a à entreprendre des choses injustes. Quand on les a commencées on les veut soutenir. On passe pour tyran; on est exposé aux conjurations. On soupçonne des innocents qu'on fait périr; on trouve des coupables, et on les a faits tels : car le prince qui gouverne mal met ses sujets en tentation de lui manquer de fidélité. En cet état, un roi est malheureux et digne de l'être; il a tout à craindre; il n'a pas un moment de libre ni d'assuré; il faut qu'il répande du sang : plus il en répand, plus il est odieux et exposé aux conjurations. Mais enfin , voyons ce que vous avez Tait de louable.
t. Plus connu sous le nom du cardinal Nolus. (Éd.)
heniu vin. — J'ai tenu la balance égale entre François Ier et Charles- Quint.
henri vu. — Chose bien difficile! Encore n'avez-vous pas su faire ce personnage. Wolsey vous jouoit pour plaire à Charles-Quint, dont il étoit la dupe, et qui lui promettoit de le faire pape. Vous avez entrepris de faire des descentes en France, et n'avez eu aucune application pour y réussir. Vous n'avez suivi aucune négociation; vous n'avez su faire ni la paix ni la guerre. Il ne tenoit qu'à vous d'être l'arbitre ilo l'Europe, et de vous l'aire donner des places des deux côtés; mais vous n'étiez capable ni de fatigue, ni de patience, ni de modération, ni de fermeté. Il ne vous falloit que vos maîtresses, des favoris, des divertissements; vous n'avez montré de vigueur que contre la religion, et en exerçant votre cruauté pour contenter vos passions honteuses. Héias! monfils, vous êtes une étrange leçon pour tous les roisqui viendront après vous.